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dernière mise à jour: 29/03/2017 13:48:17

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Trois Français sur dix considèrent qu'une forme aboutie d'intelligence artificielle prendrait de meilleures décisions que des élus gouvernementaux, selon une étude publiée par l'éditeur de solutions logicielles...


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dernière mise à jour: 29/03/2017 13:48:19

  • Avons-nous besoin de mieux raconter notre futur ?

La journaliste Sara Watson (@smwat) nous invitait, il n’y a pas si longtemps, à rendre la critique technologique constructive. Dans une tribune pour MotherBoard, elle nous explique que nous devons construire de meilleures fictions sur notre avenir technologique. La SF nous aide-t-elle à comprendre notre rapport à la techno ? Pour (...)

La journaliste Sara Watson (@smwat) nous invitait, il n’y a pas si longtemps, à rendre la critique technologique constructive. Dans une tribune pour MotherBoard, elle nous explique que nous devons construire de meilleures fictions sur notre avenir technologique.

La SF nous aide-t-elle à comprendre notre rapport à la techno ?

Pour elle, nous sommes un peu coincés dans des figures simplistes allant de Hal9000, Terminator, à Her, Minority Report ou Ex Machina. Grosso modo, la plupart des histoires de science-fiction produites par Hollywood autour de l’intelligence artificielle notamment caricaturent notre relation homme-machine – c’est à mon sens réduire la diversité des fictions de SF à leur expressivité la plus visible, mais passons. Dans Minority Report par exemple, la technologie catalyse l’action, mais le conflit demeure celui de l’homme contre la société. Or, estime-t-elle, dans l’industrie de la techno et notamment dans l’IA, le conflit est plus un conflit entre l’homme et l’homme qu’entre l’homme et la techno. Les progrès de l’IA montrent des systèmes qui battent l’homme à des défis toujours plus complexes et subtils. De Jeopardy au jeu de Go, la technologie célèbre ses réalisations contre l’homme lui-même. La communauté de l’IA s’intéresse davantage à la célébration de ses succès – qui visent à reproduire un comportement toujours plus intelligent – qu’aux batailles un peu simplistes où l’homme serait terrassé par la machine. Pour elle, au final, les récits apocalyptiques de l’IA contre l’humanité s’avèrent caricaturaux. Ils sont finalement très éloignés de ce que va être la réalité de notre rapport à l’IA : à savoir vivre avec elle, vivre à ses côtés.

Or, rappelle la journaliste, les histoires, les fictions sont un des meilleurs moyens que nous ayons pour discuter des responsabilités de la technologie. Mais, à être grossièrement simplifiées, elles nous font tomber dans le piège de l’erreur narrative et ce d’autant plus qu’elles pointent vers des conflits qui ne sont pas les bons et risquent de nous faire rater l’état réel de la recherche en IA, comme le soulignaient Kate Crawford et Ryan Calo dans Nature. Dans cet article, Calo et Crawford soulignent qu’il nous faut comprendre l’impact social, culturel et politique des technologies, notamment des systèmes d’IA.

Pour Sara Watson nous avons besoin de récits qui nous montrent comment nous allons travailler avec ces machines, plutôt que de nous y opposer. Peut-on convoquer d’autres imaginaires pour l’IA que ceux du majordome ou de la secrétaire (des imaginaires de l’infantilisation disait avec raison Umair Haque) ? Des récits écrits du point de vue de l’IA pourraient-ils nous permettre de mieux comprendre la « logique de la machine » ?… Pour Sara Watson, l’enjeu est de savoir si les outils narratifs peuvent permettre de déplacer les questions vers la scrutabilité, la lisibilité, l’intelligibilité ou l’interprétabilité de l’IA. Nous devons raconter des histoires plus diverses et réalistes sur l’IA si nous voulons comprendre comment ces technologies s’insèrent dans notre société aujourd’hui et demain.

« Nous avons besoin de mettre à jour nos cauchemars »

Pour le sociologue Nathan Jurgenson (@nathanjurgenson), effectivement, les récits populaires informent notre réaction et notre compréhension, réagit-il sur Cyborgology. Si la critique de Sara Watson est centrée sur l’IA, son argument pourrait s’élargir à bien d’autres sujets, comme la surveillance ou le réchauffement climatique? par exemple. La sociologue Zeynep Tufekçi avait déjà pointé les limites des analogies orwelliennes comme 1984 ou des métaphores panoptiques pour comprendre la réalité de la surveillance actuelle et celle de demain. « Nous avons besoin de mettre à jour nos cauchemars », lançait-elle. Or, quand on parle de surveillance, la première image qui nous vient demeure reste celle d’une caméra de surveillance? Mais cette image dit-elle quelque chose de la réalité et de la diversité des formes de surveillance que nous connaissons aujourd’hui ?

Dans son article, Jurgenson pointe deux livres récents – Discognition de Steven Shaviro (@shaviro) et Four Futures : Life After Capitalism de Peter Frase (@pefrase) – qui parlent tous deux de l’utilité de la fiction spéculative pour imaginer le présent et sa relation avec le futur. Pour Shaviro, la science-fiction est « un récit qui devine l’avenir sans calcul de probabilité, et donc sans aucune garantie de faire correctement ». L’enjeu de la science-fiction n’est d’ailleurs absolument pas de prédire l’avenir, mais plutôt d’exploiter des tensions réflexives induites par les avancées technologiques ou les théories scientifiques, pourrait-on rapidement esquisser à la suite de Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs (même si la diversité de la SF ne peut se résumer à cela, comme le montre la difficulté même à la définir). Dans l’avant-propos à Four Futures, Peter Frase affirme également sa préférence pour la « speculative fiction«  et la « science-fiction sociale« , quand bien même il semble difficile de croiser l’une avec l’autre. La première s’élargissant à toutes les littératures de l’imaginaire, quand la science-fiction sociale, elle, s’intéresse plus à la transformation de la société qu’aux évolutions technologiques.

L’enjeu de la SF n’est pas tant de décrire un avenir probable ou correct, que de rendre compte de tensions plausibles, de questions d’une époque se projetant dans une autre. Reste que pour y parvenir, il faut encore que ces tensions soient en phase avec la société. Or la surveillance que projette 1984 (écrit en 1948 et inspiré par les errements du nazisme et du stalinisme) ne correspond plus vraiment à celle que nous connaissons.

Dans le Manifeste Cyborg, Donna Haraway affirmait que « la frontière entre la science-fiction et la réalité sociale est une illusion d’optique ». Considérant les nombreux récits et approches possibles que la fiction offre, le désenchantement qu’expriment Watson et Tufeçki dans leurs constats respectifs semble encore plus approprié. Il est au final décourageant de constater que la promesse évoquée par Haraway puisse, par répétition narrative, devenir banale. Pour Jurgenson, s’il est difficile de trouver les responsables de la fatigue de la fiction de la surveillance, la série Black Mirror, malgré ses qualités, incarne parfaitement ce malaise. Comme le soulignait Adam Rothstein dans un vieux article de Cyborgology consacré à la série, Black Mirror met en scène les névroses de nos relations à la technologie. La technologie y fonctionne comme une métaphore de la monstruosité sociale des technologies d’aujourd’hui.

Nous avons besoin de mieux raconter la frontière floue qui sépare la science-fiction de la réalité sociale

Pour Jurgenson, la plupart des récits spéculatifs sur la surveillance illustrent soit la nécessité urgente de protéger notre intimité personnelle soit les risques indésirables de la visibilité. Pour lui, par exemple, il y a très peu de cas où la surveillance est traitée comme une question sociale faisant interagir des groupes, des structures et des dynamiques de pouvoir plus nuancés que l’observation par les puissants. Pour Jurgenson, il nous faudrait lister les récits qui sont ignorés.

Et pour cela, le spécialiste des questions numériques convoque les questions que posent la recherche, comme le font Robin James, Jenny Davis ou PJ Patella-Rey qui élargissent les questions de surveillance et les questions de contrôle social qui leurs sont liées. Pour lui, nous avons effectivement besoin de nouvelles histoires pour raconter la frontière floue qui sépare la science-fiction de la réalité sociale. La technologie, dit Latour, c’est la société devenue solide, durable (voir l’article .pdf). Pour les médias, le récit est c’est la culture devenue solide, durable, parodie Jurgenson. Mais coincée « entre l’intimité et le contrôle, notre dévotion un peu rigide à des récits sur la surveillance dépassés laisse trop peu d’espace à l’imagination », c’est-à-dire ne reflètent plus la réalité dont ils devraient s’inspirer.

Reste à savoir si cette diversité n’existe réellement pas, ou si le fait de se concentrer sur les récits de SF les plus emblématiques et visibles (qui nécessitent du temps pour être digérés par la société et des formes de simplification pour être mâchés par Hollywood), nous empêche d’en voir l’étendu et la pertinence. Pour le dire autrement, la SF ne manque pas de pertinence et réduire sa production à ce qu’en retient Hollywood ne permet peut-être pas d’en faire ressortir le meilleur, la richesse, la diversité ou la profondeur, mais certainement le plus consensuel ou les peurs les plus évidentes, les plus simplifiées. Or, des récits plus complexes existent. Les affinités de Robert Charles Wilson par exemple donne une vision un peu complexe – bien que partiellement réussie – des relations de pouvoir à l’heure des réseaux sociaux. Le recueil de nouvelles Au bal des actifs donne de la matière à la complexité des transformations du travail… Et ce ne sont là que des exemples tirés de lectures récentes.

