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dernière mise à jour: 29/06/2017 05:57:11

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dernière mise à jour: 29/06/2017 05:57:12

  • Où en est le Nudge (3/3) ? L?économie comportementale peut-elle permettre de développer l?esprit critique ?

Une table ronde a tenté de poser d’autres limites au Nudge. En se demandant notamment quelle était la limite entre l’incitation et la manipulation ou en posant la question de l’éthique de l’influence des comportements. Pour le danois Pelle Hansen (@pegua) responsable de l’unité danoise du Nudge, INudgeYou et cofondateur (...)

Une table ronde a tenté de poser d’autres limites au Nudge. En se demandant notamment quelle était la limite entre l’incitation et la manipulation ou en posant la question de l’éthique de l’influence des comportements. Pour le danois Pelle Hansen (@pegua) responsable de l’unité danoise du Nudge, INudgeYou et cofondateur de la base d’expériences européenne sur le Nudge, TEN, la différence entre l’incitation et la manipulation est que les manipulations ne sont jamais transparentes. Pour que le Nudge reste éthique, il faut qu’il soit en accord avec les valeurs des gens et qu’il les traite avec respect, souligne Cass Sunstein. En fait, rien ne montre que la transparence sur le Nudge en réduise l’impact à ce jour, souligne le juriste.

Le Nudge entre levier et béquille

Reste que d’autres limites se font jour, estime Mariam Chammat (@mariamchammat), neuroscientifique responsable de l’éthique Nudge au SGMAP : la durée d’effet, les contre-feux et la limite de taille, c’est-à-dire le fait que les Nudges adressent plus les individus que les collectifs. Si la métaphore du GPS pour expliquer le Nudge est éclairante, encore faut-il que l’usage de ce GPS ne fasse pas oublier aux gens d’apprendre à naviguer par eux-mêmes. Pour Anne-Lyse Sibony (annelysesibony), professeure de droit européen à l’université de Louvain, le Nudge reste un concept récent? qui propose de nouvelles façons d’être concerné. Reste que comme le marketing, son prédécesseur, nous restons dans une tension entre une régulation et des contournements.

Le développement de la pensée critique permettrait-il demain de réduire le besoin de Nudge ? Cass Susstein aimerait bien que le monde soit rempli de gens plus indépendants? Mais pour l’instant, force est de constater que nous en sommes loin. Le Nudge est un levier pour dépasser l’information et agir. « Servons-nous-en ! »

La question de savoir si le Nudge est un levier ou une béquille pour l’exercice de la pensée critique était également au coeur de l’intervention de Paul Dolan, professeur à l’école d’économie de Londres et auteur de Happiness by design. « Le bonheur dépend-il de ce qu’on pense ou de ce qu’on fait ? Comment fait-on pour être heureux ? Comment être plus heureux ? » questionne celui qui pose la question du rôle des sciences comportementales dans le bonheur. « Que peut-on faire individuellement ou politiquement pour être heureux ? » Pourquoi les normes sociales nous poussent-elles à être heureux ? À être en bonne santé, à être plus riche, à vivre plus longtemps, à être plus intelligent? pour être plus heureux. Le bonheur serait-il un processus cumulatif ? Or, certaines études montrent qu’être plus riche, à partir d’un certain seuil, ne rend pas plus heureux. Certes, la pauvreté, la maladie ou la stupidité ont tendance à nous rendre moins heureux, mais où se situe la limite entre les deux ? Ne sommes-nous pas coincés dans cette course à en vouloir toujours plus ? A partir de quand allons-nous trop loin ? Les normes sociales nous invitent à avoir toujours plus de succès : mais à partir de quand en avons-nous trop ? Sans compter qu’on célèbre plus les gens qui ont du succès que ceux qui changent de comportement?

Paul Dolan
Image : Paul Dolan photographié par Jean-Claude Balès.

Notre vision du bonheur est influencée par des normes sociales. Si on prend le mariage par exemple, on se rend compte que les femmes ne devraient pas se réjouir de se marier. Les hommes eux, y trouvent bien plus de bénéfice, comme notamment le fait que les hommes mariés vivent plus vieux que ceux qui ne le sont pas. Mais les femmes qui sont plus heureuses sont plutôt celles qui ne se marient pas, voire celles qui n’ont pas d’enfants. Les normes sociales nous imposent une vision des relations, de la sexualité et de leurs normes?, construisent des attentes sociales.

Ainsi, les gens n’aiment pas les histoires qui valorisent la chance. Ils préfèrent largement celles qui valorisent la volonté. « On aime le talent et l’effort. On aime l’idée que les gens qui ont du succès le doivent avant tout à eux-mêmes ». Dolan nous invite à être critiques sur ces normes qui s’imposent à nous et que nous construisons sans qu’on y prenne garde. Il nous rappelle que nous éloigner des récits un peu faciles nécessite parfois quelque chose d’un peu plus fort qu’un simple « coup de pouce ». Et pose la question, entre les lignes, de savoir si les « coups de pouce » ne nuisent pas finalement à l’exercice de notre esprit critique.

Peut-on « nudger » notre esprit critique ?