A moins que, comme le soulignait Nicolas Nova, ces formes narratives aient été remplacées par d’autres, à l’image de cette science-fiction du quotidien un peu sensationnaliste qu’on voit passer tous les jours dans l’actualité, improbable et à la fois déjà réelle. Comme si les nouveaux services qui naissent étaient déjà une façon de glisser dans la fiction comme dans le futur.

Hubert Guillaud

  • Les sites web sont-ils en voie de disparition ?

Sur son blog, le consultant indépendant Fred Cavazza (@fredcavazza) revient sur la complexification du paysage numérique, en terme de terminaux, de canaux, de supports et de formats depuis 15 ans. Le site web, qui a longtemps été la pierre angulaire d’une présence en ligne n’est plus désormais qu’une des nombreuses (...)

Sur son blog, le consultant indépendant Fred Cavazza (@fredcavazza) revient sur la complexification du paysage numérique, en terme de terminaux, de canaux, de supports et de formats depuis 15 ans. Le site web, qui a longtemps été la pierre angulaire d’une présence en ligne n’est plus désormais qu’une des nombreuses pièces qui compose l’écosystème numérique et sa présence en ligne, rappelle-t-il. Et le centre de gravité de l’audience tend à se déplacer, du site web aux médias sociaux. Or, « maitriser l?ensemble de ces supports et formats est devenu un authentique casse-tête, car une présence étendue nécessite le recours à de nombreux outils et prestataires spécialisés qui ne fonctionnent pas forcément de la même façon, ne se conforment pas aux mêmes normes et contraintes? » La gestion de ces contenus est devenue… « ingérable » constate-t-il.

Alors certes, si des outils de gestion de contenu découplés commencent à apparaître, permettant de gérer « le contenu comme service » (Content-as-a-Service) tout en déléguant la publication à d’autres systèmes, reste que cette adaptation n’est pas si simple. Ils supposent de s’adapter dès à présent au passage du SEO (Search Engine Optimization) au AIO (Artificial Intelligence Optimization) et donc de repenser l’écosystème autour de ses contenus et services et non plus autour des supports.

Reste que de tels systèmes ne sont pas à la portée de chacun. Et les Content et Community Manager ne peuvent pas tout. Les systèmes de gestion de contenu, comme WordPress en leur temps, ont rendu la publication web accessible à tous. Mais où sont les outils permettant de démocratiser la publication de contenus sous forme de service ?

  • David Bowie illustré par les data

Pour fêter le premier anniversaire du décès de David Bowie, deux « data designers », Valentina D?Efilippo et Miriam Quick, ont décidé d’appliquer leur talents en dataviz à son célèbre hit, « Space Oddity », raconte l’excellent blog Dangerous Minds. Chaque visualisation, expliquent les artistes, « déconstruit la piste d’une manière différente : les mélodies, les (...)

Pour fêter le premier anniversaire du décès de David Bowie, deux « data designers », Valentina D?Efilippo et Miriam Quick, ont décidé d’appliquer leur talents en dataviz à son célèbre hit, « Space Oddity », raconte l’excellent blog Dangerous Minds. Chaque visualisation, expliquent les artistes, « déconstruit la piste d’une manière différente : les mélodies, les harmonies, les paroles, la structure, l’histoire et d’autres aspects de la musique se transforment en nouveaux systèmes visuels ».

Chacune de ces visualisations a été gravée sur un disque en acrylique de 30 cm, soit la taille de ce qu’on appelait dans le temps un maxi 45 tours. L’image ci-dessous est un exemple de leur production, illustrant le jeu de la basse et de la batterie dans la chanson et la vidéo qui suit propose une version animée de leur travail.

D’autres visualisations sont à voir sur le site de Dangerous Minds.

  • Supprimer la malaria en supprimant les moustiques

Comment éradiquer la malaria, une des maladies les plus mortelles affectant l’humanité ? Une solution radicale serait d’en éliminer les porteurs, autrement dit les moustiques. Le programme Target Malaria, financé majoritairement par la fondation de Bill et Melinda Gates, serait en train d?étudier la technologie du « forçage génétique » pour éradiquer cette (...)

Comment éradiquer la malaria, une des maladies les plus mortelles affectant l’humanité ? Une solution radicale serait d’en éliminer les porteurs, autrement dit les moustiques. Le programme Target Malaria, financé majoritairement par la fondation de Bill et Melinda Gates, serait en train d?étudier la technologie du « forçage génétique » pour éradiquer cette espèce d’insectes (ou du moins certaines des sous-espèces les plus dangereuses), nous raconte la Technology Review.

Le forçage génétique (gene drive en anglais), une technologie autorisée par CRISPR consiste à modifier génétiquement un certain nombre d’animaux en intégrant dans leur génome un gène qui sera susceptible de se répandre très rapidement dans la population. Bien entendu, le forçage génétique ne peut fonctionner qu’avec des espèces à la reproduction fréquente et rapide, comme les insectes. Pas la peine d?imaginer appliquer une telle technologie sur les mammifères et encore moins sur les humains. Chez les moustiques, la technologie du forçage génétique est actuellement testée au laboratoire de Californie.

Comment une telle opération pourrait-elle contribuer à l’extinction de la malaria ? Par exemple en s’arrangeant pour les animaux affectés par le nouveau gène soient en mesure d’engendrer très majoritairement des mâles. Non seulement ces derniers ne piquent pas, mais en plus, une population si peu fournie en femelles ne tarderait pas à s’éteindre.

Évidemment la mise en place de solutions aussi radicales pose un certain nombre de questions soulevées par la Technology Review. Tout d’abord expliquer aux populations locales les raisons de cette opération. En effet, explique la revue du MIT, bon nombre de personnes au Burkina Faso ignorent le lien entre la malaria et les moustiques, et restent convaincus que celle-ci est le produit d’une mauvaise alimentation. Ensuite, il y a la question inévitable des conséquences écologiques. Le projet, explique le magazine, se concentre surtout sur une espèce de moustique, Anopheles gambiae ; une seule espèce parmi 3500 autres ce qui ne devrait pas trop nuire à l?équilibre global de l’écosystème, mais tout de même, une telle éradication programmée n’a jamais été entreprise, jusqu’ici…

  • Les trolls de la droite alternative américaine n?ont pas de pouvoirs magiques

Affirmer que les trolls de la droite alternative américaine sur le net ont été un facteur déterminant de la victoire de Trump minimise les tendances qui ont amplifié leur influence, soulignent Jessica Beyer (@jibeyer), Gabriella Coleman @biellacoleman) et Whitney Philipps (@wphillips49, auteure notamment d’un livre sur les rapports entre la (...)

Affirmer que les trolls de la droite alternative américaine sur le net ont été un facteur déterminant de la victoire de Trump minimise les tendances qui ont amplifié leur influence, soulignent Jessica Beyer (@jibeyer), Gabriella Coleman @biellacoleman) et Whitney Philipps (@wphillips49, auteure notamment d’un livre sur les rapports entre la culture mainstream et les trolls en ligne), spécialistes des trolls studies, dans MotherBoard. Si les trolls ont un héritage culturel homogène, ils demeurent un groupe totalement hétérogène, allant de blagueurs inoffensifs à des agresseurs impitoyables. La droite alternative américaine n’a pas métastasé le trolling, rappellent les chercheuses. Si les trolls de la droite alternative ont inondé les médias sociaux de mèmes et ont contribué à participer à l’élan global que rencontrait la campagne de Trump, affirmer qu’ils ont été un facteur décisif de sa victoire, c’est minimiser bien d’autres tendances culturelles, sociétales et médiatiques. La couverture médiatique a amplifié leurs messages et l’utilisation par Trump lui-même de ces messages a renforcé ces effets, rappellent-elles.

Dans une remarquable étude publiée par la Columbia Journalism Review analysant quel que 1,2 million d’histoires publiées par plus de 25 000 sources durant les élections, les chercheurs Yochai Benkler (@ybenkler), Robert Faris, Hal Roberts (@cyberhalroberts) et Ethan Zuckerman (@ethanz) expliquent que durant la campagne présidentielle américaine, un réseau médiatique de droite, autour de Breitbart, s’est développé comme un système médiatique distinct et isolé, utilisant les médias sociaux pour diffuser une perspective hyper-partisane du monde.

Cette sphère multimédia pro-Trump a réussi à modifier l’ordre du jour des médias conservateurs, mais a également fortement influencé l’agenda des médias traditionnels. Pour les chercheurs, la polarisation s’est avérée d’autant plus asymétrique, que les médias de la droite alternative ont attaqué les autres médias notamment en pratiquant la désinformation. Durant l’élection, le système médiatique de droite s’est transformé en une communauté cohérente et isolée, expliquent-ils, renforçant sa vision du monde et la protégeant de toute parole la contestant.

Pour les chercheurs, l’asymétrie de la polarisation montre que l’internet n’est pas ce qui fragmente et polarise les opinions, sinon on verrait poindre une symétrie des motifs. Les dynamiques internes à la droite et à la gauche ont conduit à des modèles de réception et d’utilisation différente d’internet : à droite, Facebook et Twitter ont permis de contourner la puissance des chiens de garde que représentent les médias traditionnels. « Le fait que ces schémas asymétriques d’attention soient similaires sur Twitter et Facebook suggère que les choix humains et les campagnes politiques – et non les algorithmes de ces entreprises – étaient responsables des modèles que nous observons. Ces modèles pourraient être le résultat d’une campagne coordonnée, mais ils pourraient aussi être une propriété émergente du comportement décentralisé ou une combinaison des deux. Nos données à ce point ne peuvent pas faire la distinction entre ces deux alternatives », confient avec modestie les chercheurs.


Image : les sources des articles partagés sur Twitter durant les élections américaines (la taille des noeuds est relative à la proportion des partages sur Facebook).

En fait, peu de sites non partisans ont attiré l’attention. Contrairement à la droite, la gauche américaine n’a pas connu une augmentation de sites ou de niveaux d’attention partisans. « L’explication principale de cette polarisation asymétrique est plus vraisemblablement politique et culturelle que technologique », insistent-ils. Nombre des sites d’information de la droite radicale américaine sont nouveaux : Fox News est né en 1996, Breitbart en 2007 et la plupart des sites de droite qui composent ce nouveau paysage informationnel ont été créés plus tard encore. L’attaque hyper-partisane de ces sites a commencé dès la primaire américaine et les candidats de la primaire républicaine, comme Fox News, son principal média, ont été la cible régulière d’attaques en délégitimation. Après la primaire, les médias alternatifs de droite s’en sont pris à tous les médias traditionnels. L’étude souligne combien la campagne de Trump est entrée en résonnance avec ces médias notamment en se concentrant sur le thème de l’immigration, via un réseau de sites hyper-partisans se renforçant mutuellement.

Pour les chercheurs, plus que de propagande ou de désinformation, les fake-news, c’est-à-dire la publication d’information délibérément fausse, se sont autorenforcées par leur répétition et leur circulation, donnant aux récits communs qui en émergeait une incroyable crédibilité et familiarité. Leur puissance est venue d’un mélange de mensonges répétitifs, de logique paranoïaque et d’une orientation politique cohérente au sein d’un réseau de sites semblables se renforçant mutuellement. « L’utilisation de la désinformation par des médias partisans n’est ni nouvelle ni limitée à la droite, mais l’isolement des médias de droite partisans des médias journalistiques traditionnels et la véhémence de leurs attaques contre le journalisme traditionnel faisant cause commune avec le discours de Trump, a été un phénomène nouveau et distinctif. »

Pour les chercheurs, l’enjeu à venir est de reconstruire une base sur laquelle les Américains peuvent retrouver une croyance partagée sur l’actualité, concluent-ils. Les données montrent que la plupart des Américains, y compris ceux qui accèdent aux nouvelles via les réseaux sociaux, continuent d’accorder de l’attention aux médias traditionnels en les comparant avec ce qu’ils lisent sur les sites partisans. Pour les chercheurs, les médias ne doivent pas chercher à développer des contenus viraux pour rivaliser avec les médias partisans, mais comprendre qu’ils évoluent désormais dans un environnement de propagande et de désinformation.

  • Quelles priorités pour inverser le réchauffement climatique ?

Le projet Drawdown (@projectDrawdown) est un projet de recherche action lancé par l’entrepreneur et activiste écologique Paul Hawken (@paulhawken) qui vise à décrire comment inverser le réchauffement climatique et parvenir à ce point à partir duquel les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère commencent à diminuer. Adele (...)

Le projet Drawdown (@projectDrawdown) est un projet de recherche action lancé par l’entrepreneur et activiste écologique Paul Hawken (@paulhawken) qui vise à décrire comment inverser le réchauffement climatique et parvenir à ce point à partir duquel les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère commencent à diminuer. Adele Peters revient longuement pour Fast Company sur la méta-analyse que s’apprête à publier Paul Hawken et ses équipes.

L’entrepreneur a réuni une équipe de chercheurs pour analyser et chiffrer les solutions possibles pour réduire et emprisonner nos émissions de gaz à effet de serre, afin de prioriser les solutions ayant le plus d’impact à l’échelle des trois prochaines décennies. Si 80 des 100 meilleures solutions étaient déployées en combinaison et de façon agressive entre 2020 et 2050, elles pourraient permettre d’atteindre le point de retrait, ce Drawdown, ce point de bascule, de dissipation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère? Ce qu’on pourrait appeler la décarbonisation atmosphérique.

En 2013, Hawken ne trouvant pas de liste priorisant les solutions contre le changement climatique a décidé de réunir une équipe pour la rédiger et évaluer l’impact de chaque solution. Si l’on en croit Fast Company, le livre évoque 3 scénarios (de plausible à optimum) qui classent les solutions selon leurs impacts potentiels – hélas, pas moyen de trouver ces scénarios en ligne pour le moment, il faudra attendre visiblement la publication du livre, mi-avril pour en savoir plus. Ainsi le développement de fermes solaires pourrait être bien moins impactant que l’éducation des filles dans le monde en développement ou le développement du planning familial qui sont les solutions les plus efficaces pour diminuer la natalité qui a elle-même le plus d’impacts sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Or, comme le souligne Hawken, ces deux solutions, peu coûteuses et très rentables, n’ont pas obtenu autant d’attention que le développement de l’énergie solaire par exemple.

Selon les modélisations des chercheurs, agir sur le secteur alimentaire par exemple a plus d’impact que d’agir sur celui de l’énergie pour réduire nos émissions. Selon les scénarios évoqués, réduire le gaspillage alimentaire se trouve à la 3e ou 4e place dans la liste des solutions. Inciter la population à se nourrir uniquement de fruits et de légumes permettrait de réduire les émissions liées à l’alimentation de 70 % estime même une étude de l’université d’Oxford. Des pratiques agricoles comme le silvopastoralisme qui consiste à faire de l’élevage en milieu boisé ou de faire pousser des arbres là où les vaches paissent serait très efficaces. Les pâturages arborés seraient 5 à 6 fois plus efficaces que les champs pour limiter les gaz à effet de serre, estiment les spécialistes. La protection et la restauration de la forêt tropicale par exemple serait une autre des solutions à fort impact?

illustration de OLIVER MUNDAY pour Fast Company

L’énergie éolienne est très bien classée dans les différents scénarios établis par l’équipe de Hawken, mais d’une manière plus surprenante, c’est la gestion des systèmes de refroidissement qui semblerait pouvoir avoir le plus d’impact. Les procédés chimiques utilisés dans nos réfrigérateurs et dans nos systèmes d’air conditionné ont un potentiel de développement de gaz à effet de serre très élevé. En 2016, un accord mondial a décidé d’éliminer ces produits chimiques? S’il s’avère effectif, il pourrait éviter quasiment 100 gigatonnes d’émissions.

La liste des 100 solutions suit la règle des 80/20 : les 20 premières solutions permettraient d’avoir un impact de 80 %… estime Hawken. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut minimiser le rôle des autres solutions, c’est en les activant toutes que nous aurons un effet global, estime Hawken. Les modèles de scénarios modélisés tiennent également compte de la dynamique des systèmes et des solutions entre elles.

Intéressant de noter qu’ils mettent de côté les solutions techniques en développement… Par exemple, les bâtiments zéro émission sont répertoriés comme une solution à venir attractive, mais y avoir recours n’a pour l’instant pas d’impact mesurable du fait de leur faible volume. Ce qui signifie que les solutions innovantes pourraient améliorer encore à l’avenir la décarbonisation atmosphérique. Finalement, on ne trouve pas dans Drawdown de solution magique ou qui n’existe pas encore? Son avantage est de tenter une modélisation globale et d’en mesurer les effets, avec toutes les limites des choix et calculs faits. Reste que tenter de trouver des leviers qui pèsent demeure une question de fond. Dans le scénario «plausible», l’objectif de «réduction» n’est pas atteint. 1 051 gigatonnes d’émissions sont évitées ou séquestrées, mais la concentration de gaz à effets de serre dans l’atmosphère augmenterait encore. Dans le scénario de «retrait», avec un passage à 100 % d’énergie renouvelable (qui, dans ce scénario inclut la biomasse et le nucléaire), le modèle estime qu’en 2050, il y aurait une réduction nette du dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Dans le scénario «optimum», avec 100 % d’énergie renouvelable propre (pas de biomasse ou nucléaire, etc.), la réduction pourrait s’amorcer dès 2045.

Bien sûr, la modélisation est certainement imparfaite ou discutable. Les modèles ne savent pas tenir compte du fait qu’un réchauffement rapide par exemple rende l’absorption de carbone par la terre ou l’océan plus difficile. Mais on voit bien que tenter de classer les solutions selon leurs impacts est un moyen d’éclairer les objectifs et les décisions à prendre.

Reste que si les solutions semblent pour l’essentiel à portée de main, elles ne sont pas si simples à mettre en oeuvre. Les actions individuelles (comme moins se déplacer ou diminuer sa consommation de viande) sont essentielles, mais ne suffisent pas à faire changer le système si elles n’ont pas d’impact à un niveau global. Les solutions émergentes et innovantes pourraient aider davantage, souligne l’entrepreneur avec optimisme. Reste que tout l’enjeu demeure encore de faire monter la question climatique dans la liste des priorités politiques. Et là, hélas, Hawken ne semble pas nous donner de leviers.

  • Vers une société hyper-industrielle ?

On entend plus souvent parler de la fin de l’industrie que de sa renaissance. En s’intéressant au renouveau du capitalisme productif, l’ingénieur et sociologue Pierre Veltz (Wikipédia) livre, dans un ouvrage très synthétique pour l’excellente collection de la République des idées, un stimulant contrepoint. Pour lui, le discours sur la (...)

La société hyper-industrielle de Pierre VeltzOn entend plus souvent parler de la fin de l’industrie que de sa renaissance. En s’intéressant au renouveau du capitalisme productif, l’ingénieur et sociologue Pierre Veltz (Wikipédia) livre, dans un ouvrage très synthétique pour l’excellente collection de la République des idées, un stimulant contrepoint.