La pensée extrême« Le Nudge a été une révolution en terme d’incitation, en proposant une solution allant au-delà de la carotte et du bâton qu’on utilisait jusqu’alors », estime le sociologue Gérald Bronner, auteur de La démocratie des crédules, et plus récemment la réédition augmentée de La pensée extrême : comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques. La question des incitations est essentielle quand on est confronté à des événements collectifs, non coordonnés qui aboutissent souvent à des effets contre-productifs, comme lors d’embouteillages. Dans les marchés « dérégulés » de ce type, on voit que les effets ne produisent pas toujours de l’intérêt général. Bronner s’intéresse particulièrement à l’un de ces marchés dérégulés, le « marché cognitif », cet espace où entre en concurrence des propositions d’ordre intellectuel, de type la terre est-elle ronde ou plate ? De type les attentats du 11 septembre sont-ils le fait d’Al-Qaïda ou de la CIA ? Ou encore savoir si se vacciner est dangereux? Aujourd’hui, toutes ces propositions sont en concurrence sur le vaste marché cognitif. Lesquelles vont l’emporter ? Lesquelles sont les plus visibles ? Sachant que leur visibilité entraîne une plus forte probabilité d’endossement pour ceux qui ne savent pas faire la différence entre le vrai et le vraisemblable.

Gérald Bronner
Image : Gérald Bronner sur la scène de la conférence Nudge in France, photographié par BVA.

Pour Gérald Bronner, l’un des symptômes les plus évidents de cette dérégulation est le nombre d’internautes dans le monde, car chacun des 3,5 milliards d’internautes peut désormais proposer une interprétation de chacune de ses propositions. Et le chercheur de rappeler que l’attentat contre Charlie Hebdo a généré un volume très important de théorie conspirationniste, notamment du fait que certaines scènes étaient filmées et disponibles en ligne. « L’augmentation de la disponibilité de l’information savonne la pente de la crédibilité, c’est-à-dire de l’interprétation et de la narration ». Le marché cognitif est dérégulé. Avec l’internet, chacun peut verser, voire déverser sa version. Le marché n’est plus régulé par les gatekeepers que constituaient les journaux, les ONG, etc. autant d’individus considérés comme légitimes pour s’exprimer dans l’espace public. On a désormais autant d’éditorialistes que de comptes Facebook. Bienvenue dans l’ère de la démocratisation de la démocratie, même si Gérald Bronner préfère parler de démocratie des crédules.

Cette dérégulation produit une augmentation colossale de la disponibilité de l’information. Au début des années 2000, on pensait que nous étions à l’aube d’une société de la connaissance. L’Unesco pariait qu’elle allait produire une plus grande tolérance du fait que nous serions confrontés au point de vue des autres. Force est de constater que ce n’est pas vraiment ce qui s’est produit.

La dérégulation a plutôt mis à jour les invariants de la pensée humaine. Notamment ceux qui mènent à la crédulité, comme le biais de confirmation, cette tendance que nous avons à nous accrocher à une information qui confirme nos idées reçues. L’internet ne l’a pas inventé bien sûr, mais amplifie cette possibilité. Les algorithmes nous enferment dans notre bulle, dans notre zone de confort. Amazon, Netflix ou Facebook nous proposent de nous déplacer pas plus loin que des choses proches de ce qu’on lit déjà. « Du point de vue du marché cognitif, on vous expose à des argumentations homogènes qui vont dans le sens de ce qu’on pense. » Dans l’océan d’information sur lequel nous naviguons, on se ménage des espaces de confort, d’insularité cognitive. « On enlève de nos amis ceux avec lesquels nous ne sommes pas d’accord et on trouve intelligents ceux avec lesquels on est d’accord ».

Cette dérégulation introduit un autre biais : l’effet de polarisation. L’effet de polarisation c’est le fait que les individus vont avoir en moyenne un point de vue plus radical que la moyenne de leurs points de vue individuels s’ils n’avaient pas échangé ensemble, comme l’a notamment montré les travaux de Walter Quattrociocchi, qui coordonne le Laboratoire des sciences sociales computationnelles à l’IMT de Lucques, qui montre très bien comment le biais de confirmation et l’effet de polarisation se combinent dans la diffusion de la désinformation (voir également l’article qu’il publiait sur Pour la Science). Gérald Bronner montre l’un des graphiques produits par Walter Quattrociocchi dans une de ses publications étudiant la viralité de la désinformation et le rôle de l’homophilie et de la polarisation.

L’image montre le rapport à la consommation de 1,2 million d’utilisateurs italiens de Facebook selon le type d’information : les contenus scientifiques en rouge et les contenus conspirationnistes en bleu. Le graphique souligne combien les deux mondes ne se parlent pas et rend visible le fait que les conspirationnistes diffusent 3 fois plus d’information que ceux qui proposent des contenus scientifiques? « Le problème est que cette suractivité engendre de la visibilité que nous avons tendance à prendre pour de la représentativité ». C’est ainsi, du fait de la dérégulation du marché cognitif, que des points de vue, confinés dans des espaces de radicalité, essaiment dans l’espace public. Cette propagation n’est pas sans conséquence. 9 % de la population française se défiait des vaccins au début des années 2000, ce serait aujourd’hui le cas de plus de 40 %… Et on pourrait trouver bien d’autres exemples. Pour Gérald Bronner, la montée de la défiance scientifique est liée à la montée de la polarisation et au fait que, sur le marché dérégulé de l’information, ce sont les plus motivés qui l’emportent. Nous sommes confrontés à une nouvelle asymétrie de l’information, une balance déloyale qui pose la question de son nécessaire rééquilibrage.