Pour lui, le discours sur la révolution numérique qui promet une transformation radicale de la modernité suscite, en dehors d’une petite frange enthousiaste, plus d’angoisses que d’espoirs. L’avenir, pourtant, explique-t-il, n’est pas la fin de l’industrie, mais son renouveau. Contrairement à ce qu’on pense souvent, « la production de biens et de services industrialisés est en croissance continue et représente une part à peu près stable de la valeur ajoutée globale ». Le déclin manufacturier doit donc être relativisé. Pour lui, c’est plutôt à une recomposition que l’on assiste, qui s’appuie sur la convergence entre industrie et services, et qui donne naissance à un monde non pas post-industriel, mais hyper-industriel.

Notre consommation industrielle demeure insoutenable

Pierre Veltz dresse un panorama concis, mais éclairant sur ce qu’on qualifie souvent, à tort, de fin de l’industrialisation. Si l’emploi manufacturier régresse aux Etats-Unis et en Europe, son effectif mondial n’a jamais été aussi élevé (330 millions y travaillaient en 2010, soit 4,8 % de la population mondiale, soit un ratio éminemment stable depuis longtemps). La production elle-même a continué à augmenter : « le produit manufacturier mondial en 2010 représentait une fois et demie celui de 1990, 60 fois celui de 1900 ». Par contre, depuis les années 90, cet emploi s’est concentré dans un petit nombre de pays, notamment en Chine. S’appuyant sur le livre de Vaclav Smil, Making the modern world, Materials and dematerialization, il souligne même que nous sommes entrés dans un monde éminemment matériel : « Les Etats-Unis ont consommé 4,56 gigatonnes (milliards de tonnes) de ciment durant tout le XXe siècle. La Chine en a englouti autant en seulement trois ans (2008 à 2010) ! Si l’on considère l’acier, autre produit essentiel – et comme le ciment très énergivore -, les deux dernières décennies ont consommé autant que tout le XXe siècle. Chaque année, le monde utilise autant d’acier que durant la première décennie suivant la Seconde Guerre mondiale ». Une ponction sur les ressources insoutenable à terme, comme le pointait déjà l’ingénieur Philippe Bihouix !

Si dématérialisation il y a, c’est qu’on utilise moins de matière pour assurer une fonction : « On trouve des matériaux de substitution plus efficaces et moins coûteux (en énergie notamment). On invente de nouveaux dispositifs pour optimiser l’usage des matériaux. » Veltz donne l’exemple très concret des cannettes en aluminium qui pesaient 85 gr dans les années 60 et qui ne pèsent plus que 9,5 grammes aujourd’hui et qui sont recyclées à 50 %. Mais l’effet rebond fait que « la consommation a augmenté beaucoup plus vite que la relative dématérialisation ». Les progrès dans la production de voitures ont été effacés par l’augmentation de la production en volume. Et le smartphone censé remplacer le réveil, la radio, la télé, l’ordinateur, l’appareil photo, l’horloge? n’a pas produit pour autant une réelle substitution. Pour Veltz, la dématérialisation réelle nécessite de penser la frugalité… Mais encore faudrait-il que nous soyons capables d’apporter une réponse en terme de déprise de la population mondiale et de modes de consommation. Nous en sommes loin !

Qu’est-ce que l’hyper-industrialisation ?

Pour Pierre Veltz, le phénomène nouveau est que « l’industrialisation se propage désormais au-delà de la production des objets pour s’étendre à l’économie des services? et même à « l’économie des idées » ». « On continue à parler de la France des usines, en oubliant que l’industrie est aujourd’hui beaucoup plus vaste que ses usines ». « La France industrielle est devenue, très largement, une France de bureaux et de cols blancs » : chez Renault, le technocentre de Guyancourt avec ses 10 000 ingénieurs emploie deux fois plus de personnes que la principale usine du groupe en France, celle de Douai. L’industrie n’est plus seulement le monde industriel et ce monde industriel a également profondément évolué.

Si la production industrielle n’a cessé d’augmenter, ce qui a changé, c’est sa place dans l’emploi et dans la valeur ajoutée. L’externalisation – c’est-à-dire le fait que des tâches qui étaient assurées au sein de l’entreprise industrielle (comme le nettoyage, la restauration, la comptabilité) soient désormais accomplies par des fournisseurs extérieurs – n’explique pas tout. Les gains de productivité comptent également dans la déprise industrielle (entre 1995 et 2015, la production industrielle française a été multipliée par 2 et le total des heures travaillées divisé par 2 !). Ainsi que le défaut de compétitivité, c’est-à-dire le fait que des produits initialement fabriqués en France soient désormais importés. Si la valeur ajoutée de l’industrie dans le PIB s’est effondrée, il faut le relativiser, notamment du fait que les prix des biens industriels ont également considérablement chuté. Et que le secteur ne tient pas compte de secteurs désormais totalement industrialisés dans leurs méthodes, notamment dans le domaine des services qui sont devenus, pour beaucoup, très proches du monde industriel traditionnel.

Désormais ce sont les pôles de recherche, les unités commerciales, les data centers ou les centres logistiques qui sont devenus industriels. Autant de secteurs qui vont désormais être impactés par l’automatisation, allant de la robotisation à l’IA en passant bien sûr par la mutation numérique. Reste que l’ouvrage peine à caractériser ces nouvelles formes industrielles, sans doute du fait de leur diversité intrinsèque. Quelles sont les caractéristiques communes des entreprises hyperindustrielles ? Qu’est-ce qu’un Zara, une startup, un géant de la pharmacie, un Gafa ou un Natu ont un commun ? Quels sont les processus communs que déploient à la fois un Uber, un H&M, un Ikea, un Etsy, un Tesla ou un Foxconn ? Comment, quel que soit le secteur où elles se déploient, peut-on caractériser les entreprises hyper-industrielles ?

Une explosion combinatoire qui repose sur la qualité de la conception

Quand on lui demande quels sont les points communs de ces modèles hyper-industriels, Pierre Veltz concède l’importance de leur agilité transnationale, leur capacité à faire de l’optimisation fiscale ou financière? Mais ces modèles reposent avant tout sur le fait qu’elles s’appuient sur la normalisation et la standardisation pour développer des effets d’échelle massifs. Veltz rappelle l’histoire de l’industrialisation des armes à feu par exemple, qui a été possible à un moment où la précision de l’usinage a rencontré la normalisation, permettant de franchir un seuil en terme de capacité de production. « L’industrialisation naît d’une explosion combinatoire de productivité permettant à la fois de sérialiser et de diviser le travail », nous explique-t-il. Pour Veltz, l’invention du conteneur ou de protocoles transactionnels en ligne relèvent du même effet. « A l’heure où la coordination des réseaux devient un avantage concurrentiel majeur dans une économie relationnelle, l’établissement d’interfaces d’échanges standardisées, comme les API par exemple, libère bien plus de potentialité que la protection des modalités d’échange ». En fait, on pourrait dire que tous les secteurs (production, logistique, marketing, comptabilité?) connaissent désormais des process industriels d’optimisation? Le numérique les relie mieux qu’avant entre eux et les relie plus facilement et en temps réels avec les fournisseurs, les sous-traitants ou les clients finaux. Cette double combinatoire en enclenche une troisième qui renforce les effets d’échelle et les effets de réseaux. C’est la somme de ces combinaisons qui transforme les process industriels en process hyper-industriels.

Ces entreprises hyper-industrielles se caractérisent avant tout par un fonctionnement en réseau. Bien souvent, elles ne sont pas seulement des fabricants, comme le montrent les grands de l’habillement, qui contrôlent la conception, la logistique et bien souvent aussi la distribution finale, avec une production parfois complètement sous-traitée? Pourrait-on dire que leur caractéristique première est d’être devenues complètement industrielles, dans tous leurs process ? D’une certaine manière. Elles sont marquées par le développement d’une convergence industrielle, très profonde. « Apple, Amazon, Google qui marient intimement le hard et le soft, sont-elles des sociétés industrielles ou des sociétés de services ? » « L’industrie des services tout entière s’est imprégnée des normes et des logiques traditionnellement liées à l’industrie : standardisation, contrôle qualité, rationalisation des ressources? », explique encore l’ingénieur dans son livre. La raison de ce brouillage de frontières entre services et industrie tient d’explications balisées : robotisation, numérisation, mise en réseaux, interconnexion généralisée, plateformisation de la production? et engendrent un nouveau paradigme construit sur des « économies de réseau » permettant des « économies d’échelle de la demande », capable de changer d’échelle rapidement (la fameuse « scalabilité »)… Pour Veltz, si ce nouveau paradigme est surtout mobilisé aujourd’hui par les entreprises de l’internet, elles ne sont plus les seules à mobiliser ces capacités et cette transformation est appelée à s’étendre à tous les secteurs.

Ce que le numérique a transformé explique-t-il, c’est l’échelle, la diversité et l’ampleur de la circulation d’idée. Mais pas seulement : « Au niveau d’un site productif, la performance repose moins sur la qualité et le coût des diverses ressources que sur l’intelligence de leur combinaison, autrement dit l’efficacité de l’organisation et du tissu relationnel. » Désormais, la productivité des machines a un impact économique plus important que la productivité du travail? Et cette productivité des écosystèmes repose au premier chef sur la qualité relationnelle. L’enjeu n’est pas tant dans la performance que dans la connexion estime Veltz. La compétitivité relationnelle est le véritable enjeu de la révolution numérique. Si la concurrence par la recherche du moins-disant en termes de niveau de salaires, de conditions de travail et de contraintes environnementales existe, c’est la mise en réseau des acteurs qui permet la flexibilité et la réactivité?