Nudge : de quoi devons-nous douter ?

La dérégulation du marché de l’information a permis aux cohortes conspirationnistes notamment de réagir beaucoup plus vite à l’information. Il a fallu 27 jours après l’assassinat de Kennedy ou après le 11 septembre pour voir apparaître des théories conspirationnistes. Il a fallu 0 jour pour voir apparaître des théories conspirationnistes après l’identification de Mohammed Merah ou l’attaque de Charlie Hebdo. L’intelligence en essaim du conspirationnisme est devenue hyper-réactive ! Non seulement dans le temps, mais aussi en nombre. On dénombrait 26 arguments en faveur du complot après la tuerie de Charlie Hebdo et plus de 100, 4 jours plus tard ! Cette masse créé à la fois une disponibilité sans précédent de ces arguments et des mille-feuilles argumentatifs souvent complexes et particulièrement intimidants intellectuellement qui nécessitent beaucoup de temps pour être contredits. Cette disponibilité argumentative interroge les indécis : « si tout n’est pas vrai, peut-être que tout n’est pas complètement faux ». Cette masse « rend disponible à certaines théories alternatives ». Nul ne croit à l’ensemble des arguments parfois loufoques, mais l’accumulation forme une forme de sidération intellectuelle qui peut faire vaciller des esprits hésitants. Ensuite, cette masse est intimidante et rend la contre-argumentation difficile : elle demande du temps, elle demande de répondre à des ensembles d’éléments techniques et précis? sans compter le harcèlement dont on devient la cible. Tant et si bien que la plupart d’entre nous renoncent à contre-argumenter. La tyrannie repose hélas trop souvent sur l’apathie des gens de bien et de raison, laissant un espace libre et permettant à ces produits d’être de plus en plus lisible sur les rayonnages du marché de l’information. Pour Gérald Bronner, cela aboutit à une situation de « démagogie cognitive » : le marché de l’information fait des offres qui vont dans le sens de la demande intuitive, comme c’est le cas dans les domaines de la perception du risque, de l’innovation technologique, du populisme politique ou de théories du complot qui flattent par leurs propositions les pentes les moins honorables de notre esprit. Or, comme le montrent les illusions d’optique ou les biais cognitifs, notre esprit nous trompe systématiquement. Trop souvent, le contexte suscite des réactions psychiques inadéquates. On a identifié plus de 150 biais cognitifs et ils ont tous un impact très fort sur notre perception du risque, et cela explique par exemple, pourquoi les argumentaires antivaccinaux sont très convaincants sur le marché cognitif.

Gérald Bronner esquisse en conclusion trois solutions pour répondre aux enjeux de la dérégulation du marché de l’information, notamment dans sa perspective démocratique. Tout d’abord, présenter les informations pour qu’elles ne soient pas traitées de manière trop déloyale par notre esprit. L’enjeu déontologique, ici, est de trouver les modalités d’une alternative intellectuelle à nos biais et le Nudge, ici, est l’un des leviers activables pour redonner de la liberté de penser à chacun. Et Gérald Bronner d’évoquer trop rapidement son travail avec les jeunes radicalisés du Centre de déradicalisation de Pontourny où son travail a consisté à susciter de l’esprit critique, car l’un des problèmes de la radicalisation par exemple est que les gens ne croient plus au hasard. Pour eux, souvent, tout à un sens caché qu’ils savent seuls décoder. L’important est de les aider à réapprendre à voir la réalité.

Une autre solution consiste à introduire des éléments algorithmiques qui permettent d’agir sur le biais de confirmation et les effets de polarisation, par exemple en pondérant d’une manière aléatoire les recherches sur les réseaux sociaux en ajoutant de la diversité ou de la sérendipité?

Enfin, susciter de la concurrence intellectuelle, rendre l’information disponible lorsqu’il est encore temps, pour empêcher les gens de gravir l’escalier de la radicalité? Aujourd’hui, Gérald Bronner s’intéresse aux jeunes radicalisés et tente de mieux cartographier leur radicalisation, pour trouver où, quand et comment, injecter du contre-discours avant qu’il ne soit trop tard. Développer l’esprit critique, réintégrer de l’aléatoire et du contre-discours? sont pour Gérald Bronner les 3 pistes pour reprendre la main dans la dérégulation du marché de l’information. Tout l’enjeu reste de distinguer de quoi nous devons douter.

Hubert Guillaud

Le dossier « Où en est le Nudge ? » :

  • Où en est le Nudge (2/3) ? L?incitation en ses limites

Suite de notre retour sur la journée sur la science comportementale organisée par l’association Nudge France. Nudge, design, expérimentations… et politiques publiques Dans une table ronde sur le Nudge dans les institutions publiques, Xavier Troussard, responsable de l’unité comportementale au Laboratoire des politiques européennes de l’Union européenne soulignait combien les (...)

Suite de notre retour sur la journée sur la science comportementale organisée par l’association Nudge France.

Nudge, design, expérimentations… et politiques publiques

Dans une table ronde sur le Nudge dans les institutions publiques, Xavier Troussard, responsable de l’unité comportementale au Laboratoire des politiques européennes de l’Union européenne soulignait combien les sciences comportementales étaient complémentaires au design, notamment parce que l’un comme l’autre étaient attentifs au contexte et à l’évaluation. Pour Françoise Waintrop, en charge de l’innovation à l’ENA, le Nudge et le design sont de nouvelles façons pour faire des politiques publiques… et il est important de les croiser. Ce sont deux outils qui permettent de montrer que les politiques publiques ne se font pas que par en haut, mais peuvent aussi se faire depuis le terrain. Dans un cas comme dans l?autre « l’enjeu est de transformer la culture des administrations », complète Xavier Troussard.

Pour Faisal Naru, responsable de l’unité comportementale de l’OCDE, l’enjeu est également d’introduire de l’expérimentation dans les politiques publiques, car adapter un Nudge qui a fonctionné quelque part à un autre contexte n’est pas si simple. Troussard évoque par exemple l’expérience d’introduire une loterie sur les tickets de caisse pour encourager les paiements par cartes bancaires, comme l’a expérimenté Bergame en Italie. D’autres lieux en Europe ont essayé d’introduire ce Nudge, mais plusieurs ont renoncé. Les Nudges ne sont pas tous transférables, ce qui pose des limites à la question de la coopération à ceux en charge des politiques comportementales. Si l’inspiration et l’échange des bonnes pratiques est importants, à l’image des exemples que propose la base d’exemples documentés TEN, le réseau européen du nudging, la standardisation est difficile et dépend toujours du contexte. Avoir un impact nécessite de trouver des leviers qui permettent d’agir non seulement au niveau des comportements individuels, mais surtout au niveau des comportements collectifs, conclut Faisal Naru.

TENudge

Du Nudge au marketing du Nudge

La grande différence avec les débuts de l’économie comportementale, c’est que les acteurs publics ne sont plus les seuls à s’intéresser à l’économie comportementale. Les entreprises semblent également à la recherche d’un moyen d’action au service du consommateur. Toute la question étant de savoir si le Nudge appliqué au marketing est encore du Nudge.

Francesco Tramoutin, directeur des affaires publiques de Mondelez international (Wikipedia) et organisateur d’un concours de nudging pour les entreprises, est venu présenter deux des lauréats de ce concours, Nudging for Good. À savoir, Saviencia (Wikipedia), qui présentait d’une manière quasi scientifique un nouvel emballage pour Caprice des dieux proposant de le couper selon des portions idéales, afin que les consommateurs soient mieux avertis des quantités recommandées à la consommation. Ou la Roche Posay, avec son « My UV Patch« , un patch permettant de mesurer sa surexposition solaire via une application pour smartphone afin de créer de la sensibilisation à ces dangers. Une application gratuite et des patchs distribués gratuitement? qui montrent, d’après les premiers résultats, un faible effet sur le comportement? À croire que l’expérimentation semble surtout construite pour collecter de la donnée sur les clients. Le Nudge appliqué au marketing ne semble pas encore complètement vertueux ni complètement désintéressé !

Eric Singler, président de Nudge France, avait par exemple évoqué un travail réalisé par l’unité Nudge de BVA, dont il est responsable, consistant à réduire la « perception » de la malpropreté dans les trains OuiGo de la SNCF. Au final, l’unité avait proposé de décorer la poubelle d’un autocollant pour la transformer en monstre et inviter ainsi les enfants à mieux la nourrir ! Un Nudge permettant de réduire de 10 % l’impression de malpropreté des usagers de OuiGo ! Pas de quoi être renversé, je suis d’accord. À se demander si en fait l’économie comportementale n’a pas oublié en chemin l’un de ses buts : à savoir agir pour faire des changements « significatifs » sur le comportement. Or, comme le montrent ses déclinaisons marketing, le niveau du facteur d’impact du Nudge semble souvent magnifié, même s’il se révèle… anecdotique. Tout l’enjeu est celui d’un impact significatif? Et notre difficulté à caractériser ce terme. A-t-on besoin d’un Nudge facteur 4 ?

Forcer ou libérer les comportements ?

Dans le cadre du concours Réinventer Paris, le promoteur immobilier OGIC s’apprête à construire, dans le XVe arrondissement de Paris, le « premier immeuble Nudge », explique Emmanuel Launiau, son président. Un immeuble d’appartements individuels qui a pour but de diffuser des écogestes au quotidien et de renforcer le lien social entre voisins. Si les bâtiments sont de plus en plus performants sur le plan thermique et écologique, reste encore à accompagner les comportements des habitants. Terrasses partagées, buanderies communes, chambres d’hôtes? visent d’une part à élargir les parties communes. De l’autre, après avoir réalisé une étude ethnographique sur des ménages parisiens, l’opérateur a décidé de trouver des solutions pour remédier aux freins qui nous empêchent de penser à la planète : lever le poids des habitudes, le caractère rébarbatif des écogestes et augmenter la responsabilisation. Pour cela, OGIC propose de mettre des autocollants dans nos appartements pour nous rappeler de couper l’eau quand on se lave les dents, d’équiper les douches de pommeaux lumineux qui diffusent une lumière rouge au bout de 7 minutes, temps suffisant à la douche… De mettre des interrupteurs électriques généraux près des lits dans les chambres ou à l’entrée, pour couper tous les dispositifs en veille. De peindre le local poubelle d’une fresque pour rappeler à ceux qui jettent leur poubelle que le tri est sous le regard de tous? Ou encore de faire signer une charte d’engagement à leurs responsabilités aux locataires. Si l’intention semble louable, il va tout de même falloir que ce programme s’intéresse un peu plus aux usages, comme le soulignait l’ingénieur en urbanisme Vincent Renauld dans sa thèse. Pas sûr que des autocollants soient d’une grande pertinence pour nous inciter à être écoresponsables !