Pour Veltz, le taylorisme s’est déplacé vers les services. Si l’automatisation a transformé le travail, force est de constater que les opérateurs désormais sont là pour surveiller la bonne marche des machines? Mais la performance de ces nouvelles formes de travail repose avant tout sur la qualité de la coopération entre concepteurs, outils et opérateurs. Pour Pierre Veltz : « plus la production se technicise, plus la performance devient relationnelle ». En fait, m’explique-t-il, la performance est non linéaire. A ressources et moyens égaux, la performance d’un site à un autre peut être très différente. « Plus les systèmes techniques se complexifient, plus il faut une communication dialogique ». L’automatisation n’est qu’un engrenage : tout se joue dans la capacité des acteurs à se parler ! « Plus les systèmes sont complexes, plus leur fiabilité demande un environnement de qualité et de proximité pour les faire fonctionner ». Or, plus les systèmes sont complexes, plus ils sont fragiles, plus ils se doivent d’être fiables.

Pour Veltz, l’enjeu de ce livre est de comprendre que contrairement à ce qu’on pense souvent, l’enjeu n’est pas d’opposer industrie classique et industrie numérique, mais au contraire de montrer qu’on assiste à une convergence, à une hybridation de modèles industriels.

Face à cette hyper-industrialisation, y’a-t-il encore une place pour des formes artisanales ? Pas beaucoup, estime l’ingénieur. Mais il y a des lacunes dans les capacités de réponses d’un système hyper-industriel. Certains marchés lui semblent trop petits, trop spécifiques, trop coûteux? « Il peut y avoir des réponses artisanales sur des niches importantes ».

Si Apple fait produire en Chine ce n’est pas tant pour profiter de la flexibilité sociale ou environnementale que pour profiter de l’avantage combinatoire de ces différentes formes de flexibilité qui permet, alors que la production est on ne peut plus automatisée, de doubler la force de travail pour répondre à la demande très saisonnière de la vente de gadgets hich-tech par exemple. A terme, avec l’automatisation, la flexibilité des effectifs sera de moins en moins un argument majeur pour localiser une production, mais le besoin de ressources, d’un environnement pour faire que ces machines soient toujours disponibles, lui le deviendra.

Dans une économie en réseau, ce qui progresse le plus ce sont les inégalités

Cette transformation, cette plateformisation de l’économie, a pour conséquence de développer les inégalités. Des inégalités sur le front de l’emploi, entre les emplois de conception et d’anticipation et les emplois de production bien sûr? « Derrière la plupart de nos produits de grande consommation, il y a autant et souvent plus d’emplois dans la publicité, le marketing, l’ingénierie que dans la production directe ». Pour Veltz, tout l’enjeu des politiques industrielles devrait être d’attirer et fixer le plus possible d’emplois qui pourraient être délocalisables? via des écosystèmes très développés, « adhésifs », reposant sur l’innovation. « Le nouveau modèle qui fait rêver certains dirigeants est donc à l’extrême opposé de la firme centralisée géante à l’ancienne. C’est celui d’un centre de coordination mettant en oeuvre les ressources de manière totalement flexible, le travail lui-même étant redéfini comme une ressource liquide de contributeurs indépendants mobilisables à volonté. Certains consultants parlent de « human clouds ». » Si ces modèles peuvent ouvrir des formes d’émancipation, ils font dans le même temps peser des risques majeurs sur la régulation des formes de protection et de solidarité, qui nécessitent d’être étendues et défendues.

Autre inégalité que favorise la montée de l’économie en réseau : le développement d’inégalités géographiques? « Loin de devenir « plat », comme le proclame Thomas Friedman dans son best-seller mondial, le monde devient un archipel de pôles connectés entre eux, avec des ressources de plus en plus concentrées. » L’économie en réseau, en rendant les ressources plus fluides, concentre en fait les activités spatialement. La proximité va de pair avec la fluidité. Derrière des chaînes d’approvisionnement mondiales se cachent des archipels qui concentrent richesses et savoir-faire. Un monde de plus en plus interconnecté semble aussi un monde de plus en plus inégalitaire. A l’hyper-industrialisation répond l’hyper-polarisation et l’hyper-concentration. La scalabilité mondiale change la donne? « La globalisation et le numérique ont eu un double effet : ils ont augmenté spectaculairement à la fois le nombre de jobs scalables, mais aussi les écarts entre les bénéficiaires de cette scalabilité » Le numérique et la mise en réseau renforcent la polarisation? et rendent peut-être plus difficiles qu’avant les synergies de proximité permettant de développer des écosystèmes et économies de réseaux. La mondialisation et les inégalités s’auto-renforcent.

La très courte conclusion de Pierre Veltz est trop courte pour être rassurante. Peu de choses semblent pouvoir être mises en oeuvre pour ralentir cette métropolisation galopante. Pire, me confie-t-il : « plus le monde est fluide, plus le nombre de hubs est limité ». Et tout le problème est de savoir ce qu’on fait des marges, des périphéries qui s’agrandissent et s’appauvrissent?

Les territoires qui ne sont pas en archipels semblent ne plus servir à grand-chose ou à grand monde… Le problème, nouveau, est que ces centres riches n’ont plus besoin de leurs périphéries pauvres. « Paris n’a plus besoin de ses banlieues. Elle n’a plus besoin non plus des maçons creusois, des nourrices normandes ou des éleveurs du Charolais? Désormais, Paris fait venir son alimentation du Brésil, ses prostituées d’Europe de l’Est? Comme les centres entre eux, les périphéries sont désormais en concurrence au niveau mondial. Pire : les centres riches ont accès à des ressources produites par des périphéries pauvres sans plus être liées à elles par des liens durables ».

Ce modèle est assez angoissant, reconnaît Pierre Veltz. La force de la France est d’être relativement protégée, car les inégalités territoriales y sont moins fortes qu’ailleurs, notamment grâce à la force de notre Etat social si l’on en croit Laurent Davezies. Nous ne sommes pas dans la même situation que bien d’autres pays du monde, notamment parce que nous avons fait attention à maintenir la solidarité. Tout l’enjeu est donc de la préserver.

Hubert Guillaud

  • Le retour des « palais de mémoire »

La mémoire est un muscle et, comme tous les muscles, elle s?entraîne. Et comme tout ce qui s’entraîne, elle a donné naissance à un sport et à ses championnats, où des « athlètes de la mémoire » rivalisent en se rappelant des listes de mots, des décimales de pi, etc. Le dernier (...)

La mémoire est un muscle et, comme tous les muscles, elle s?entraîne. Et comme tout ce qui s’entraîne, elle a donné naissance à un sport et à ses championnats, où des « athlètes de la mémoire » rivalisent en se rappelant des listes de mots, des décimales de pi, etc. Le dernier Championnat du monde de la mémoire s’est d’ailleurs tenu en décembre 2016 à Singapour. Mais qu’est-ce qui fait le talent des super-champions de mémoire ? Car s’il existe effectivement des cas innés de mémoire « eidétique », dont les possesseurs sont capables de se rappeler pratiquement tout ce qu’ils ont vu ou rencontré, ce n’est pas le cas de ces « sportifs cérébraux », qui affirment tous au contraire avoir été dotés à leur naissance de capacités tout à fait moyennes. Leur talent tient donc à une méthode.

Il existe plusieurs techniques pour augmenter ses capacités mémorielles, mais la plus efficace nous vient de l’antiquité : c’est le fameux « art de la mémoire » également nommé « méthode des loci » (Jean-Michel Cornu en a déjà fait une présentation dans nos colonnes).

En gros l’idée est de parcourir en imagination un lieu qu’on connaît bien, souvent appelé le « palais de mémoire » (par exemple, son appartement) et de placer tout au long de son parcours des images mentales censées rappeler un sujet qu’on doit mémoriser. Les orateurs de l’antiquité l’utilisaient pour se remémorer les étapes d’un discours, mais rien n’empêche d’utiliser cet art pour se rappeler des équations, des éléments d’un langage informatique ou des mots d’une langue étrangère. Très couru dans l’antiquité, au moyen-âge et à la Renaissance (Giordano Bruno fut l’un des derniers adeptes de cette discipline), l’art de la mémoire était tombé en désuétude avec la diffusion de l’imprimerie. On avait oublié sa pratique, sauf chez les « champions de mémoire » qui n’ont jamais abandonné son usage.

Vous trouverez un exemple de mise en pratique dans la conférence Ted de Joshua Foer. Ce dernier est un journaliste scientifique, qui, désireux de comprendre comment certains pouvaient acquérir cette super-mémoire, s’est à son tour entraîné à la méthode des loci. Il est l’auteur d’un livre sur le sujet, Monnwalking with Einstein, traduit en français sous le titre Aventures au coeur de la mémoire.

Une anatomie identique, mais une activité différente


Le neuroscientifique et cogniticien Martin Dresler du Centre médical de l’université de Radboud aux Pays-Bas aidé par un postdoc, Boris Konrad (lui-même ancien participant à l’un de ces concours de mémoire), a voulu vérifier si cette « super-mémoire » était réellement acquise, comme l’affirmaient les « champions », ou si elle possédait un aspect inné. A cette fin, il a recruté 23 des meilleurs spécialistes de la mnémotechnique. Son papier (en libre accès) a été publié dans le journal Neuron et ce travail a été chroniqué par le New Scientist, le Guardian et Inverse.

Il a donc fait subir une IRM à ces sujets et a découvert à cette occasion que leur cerveau ne possédait aucune caractéristique différenciant leur structure de celui de nous autres, les gens « moyens ». Il n’existait pas d?aire cérébrale plus importante ou plus large, mais le scan révéla une différence au niveau de l’activité cérébrale. Ce qui signifie, comme le précise très bien le site Inverse, que « l’anatomie du cerveau n’est pas aussi importante que sa connectivité, et celle-ci peut aisément être hacké », ce que justement l’art de la mémoire permettrait de faire.

Ainsi, lors de ses travaux, Dresler a testé les « athlètes mémoriels » pendant qu’ils effectuaient une tâche, mais aussi pendant qu’ils se reposaient et ne pensaient à rien de particulier. Et il a découvert que le cerveau de ces champions avait un comportement différent lors de ces phases de repos, lorsque ce qu’on appelle le « réseau du mode par défaut » (qui correspond grosso modo à l’état de rêverie) était en activité : la connectivité entre les différents circuits de ce réseau était améliorée… Lorsqu’ils effectuaient une tâche, en revanche, la meilleure connectivité ne se développait plus entre les circuits, mais à l?intérieur de ceux-ci. Et la région de l’hippocampe était particulièrement active : pas étonnant, puisque celle-ci est liée à nos facultés visuo-spatiales et que la méthode des loci consiste essentiellement à parcourir un lieu imaginaire.

Ayant constaté cela, Dresler a recruté une cinquantaine de personnes à la mémoire moyenne, dans l’espoir de voir s’il était en mesure de faire évoluer leurs capacités dans ce domaine. Il a divisé ces cinquante volontaires en trois groupes : le premier devait pratiquer la méthode des loci 30 minutes par jour pendant 6 semaines. Le second devait s?entraîner à conserver des informations en mémoire, mais sans disposer d’une méthode particulière. Et un troisième groupe n’avait rien à faire.

Au commencement de l?étude, les participants pouvaient retenir entre 26 et 30 mots sur une liste de 72. Au bout de six semaines, les utilisateurs de l’art de la mémoire étaient capables de s’en rappeler environ 35 de plus. Ceux qui s?étaient entraînés sans méthodes ont pu en ajouter 11 à leur palmarès. Et le troisième groupe n’en a ajouté que 9. Une fois mesurée, l’activité cérébrale des sujets ayant pratiqué la méthode des loci se rapprochait de celle des « champions ».
Quatre mois après l’expérience, les trois groupes ont de nouveau été testés, et Dresler a pu constater que les adeptes de l’Art de la mémoire restaient plus efficaces que les membres de deux autres groupes. Cette expérience prouve donc les dires des champions lorsqu’ils affirment la possibilité d’améliorer sa mémoire sans disposer au départ de talents innés.

Une méthode d’actualité ?


Barbara Oakley, dont nous avions présenté les théories dans notre dossier sur l’apprentissage, tient elle aussi l’art de la mémoire en grande estime. La base de cette pratique, explique-t-elle, serait que notre mémoire visuo-spatiale serait naturellement très puissante, probablement à cause de notre bagage évolutif : « Nos ancêtres n’ont jamais eu besoin d’une large mémoire pour les noms ou les nombres. Mais ils avaient besoin de se rappeler comment rentrer à la maison après une chasse aux cerfs de trois jours, ou pour retrouver l’emplacement de ces belles myrtilles découvertes sur les pentes rocheuses au sud du camp ». L’astuce consisterait donc à utiliser cette mémoire d’emblée très puissante pour y stocker des souvenirs moins faciles à conserver…

Barbara Oakley s?intéressant particulièrement à l’apprentissage des sciences et des mathématiques, elle conseille de se rendre à cette page de skillstoolbox.com pour y trouver une liste d’images représentant la plupart des chiffres et des termes mathématiques : par exemple le chiffre 2 peut être visualisé comme un cygne, à cause de la forme de l?oiseau ; ou le 6, symbolisé par un insecte comme une fourmi, parce qu’elle possède six pattes? Les possibilités sont infinies.

Mais, peut-on se demander, si on a du mal à se rappeler une information, pourquoi serait-il plus facile de se rappeler de l’image mentale qui est censée la représenter ? C’est là que se trouve la difficulté, mais également l?intérêt de cette méthode des loci. L’image créée doit être conçue pour frapper l’esprit, se montrer particulièrement grotesque ou capable de susciter l’émotion. Ce qui fait de l’art de la mémoire une méthode de créativité aux résultats particulièrement surréalistes. 

Sans prétendre à la moindre compétence neuroscientifique, je ne puis m’empêcher de me demander si la meilleure connectivité au sein du mode du réseau par défaut constaté par Dresler et son équipe ne serait pas liée à cet aspect de créativité. Le « réseau du mode par défaut » semble bien lié au « mode diffus » d’apprentissage sur laquelle insiste Oakley dans son ouvrage. Un mode diffus fortement lié à la créativité et à la résolution de problèmes. La méthode des loci ferait-elle donc d’une pierre deux coups : améliorer la mémoire des faits bruts, tout en entraînant notre esprit créatif ?

Ce succès de l’art de la mémoire pourrait avoir une conséquence sur les multiples applications numériques susceptibles, affirment leurs concepteurs, de faire travailler notre mémoire : « la plupart des programmes d?entrainement cérébral n’utilisent pas la méthode des loci », a rappelé au New Scientist Henry Roediger, psychologue à l’université Washington dans le Missouri. Il est probable que la prochaine génération devra s’y intéresser ! Reste qu’on peut estimer que l’univers des jeux vidéos pourrait permettre de développer un environnement idéal pour construire ces palais de mémoire ! Je n’ai pas encore trouvé d’études spécifiques sur le sujet, mais en tout cas, d’autres y ont déjà pensé, puisque le sujet a été discuté sur le « art of memory forum »

Mais est-il utile, en cette ère numérique, de posséder une large mémoire de faits ou de termes, alors qu’il nous suffit de chercher n’importe quelle information sur le net ? Google n’aurait-il pas achevé ce que Gutenberg avait commencé avec l’imprimerie ? En fait, il se pourrait que nous ayons plus que jamais besoin de disposer d’une bonne mémoire. Pour manipuler des concepts, nous devons être capables de convoquer les données rapidement dans notre mémoire de travail. On ne peut pas réfléchir à des connaissances en s’interrompant toutes les deux minutes pour les retrouver sur le web. La mémoire reste une faculté fondamentale de l?apprentissage !

Rémi Sussan

  • La performance, une norme qui ne vous veut pas que du bien

Stakhanov, vous connaissez surement ? L?ouvrier soviétique qui en 1932 a extrait 102 tonnes de charbon en 6h, soit quatorze fois plus que le quota demandé à un mineur (qui devait donc en extraire tout de même 7 tonnes en 6h). Aujourd?hui, nous savons qu?Alekseï Stakhanov n?a jamais réussi cet exploit (...)

Stakhanov, vous connaissez surement ? L?ouvrier soviétique qui en 1932 a extrait 102 tonnes de charbon en 6h, soit quatorze fois plus que le quota demandé à un mineur (qui devait donc en extraire tout de même 7 tonnes en 6h). Aujourd?hui, nous savons qu?Alekseï Stakhanov n?a jamais réussi cet exploit seul, mais le pouvoir soviétique avait besoin d?un héros pour galvaniser le peuple, vanter les capacités de l?homme nouveau, l?homme soviétique, montrer l?adhésion des travailleurs au régime et à la construction du socialisme, mais aussi pour avoir une bonne raison pour augmenter les quotas de production au passage. Ce timbre pour fêter les 50 ans du mouvement stakhanoviste disait ainsi : « Hier c?était la limite d?un innovateur, aujourd?hui c?est une norme de travail ! »

Vous êtes-vous déjà demandé ce que pourrait être l?exploit d?un Alekseï Stakhanov à notre époque ? Répondre à 192 000 emails (des vrais, pas l?envoi en masse d?une invitation) en 8h, ce qui ferait 400 mails à la minute ? Développer 76 applications from scratch lors d?un hackathon ? Accomplir 315 tâches sur l?Amazon Mechanical Turk en 24h et gagner 37,5$ ? Passer 3 jours et 3 nuits d?affilée à décortiquer des listings et des tableaux financiers pour finaliser une opération de fusion-acquisition pour une banque internationale ? Faire 7 marathons en 7 jours sur les 7 continents ? Si vous suivez l?actualité de près, vous savez que les 2 derniers exemples sont bien réels, avec des fins plus ou moins tragiques : dans le 1er cas, la mort d?un stagiaire chez Bank of America Merril Lynch qui a refusé d?admettre qu?il était à bout physiquement, dans le 2e des sportifs heureux (dont une non voyante) d?avoir vécu cette expérience exceptionnelle (courir à -30° sur un glacier et sous la chaleur écrasante de Dubaï) ! Ce dernier exemple est un peu à part, car il est hors du champ strictement professionnel, or les exploits sportifs ne manquent pas de nos jours : toujours plus vite, plus haut, plus longtemps? Mais il y a tout de même un lien, que l?on voit dans le cas de ce stagiaire, qui « faisait tout à 100 % (?), poussait la pratique du sport à ses limites, jouait au tennis à un niveau quasi professionnel et pratiquait le jogging de façon intensive » comme l?expliquait un de ses anciens professeurs. Exploit sportif ou exploit professionnel, l?objectif est d?aller au-delà de ses compétences, de ses capacités, de se dépasser.