Image : Emmanuel Launiau d’Ogic présente quelques-unes des fonctionnalités de « l’immeuble Nudge », via James Drummond.

Marianne Lavallée de la ville de Paris, elle, rappelle que la lutte contre le changement climatique est devenue une priorité pour la ville de Paris, qui dispose de nombreux plans d’action, notamment sur l’évolution des comportements et la mobilisation des habitants. Elle a dépassé la simple promotion des écogestes, pour promouvoir ceux qui proposent des actions positives via deux plateformes dédiées Acteurs du Paris durable et Paris Action Climat – cette dernière étant plutôt à destination des entreprises. Mais l’action de la ville ne s’arrête pas à la promotion des bonnes pratiques de ceux qui l’habitent, elle s’applique d’abord à sa propre administration. La Ville s’est engagée sur une réduction de sa consommation d’énergie de 30 % d’ici 2020. Reste, qu’une fois les travaux de renouvellement de chaudières ou d’isolation faits, faire changer les comportements effectifs dans les crèches, les écoles ou les gymnases est plus compliqué. Pour cela, elle a adopté une démarche visant à faire remonter des actions du terrain, permettant de mieux impliquer les agents eux-mêmes (vidéo) et de faciliter ainsi l’adhésion aux mesures qui vont être mises en place à la rentrée.

Ces deux exemples mis bout à bout soulignent une ambiguïté que l’économie comportementale ne parvient pas toujours à résoudre. D’un côté elle est utilisée pour inciter via des formes de contraintes ou de moralisation, de l’autre elle semble plutôt un moyen pour émanciper et libérer l’action, en faisant que les gens acceptent de se contraindre eux-mêmes et même soient à l’origine des choix qu’ils s’imposent. Pas sûr que ces deux approches soient pleinement compatibles ?

Pour Nicolas Treich, directeur de recherche à l’Inria et responsable du groupe d?économie de l?environnement à la Toulouse School of Economics, on ne peut pas dire que les outils fiscaux pour responsabiliser les pollueurs aient bien marché jusqu’à présent. Du système d’échange des quotas d’émissions de carbone de l’Union européenne à la déroute de l’Ecotaxe, force est de constater les limites des outils d’incitation traditionnels. La question environnementale est pourtant un terrain favorable pour réfléchir à l’intérêt d’outils psychologiques, notamment parce que notre rationalité et notre capacité à faire des efforts sont limitées et que la question environnementale est un sujet clivant qui renforce les comportements liés à nos émotions. Peu coûteux, efficaces, équitables, facile à tester? les Nudges semblent un outil pour aller dans la bonne direction. Des expérimentations ont montré des effets – faibles, mais significatifs – sur la consommation d’eau ou d’électricité pour établir des options par défaut plus favorables à l’environnement ou pour influencer les comportements en montrant la consommation de ses voisins à l’image d’Opower. On pourrait imaginer les tester à d’autres secteurs comme l’agriculture, le transport ou la consommation de viande (qui est plus subventionnée que taxée et où l’on pourrait assurément jouer d’effets psychologiques et sociologiques pour faire baisser sa consommation).

Reste que les économistes sont plutôt critiques vis-à-vis des Nudges. L’un des enjeux consiste à trouver les moyens de rendre les options par défaut pérennes, à faire qu’elles ne diluent pas leurs effets dans le temps? Pour Nicolas Treich, il est nécessaire d’utiliser une combinaison d’instruments : « utiliser en complémentarité des outils incitatifs, fiscaux, des outils réglementaires et des outils comportementaux est toujours un gage d’efficacité ».


Image : Nicolas Treich sur la scène de Nudge in France, via James Drummond.

Mais qu’est-ce qu’un comportement ?

Pour le spécialiste en psychologie sociale, Nicolas Fieulaine, la question du comportement est compliquée. « Un comportement ne reflète pas une intention et inversement, une intention ne reflète pas un comportement ». Agir ne signifie pas non plus avoir pris conscience. Prendre les escaliers une fois ne veut pas dire qu?on va les prendre tout le temps. L’enjeu, plus que de parler de rationalité, consiste à parler de rationalisation, de renouer un contrat avec ses gestes. La magie du Nudge opère souvent a posteriori, comme une évidence. Mais pour arriver à ces évidences, cela demande de mettre les modèles en situation, de démultiplier les expériences. Dans le domaine, c’est en concevant des démarches qu’on produit de la science.

Pour Coralie Chevalier, chercheuse en sciences comportementales à l’INSERM, il n’y a pas de solutions simples à des options compliquées. Comprendre les obstacles cognitifs, ne veut pas dire trouver des solutions. Le plus important est de mesurer les effets, pour apprécier la qualité de la réponse aux problèmes.

Le livre Nudge a répondu à un moment particulier, celui de la désillusion de l’approche rationnelle? estime encore Nicolas Fieulaine. Nul n’a envie d’aller vers des modèles de contraintes qui créent surtout du refus. Le Nudge permet de trouver un entre-deux, entre contrainte et liberté. Olivier Oullier (@emorationality), spécialiste en sciences comportementales, qui a été l’un des promoteurs du Nudge en France, notamment via ses travaux réalisés pour le Centre d’analyse stratégique du gouvernement, n’est pas d’accord. Le Nudge qu’une modalité parmi d’autres. L’enjeu pour les politiques publiques est d’arriver à prioriser. Or, les radars, les contraventions, les interdictions? Ça marche aussi ! Le Nudge, en agissant sur les comportements finaux, invite à regarder les usagers autrement. À remonter le fil des questions : pourquoi les gens fraudent-ils ? Pourquoi la vaccination recule-t-elle ? Pourquoi les gens ne viennent pas chercher l’aide sociale dont ils pourraient bénéficier ?… En regardant les comportements, on peut trouver de nouveaux leviers d’innovation.

Le long long long chemin du Nudge

Reste que ce n’est pas si simple, comme le montre Olivier Oullier dans son intervention que le sujet de la prévention dans le domaine de la santé. Trop souvent, la prévention en reste à l’information. Or, ce n’est pas parce qu’on est bien informé? que nous faisons de bons choix. 26 % des médecins fument et dans certains pays, la proportion de médecins fumeurs est plus élevée que la proportion de fumeurs dans la population générale. La connaissance n’est donc pas toujours très bien mobilisée.

La prévention a un autre ennemi : même quand on est informé par des données, cela n’est pas toujours convaincant pour autant. « Trop souvent, pour comprendre les patients, on se contente de leur demander de verbaliser ce qu’ils pensent plutôt que de regarder ce qu’ils font ». Les autorités comme les grands groupes prennent une partie très significative de leurs décisions stratégiques depuis des données basées sur de la verbalisation. Si tout le monde se dit concerné par l’environnement, cela ne veut pas dire que l’environnement soit en réalité notre principale priorité parmi toutes celles que l’on a à gérer.

Olivier Oullier se fait provocateur. Il n’apprécie pas beaucoup les catégorisations, qui, si elles nous simplifient la vie, se révèlent bien souvent facilement dichotomiques. Il n’y a pas d’un côté l’émotion et la rationalité, le système 1 et le système 2, le méchant et le bon? Même quand on endort notre rationalité, on ne prend pas pour autant des décisions irrationnelles ! L’inverse est aussi vrai. Fumer ou manger un pot de Nutella ne présente aucun intérêt pour notre santé, et pourtant?

Olivier Oullier
Image : Olivier Oullier photographié par Etienne Bressoud.

Pour lui, tout est comportement, même notre coeur qui bat. Une incitation financière est un objet comportemental. On sait aujourd’hui mieux mesurer qu’hier l’effet réel des incitations, comprendre comment nous y réagissons. Reste qu’il va être difficile de trouver un Nudge ultime qui nous ferait manger équilibré toute notre vie, peut-être faut-il mieux penser les choses en terme de rythme que sur la durée. Les outils nous permettent également de mieux mesurer l’écart entre ce que font les gens et ce qu’ils disent. On est capable de mieux mesurer l’écart entre l’intention et l’action et c’est certainement cet écart qu’il faut tenter de réduire. Pour cela, on pourrait par exemple utiliser la neuro-imagerie pour filtrer le marketing de produits? C’est ce qu’à fait par exemple la chercheuse Alice Soriano du Laboratoire de psychologie cognitive d’Aix-Marseille en s’intéressant au tabac, montrant que des avertissements sanitaires peu sensationnels sont mieux mémorisés? et que les avertissements sanitaires alarmistes n’avaient pas beaucoup d’effets sur les fumeurs, mais plus sur les non-fumeurs. Pour Olivier Oullier, les paquets neutres ou les mises en garde qu’on trouve sur les paquets de cigarettes n’ont pas rempli leurs objectifs, notamment parce qu’on les a imposés sans avoir défini de critères de succès. Effectivement, les études pointent plutôt leurs limites que leurs effets.

Reste que les exemples qui ne marchent pas ne doivent pas faire oublier ceux qui fonctionnent, rappelle le chercheur. L’entreprise britannique Influence at Work a utilisé la science comportementale pour améliorer la prise de rendez-vous médical à l’hôpital. La Nudge Unit britannique a mené un travail pour réduire la surprescription d’antibiotiques auprès de médecins en leur montrant le comportement modéré de la plupart de leurs confrères. Philips a développé une application pour augmenter l’observance des traitements médicaux de 20 %.

Autour des questions de santé, les facteurs comportementaux sont encore trop rarement considérés, constate avec dépit l’un de ceux qui s’activent depuis longtemps pour la prise en compte des solutions comportementales. En fait, estime le chercheur, plutôt désabusé, qui souhaite vraiment que la prévention marche ou soit efficace ? Ce qui semble avoir le plus d’effet pour faire arrêter les gens de fumer, c’est d’agir sur les prix, radicalement. Ce n’est pas un Nudge, mais c’est certainement ce qu’il y a de plus efficace – enfin, jusqu’à un seuil où se développe alors un marché parallèle. Comme quoi, là encore, toute la difficulté du Nudge est de trouver son équilibre?

Nudging or not nudging ?