Et cette pression de la performance ne concerne pas que les actifs, elle concerne aussi les personnes âgées. Il existe ainsi les « Super-Vieux » (Superagers comme les appelle New York Times) : un senior, actif, en bonne santé avec l?attention et la mémoire d?une personne de 25 ans. Pour devenir un Super-Vieux, il faut, selon Lisa Feldman Barrett, professeure en psychologie à l?Université de Northeastern, travailler dur sur des tâches difficiles, il faut souffrir, se faire mal, faire sienne la devise des Marines américains « La douleur est la faiblesse quittant le corps » (?Pain is weakness leaving the body?). Cela signifie que des jeux comme le Sudoku ou les jeux en ligne pour entretenir son cerveau ne sont pas suffisants. Par exemple, le beau-père de la professeure Barrett, 83 ans, ancien docteur qui s?occupe de plusieurs sites internet médicaux, nage tous les jours et joue à des tournois de bridge. No pain, no gain !

Performant partout, tout le temps, même à la maison

La performance est quasiment incluse dans tous les aspects de nos vies, même au sein de la cellule familiale. Cet article de Nadia Daam, publié dans Slate et intitulé « Vous êtes une super maman ? Bravo, mais on s’en fout » revient sur le « Motherhood Challenge » : « En pratique, il s’agit purement et simplement de publier sur Facebook, Instagram ou Twitter, une photo symbolisant son statut de mère et de taguer une ou plusieurs personnes dont on estime qu’elles méritent elles aussi le label «super maman», pour les inciter à faire de même. » Mais en fait « il ne s’agit ni d’un véritable challenge, ni d’une cause à défendre, ni même d’un simple jeu rigolo, mais d’une distribution de bons points entre bonnes mères autoproclamées », créant de fait un « club de supers mamans ».

A la fin des années 90, l?économiste Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS et docteur de l’EHESS, évoquait l?idée d?un « néo-stakhanovisme » pour parler du système moderne de management. L?article « Derrière la souffrance au travail, le délitement des valeurs collectives » le résume ainsi : « Un système dans lequel le travailleur devient l?unique responsable de sa productivité personnelle. Ainsi, le capitalisme contemporain multiplie les injonctions contradictoires, comme « faire vite et bien ». Principale conséquence de cette transformation du travail : une augmentation de la productivité qui se paie par l?explosion des maladies professionnelles et des accidents du travail. » Un collectif faisait remarquer que même dans l?économie sociale et solidaire, les cas d?épuisement professionnel y sont nombreux.

Vincent de Gaujelac, sociologue qui a travaillé sur la question des nouvelles formes de management basées sur les objectifs chiffrés, le burn-out et ce « coût de l?excellence », déclare dans cet autre article de Slate « L’autre burn-out : celui des parents à la maison » : « Cela fait trente ans que je travaille sur l?épuisement professionnel et je constate aujourd?hui que les normes managériales ont pénétré la famille. C?est en vérité un modèle social qui s?impose dans toutes les sphères de la société : il faudrait être performant dans tous les domaines. C?est la nouvelle norme. » C?est donc aussi ça la force du capitalisme de nos jours : nous faire culpabiliser de ne pas assez produire, de ne pas montrer que nous sommes suffisamment actifs, assez performants, que ce soit au travail, dans nos activités sportives, mais aussi à la maison, dans notre vie familiale, vis-à-vis de notre santé, faisant de nous nos propres esclaves.

Des chiffres, des chiffres, des chiffres et un numéro

Dans l?article « Du mythe de la maîtrise de soi à celui du bien-être et de la réussite individuelle », Hubert Guillaud écrivait : « La culture du contrôle de soi, de la mesure, de l?amélioration personnelle, ne nous permet finalement que d?être mieux adaptés aux lois économiques du marché et à la compétition. Le politique s?inscrit dans l?intime. Notre existence devient notre entreprise. »

Le roman de Dave Edgers illustré par Wesley MerrittLe roman Le Cercle de Dave Eggers illustre parfaitement cette idée. Dans ce roman censé se dérouler quelques années après notre époque actuelle, une jeune femme arrive à se faire embaucher dans l?entreprise la plus innovante de la Californie, le Cercle, qui a mis en place le service TruYou, un compte centralisant identité, mot de passe et système de paiement. Ainsi, chacun a une identité unique sur le Web, inchangeable et impossible à dissimuler. Le service met fin au vol d?identité, aux fausses identités ou aux identités multiples. Le succès est tel, que les dirigeants ont pu racheter Google, Twitter et Facebook quelque temps après. Notre héroïne, Mae, intègre donc le Cercle, au service Expérience Client pour répondre aux demandes des utilisateurs. Pour le Cercle, il est essentiel que la satisfaction soit toujours au maximum, donc chaque réponse est notée sur 100 et par exemple si le taux de satisfaction est de 95 %, un deuxième questionnaire est envoyé pour savoir pourquoi la personne qui a répondu à sa demande n?a pas eu 100 %. La place des chiffres dans cette structure qui enregistre tout et conserve toutes les données produites est immense. Après quelques jours dans la structure, Mae cite tous les indicateurs qu?elle peut consulter en temps réel sur ses 3 écrans et son bracelet connecté, dédié à sa santé. Sur les 41 qu?elle cite, il y a par exemple : sa moyenne générale à l?Expérience Client (97), la moyenne de sa dernière journée (99), la moyenne de son équipe (96), le nombre de demandes traitées dans la journée (221), le nombre de demandes traitées la veille à la même heure (219), le nombre de messages envoyés par les autres employés (1192), le nombre de messages parmi eux qu?elle avait lu (239), le nombre de messages auxquels elle avait répondu (88), le nombre d?invitations récentes organisées au Cercle (41), le nombre d?invitations auxquelles elle avait répondu (28), le nombre de personnes qu?elle suivait sur Zing, une sorte de Twitter (10343), le nombre de personnes qui avaient consulté son profil (210), le temps qu?elles y avaient passé en moyenne (1 minute 18 secondes), son rythme cardiaque, le nombre de pas qu?elle avait fait jusqu?à présent (8200), son apport calorique de la journée (le Cercle a un service de santé au travail qui contrôle de très près la santé de ses salariés)?

Mais ces chiffres ont une autre utilité que la connaissance de son activité et de soi, ils permettent également d?établir le PartiRank (pour Participation Rank), qui est le taux de participation à la vie sociale de chaque employé. Il se calcule selon les interactions avec les personnes au sein du Cercle, les échanges, likes et commentaires dans les différentes communautés, internes et externes, la présence sur les réseaux sociaux? Et il permet bien sûr d?établir un classement au sein du Cercle, classement qui est essentiel.

« Mae regarda l?heure. Dix-huit heures. Il lui restait beaucoup de temps pour s?améliorer, et elle n?allait pas en perdre. Elle s?activa tous azimuts, envoya quatre zings, trente-deux commentaires et quatre-vingt-huit sourires. En une heure, son PartiRank passa à sept mille deux cent vingt-huit. Franchir les sept mille paraissait plus difficile, mais à vingt heures, après avoir rejoint onze groupes de discussion et abondamment donné son avis, avoir envoyé douze autres zings, dont l?un d?eux figura dans les cinq mille messages les plus partagés au monde pendant une heure, et s?être inscrite à soixante-sept autres fils de discussion, elle y parvint. Elle atteignit la six mille huit cent soixante-douzième place, et elle s?attela à son CercleInterne. Elle avait une centaine de messages en retard, et elle les parcourut, répondant à soixante-dix d?entre eux environ, confirmant sa présence à onze événements sur le campus, signant neuf pétitions, et postant des commentaires et des critiques constructives sur quatre produits encore en version bêta. A vingt-deux heures seize, elle était cinq mille trois cent quarante-deuxième, et une fois encore, l?étape suivante ? la barre des cinq mille ? semblait dure à atteindre. (?) Mais elle n?arrivait pas à trouver le sommeil. (?) Elle était déterminée à franchir les trois mille. Ce qu?elle fit, mais il était 3h19 lorsqu?elle y parvint. Pour finir, pas vraiment à bout de forces, mais consciente d?avoir besoin de repos, elle se rallongea et éteignit la lumière. »

Le Cercle de Dave Eggers est bien sûr une dystopie mas elle s?appuie sur des nombreux exemples de notre vie quotidienne actuelle : la notation sur les plateformes numériques comme Amazon, Delivroo ou Uber (une mauvaise note et vous pouvez être déconnecté), le nombre de vues sur Youtube (qui permet de calculer combien Youtube va vous reverser), les KOM sur Strava (qui permet de savoir qui est le ?King of the Mountain?, le ?Roi de la Montagne? et d?avoir un classement sur n?importe quel segment, en vélo ou à pied), le nombre de likes sur une photo Instagram, ? Le score Klout qui mesure l’importance du capital social de l’utilisateur en quantifiant l’activité autour du contenu produit (retweets, mentions, likes, commentaires) est déjà une sorte de PartiRank, sauf que les gens sont notes de 0 à 100.

Que faire contre l?autosurveillance et le perfectionnisme ?