Dans sa conclusion de la journée, Eric Singler rappelait l’importance des premiers rapports français sur le sujet, en 2010 et 2011, coordonnés tous deux par Olivier Oullier, l’un sur les nouvelles approches de la prévention en santé publique, l’autre sur les incitations pour des comportements écologiques en 2011. En 2014, Eric Singler invitait dans une tribune le gouvernement français à créer une Nudge Unit sur les modèles américains et britanniques. Si certains services publics de l’Etat ont porté attention à ces travaux, cela ne s’est pas traduit par une action d’envergure sur le modèle américain et britannique. Le jour de la conférence, Cass Sunstein et l’avocate Elsa Savourey publiaient une tribune dans Le Monde pour inviter à intégrer les sciences comportementales à la conception des services publics.

Pour Singler, à l’heure où la France a besoin d’efficacité, elle a nécessairement besoin d’une unité dédiée apportant des techniques capables de venir en complémentarité des actions publiques. On commence à mesurer le fait que le Nudge est efficace en terme de retour sur investissement par rapport aux autres moyens politiques dont dispose les autorités, comme la fiscalité. Pour Eric Singler, convaincu, le Nudge est efficace, rentable, scientifique, et démocratique, car il s’agit bien d’abord et avant tout de partir des individus, de construire avec eux et de tester avant d’appliquer. Ce n’est pas la moindre de ses vertus? Mais à écouter cette journée, c’est encore parfois en terme d’efficacité que le Nudge peine à faire la démonstration de sa puissance.

Hubert Guillaud

Le dossier « Où en est le Nudge ? » :

  • Où en est le Nudge (1/3) ? Tout est-il « nudgable » ?

L?association Nudge France – une association pour promouvoir le Nudge en France, ce « coup de pouce » pour orienter les décisions des gens (@nudgefrance) – organisait il y a peu une journée sur la science comportementale, invitant notamment nombre d?experts du domaine. L?occasion de mesurer un peu où en est ce (...)

L?association Nudge France – une association pour promouvoir le Nudge en France, ce « coup de pouce » pour orienter les décisions des gens (@nudgefrance) – organisait il y a peu une journée sur la science comportementale, invitant notamment nombre d?experts du domaine. L?occasion de mesurer un peu où en est ce sujet qui semblait, au tournant des années 2010 (voir notre dossier), comme la grande solution pour transformer les politiques publiques.

Force est de constater que l?impression d?ensemble s?est révélée plutôt décevante. Les modalités d?action des sciences comportementales semblent se répéter, évoquant toujours un peu les mêmes exemples, certes emblématiques et stimulants, mais donnant l?impression que le sujet n?a pas vraiment évolué?

Images : deux exemples de Nudges parmi les plus célèbres. La mouche dessinée dans l’urinoir qui incite à uriner au bon endroit et l’aménagement de la grande chicane qui longe le lac de Chicago où une simple signalisation au sol donnant l’impression aux conducteurs que leur vitesse augmente a suffit pour les faire ralentir et diminuer les accidents de 36 % (comme l’expliquaient déjà Thaler et Sunstein en 2010).

Nudge : l?art de l?exécution ?

Le livre de Thaler et Sunstein, Nudge, publié en 2008, a été révolutionnaire, expliquait Eric Singler (@thobava), président de Nudge France, responsable de l’unité Nudge de BVA,  et auteur de Nudge marketing et Green Nudge, en introduction de cette journée. En comprenant via l?économie comportementale les facteurs d?influence du comportement, le Nudge s?est révélé comme « un art de l?exécution des décisions ». Inspiré par les travaux de l?économie comportementale qui se sont développés depuis les années 70 jusqu?à leur apogée avec le prix Nobel de Daniel Kahneman en 2002 (auteur de l’excellent Système 1 Système 2), c?est avec les travaux de Richard Thaler et Cass Sunstein ou de Dan Ariely, au tournant des années 2010 qu?on est passé de la révolution à l?action. En 2009, la promesse du Nudge s’accomplit en faisant un pas supplémentaire : Cass Sunstein est nommé auprès du Président Obama pour porter l’incitation comportementale dans les agences du gouvernement fédéral. Suivra la création de l?unité comportementale du gouvernement britannique, puis allemand, puis australien… En France, le Secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP) a timidement lancé une cellule en 2013… Et aujourd?hui, la question du Nudge impacte entreprises et ONG.

Eric Singler
Image : Eric Singler sur la scène de #NudgeinFrance, photographié par James Drummond.

Il faut dire que la promesse du Nudge est séduisante, rappelle Eric Singler : elle veut introduire des changements efficaces, et ce à coût nul ou réduit ! – même si ces deux idées doivent certainement être profondément relativisées. Reste que si le « nudging » semble magique et facile, force est de constater que sa simplicité apparente n?est peut-être pas si accessible qu?elle y paraît?

Si nos actions sont plus irrationnelles qu?on le pense souvent, comme l?a montré Daniel Kahneman, elles ne sont pas pourtant aléatoires ou insensées. Comme le dit Daniel Ariely : « nos comportements sont systématiques et, puisque nous les répétons encore et encore : prévisibles ». On peut donc anticiper notre irrationalité et gagner en efficacité. Reste que notre irrationalité n?est pas si simple à cerner comme le montre la très longue liste des biais cognitifs dont nous sommes les victimes. Ceux-ci rappellent que nous avons tendance à être illogiques, à être émotionnels, à être sociaux et à être considérablement influencés par le contexte.