Un débat organisé la semaine dernière par l?émission de France Culture « La Méthode scientifique » avait pour titre « Le numérique fait-il de nous des numéros ? ». En partant du constat que tous nos actes étaient tracés et enregistrés, Benjamin Bayart, co-fondateur de la Quadrature du Net, expliquait que l?on savait depuis plusieurs années que la surveillance de la population, par des États, mais aussi par les plateformes numériques, pouvait induire « un changement dans les modes de pensées, qui ressemble un peu à de la paranoïa.(?). Quand on se sait ou on se sent observé, on est intimement modifiés. » Mais ce phénomène s?observe également qu?en on s?auto-observe. C?est ce qu?a expérimenté Chris Drancy, l?homme le plus connecté au monde qui s?est fait dévoré par ses données, en mesurant toute son activité, en surveillant son comportement, mais aussi en cherchant à le modifier. Par exemple, son téléphone était programmé pour lui envoyer une notification s?il allait dans un fast-food. Et s?il y allait quand même, c?était ses amis qui recevaient des notifications disant : ?Chris s?apprête à faire une bêtise. Arrêtez-le ! »

A la suite de Benjamin Bayart, Antoinette Rouvroy, chercheuse au Fonds de la recherche scientifique de l?université de Namur, expliquait qu?en effet la surveillance pouvait générer une sorte de paranoïa, mais aussi « une forme de normopathie, une maladie de la norme : on fait du quantified-self et on n?a jamais assez couru, assez longtemps, pour devenir quelqu?un en bonne santé, qui ne va pas risquer de perdre son assurance à terme, etc.. » Pour autant, la philosophe pense que cette exposition sur les réseaux sociaux n?est pas forcément du narcissisme, de l?exhibitionnisme, mais le symptôme de notre disparition de l?espace public, de notre insignifiance. C?est une « édition de soi », qui nous réconforte, qui nous confirme que nous existons publiquement, même s?il n?y a plus d?espace public. Et pour que les personnes ne soient pas réductibles à des réseaux des données, elle estime que nous devons développer deux capacités : la capacité d?énonciation, c?est-à-dire la possibilité d?énoncer par nous même ce qui nous fait agir, et la capacité de réticence, qui est cette capacité de ne pas faire tout ce dont nous sommes capables, car « tout ce dont nous sommes capables, les algorithmes peuvent le détecter ». Il est selon elle nécessaire de faire reconnaître par le droit cette capacité de résistance, car elle est ce qui nous permet de bifurquer, de changer de voix.

La designeure Femke van Schoonhoven propose une autre possibilité pour aller à l?encontre de cette tentation de la performance et du perfectionnisme. Elle a publié récemment un article « We need more shitty work » (« Nous avons besoin de plus de travaux pourris ») qui part du constat que les sites qui permettaient de montrer des travaux en cours de production (comme Dribble) sont devenus maintenant des sites où les gens ne montrent que de supers projets, qui en mettent plein les yeux. Pareil pour Instagram, qui permettait à ses débuts d?appliquer simplement des filtres sur ses photos et qui maintenant regroupe des photos d?un niveau professionnel. Elle se demande donc où sont passés les sites où l?on pouvait explorer une idée merdique et créer juste pour le plaisir : « Le jeu évoque l?exploration, et c?est ce qui anime la créativité. Nous nous dirigeons vers un monde de perfectionnisme. Je fais référence aux industries créatives, mais ça en concerne bien d?autres (le fitness, la beauté, etc.). Saturer notre métier avec ces travaux d?une si haute qualité risque d?en paralyser plus d?un. Les jeunes designers ont trop peur de partager leur travail, alors ils cessent de créer. (?) Pour chaque grande idée, il y a beaucoup de mauvaises idées, mais cette grande idée passe forcément par l?exploration. »

Dans son article « L?essence du néolibéralisme » Pierre Bourdieu parlait déjà en 1998 du darwinisme moral imposé « partout, dans les hautes sphères de l?économie et de l?Etat, ou au sein des entreprises » et « qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l?élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme. » Il rappelait donc l?importance « de forces de résistance à l?instauration de l?ordre nouveau », qui doivent « travailler à inventer et à construire un ordre social qui n?aurait pas pour seule loi la recherche de l?intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées. » Trouvera-t-on une trace, même minime de cela, dans le programme des candidats qui auront officiellement le droit de participer à la prochaine élection présidentielle ? J?ai comme un doute?

Aurialie Jublin

PS : Cet article n?est certainement pas parfait, aurait pu citer Nietzsche ou Socrate, mais compte déjà 16.575 signes, 23 liens et 10 citations, a déjà connu 3 précédentes versions, et a nécessité approximativement 15h de travail, sans compter les heures de lecture des 510 pages de Le Cercle et les heures de réflexion en marchant ou courant, plus 8 litres de thé (c?est important l?hydratation). J?espère au moins 4.000 vues et 25 retweets/likes suite à l?annonce de sa publication sur le compte twitter d?Internetactu et le mien (je compte sur vous !), mais s?il y en a moitié moins, mon PartiRank s?en remettra !

  • Neurosciences : oublie-t-on le comportement ?

Cinq neuroscientifiques ont récemment publié dans le journal Neuron un article provocateur destiné à remettre sur les rails une recherche qui selon eux s’égare sur une mauvaise voie, nous raconte The Atlantic. Pour ces chercheurs, en effet, leurs collègues ont tendance à oublier que le cerveau est avant tout une (...)

Cinq neuroscientifiques ont récemment publié dans le journal Neuron un article provocateur destiné à remettre sur les rails une recherche qui selon eux s’égare sur une mauvaise voie, nous raconte The Atlantic. Pour ces chercheurs, en effet, leurs collègues ont tendance à oublier que le cerveau est avant tout une machine à fabriquer du comportement. Et c’est cela qu’il faut chercher à comprendre et à expliquer. Or, disent-ils, les travaux en neurosciences se concentrent essentiellement sur le fonctionnement des neurones ou des circuits de neurones.

Au contraire, ces cinq chercheurs tendent plutôt à considérer le comportement comme le produit d’une émergence, autrement dit, dans la lignée des sciences de la complexité et de la vie artificielle, comme le résultat d’une interaction entre ces milliards de neurones : la compréhension de l’ensemble ne saurait être déduite de la connaissance du fonctionnement de chacune des parties.

« L’hypothèse non formulée est que si nous rassemblons suffisamment de données sur les parties, le fonctionnement de l’ensemble deviendra clair. Si nous comprenons parfaitement les molécules qui se déplacent à travers une synapse, ou les impulsions électriques qui circulent le long d’un neurone, ou le réseau de connexions formé par de nombreux neurones, nous finirons par résoudre les mystères de l’apprentissage, de la mémoire, de l’émotion et plus encore. « L’erreur consiste à croire qu’un plus grand nombre de recherches de ce genre nous permettra, dans un futur toujours indéfiniment reporté, de comprendre ce que sont les pleurs d’une mère ou la manière dont je me sens actuellement », explique John Krakauer (l’un des cinq chercheurs en question, NDT).

Un point de vue condamné à l’échec selon lui et ses collègues.

« Les gens pensent que technologie + big data + machine learning = science », continue Krakauer. « Et ce n’est pas le cas. » Et The Atlantic de citer, fort à propos, la récente étude montrant l’impossibilité de déduire le comportement de l’antique processeur MOS 6502, coeur des bons vieux Atari, à partir d’une analyse du fonctionnement de ses constituants.

Cette ignorance du comportement global du cerveau peut nous amener à des conclusions trop simplificatrices ou même carrément fausses. L?article de The Atlantic en cite deux exemples.

Le premier est celui des très fameux neurones miroirs. Ceux-ci, rappelons-le, sont des neurones moteurs, c’est-à-dire qui en général s’activent pour faire un mouvement spécifique. Or, certains d’entre eux se mettent en route également quand le sujet (généralement un animal, le plus souvent un singe) observe quelqu’un effectuer ladite action : autrement dit, ces neurones « imitent » le comportement observé. Par exemple, si l?animal voit quelqu’un saisir une pomme, certains des neurones utilisés par son cerveau pour se saisir d’un objet s’activent à cette simple vision. Comme le souligne The Atlantic, lesdits neurones miroirs ont été considérés comme à l’origine de l’empathie, de nos comportements sociaux et même de la civilisation. Problème, soulignent Krakauer et ses collègues, les chercheurs travaillant dans ce domaine n’ont pas cherché à savoir si le comportement de l?animal trahissait une réelle compréhension de l?action qu’il avait observée. « On confond une interprétation avec le résultat : en l’occurrence, l’hypothèse que le neurone miroir comprend l’action d’autrui ».

Un autre exemple vient des recherches de Krakauer lui-même. Ce dernier travaille en effet sur la maladie de Parkinson. Les gens atteints de cette pathologie tendent à se déplacer lentement – ce phénomène est dû à la baisse de dopamine. Si on augmente les taux de ce neurotransmetteur, ils vont se mettre à bouger plus rapidement, ce qui, souligne The Atlantic, a donné naissance à de nouveaux médicaments, mais on n’a toujours pas pu expliquer la relation entre un tel comportement et la baisse des niveaux de dopamine. Lors d’une expérience effectuée en 2007, Krakauer a demandé à des malades d’effectuer un mouvement à des vitesses variées. Il s’avère qu’ils en étaient tout à fait capables. Mais ils évitaient inconsciemment de le faire. Cela semblait montrer que la dopamine ne contrôlait pas la fluidité des mouvements, mais plutôt la motivation à les exécuter rapidement?

Problème, aujourd’hui, il est difficile de publier dans un journal de neuroscience un article sur un aspect du comportement animal ou humain. Les articles sont rejetés s’ils ne contiennent pas assez d’observations physiologiques.

Marina Picciotto, la rédactrice en chef du Journal of Neuroscience, reconnaît en effet que si un article traite surtout du comportement, on considère souvent qu’il serait plus à sa place dans une autre revue, par exemple spécialisée dans la psychologie. Mais elle admet dans le même temps que la frontière entre l?étude du comportement et la neuroscience est assez fluide?


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