L’information et la connaissance ne suffisent pas pour transformer l’intention en action

L?apport principal du Nudge, explique Eric Singler, repose sur le fait que « la connaissance d?une information n?est pas suffisante pour nous inciter à prendre les bonnes décisions ». La connaissance ne suffit pas ! « La pédagogie et l?éducation, que l?on convoque si souvent pour résoudre les problèmes, créent l?intention, mais ne nous aident pas toujours à passer à l?action ». Si c?était le cas aucun médecin ne fumerait ou personne ne téléphonerait en conduisant? « On ne change pas nos comportements avec l?information ! » Le nudge est l?un des outils qui cherche à transformer l?intention en action. Reste qu?il n?est pas magique. Au contraire. Il nécessite un processus d?étude rigoureux? Il convoque de nombreux champs scientifiques différents? Il nécessite d?observer les comportements et d?évaluer l?impact sur les comportements des transformations qu?on propose.

« Tout n?est pas nudgable ! », rappelle Eric Singler. Le Nudge implique un changement comportemental, pas seulement un changement d?image. Son enjeu n?est pas de créer une motivation, mais bien de faire basculer les gens de l?intention à l?action. L?intention se crée par la pédagogie et la communication. L?action se crée, elle, par la bascule comportementale.

Enfin, le Nudge, faut-il le rappeler, induit un comportement bénéfique pour l?individu, la collectivité ou la planète. Ce qui améliore le modèle d?affaire d?une entreprise ou d?un service n?est pas un Nudge, cela relève au mieux de l?incitation, au pire de la manipulation. Enfin, conclut-il, toute démarche Nudge ne produit pas nécessairement de l’efficacité, ni ne la produit toujours toute seule. L’approche Nudge est complémentaire d’autres approches, d’autres outils comme l’information, la fiscalité, la loi… Elle ne s’y substitue pas. Le Nudge reste une voie complémentaire, dont la valeur repose autant dans le changement de comportement que dans leur compréhension.

Pour des politiques centrées sur les problèmes plutôt que conduites par les théories

Le théoricien du Nudge, co-auteur du livre éponyme, professeur à l’école de droit de Harvard, Cass R. Sunstein (@CassSunstein) a fait une intervention plutôt modeste sur la scène de l’École normale supérieure où se déroulait cette journée. Pour lui, le but des sciences comportementales est d’améliorer la compréhension de la source des problèmes que nous rencontrons et d’étendre l’ensemble des outils imaginables permettant d’y répondre. Les politiques publiques doivent rester centrées sur les problèmes (problem-centered) plutôt que conduites par les théories (theory-driven).

Cass Sunstein
Image : Cass Sunstein photographié par James Drummond.

La plupart des utilisateurs apprécient les Nudges, tant qu’ils ne sont pas inconscients de leurs valeurs et intérêts où qu’ils ne sont pas clairement frauduleux, tant qu’ils préservent leurs choix et leur liberté de choix. Les utilisateurs acceptent bien sûr bien mieux les Nudges qui matchent avec leurs convictions.

Comme le souligne le professeur dans un très récent article pour la revue Psychological Science, les Nudges sont bien plus rentables en terme de bénéfices et efficaces en terme de coûts que tous les autres types d’interventions publiques notamment les incitations fiscales et financières.

En 2009, Sunstein a été nommé conseiller d’Obama à l’OIRA et l’a sensibilisé à la question de l’économie comportementale. En 2015, la Maison-Blanche a établi officiellement une équipe (dont les archives sont encore accessibles) – pilotée par Maria Shankar – chargée d’accompagner les agences fédérales sur les questions d’économie sociale et comportementale. L’économie comportementale a été utilisée pour impacter de très nombreuses décisions durant la présidence Obama, sur des questions allant de la loi contre le tabac à l’obésité ou l’efficacité énergétique. Sunstein avance avec assurance que ces politiques auraient permis de faire économiser quelque 250 milliards de dollars. Mais l’éminent professeur oublie de nous montrer leurs effets concrets, persuadé que nous les avons peut-être tous vus en action. C’est certainement un peu dommage.

Tout l’enjeu, rappelle le juriste reste et demeure le réglage par défaut, selon le principe d’inertie, qui nous fait nous comporter selon les paramètres qui ont été choisis par d’autres. Un réglage par défaut qui peut souvent être amélioré, mais qui demeure d’une grande subtilité à ajuster. Sunstein évoque ainsi une expérience montrant qu’une diminution d’un degré de thermostats du chauffage de bureaux avait plus d’effets qu’une diminution de deux degrés, notamment du fait d’une meilleure acceptation. Or, rappelle Sunstein, toutes nos relations (avec nos employeurs, avec l’État ou les administrations, ou avec le système légal?) sont ajustées par défaut, sans que l’on sache toujours si ce réglage est adapté, profitable aux gens, aux organisations ou à la planète. Nous avons tous tendance à nous plier à la puissance de l’inertie des réglages par défaut. Nous n’aimons pas choisir, et plus encore quand nos choix sont difficiles – et ils sont souvent plus difficiles qu’ils n’en ont l’air.

Cass Sunstein revient sur la polémique des labels caloriques, que la Food and Drug administration américaine souhaite introduire? via une indication calorique de ce qu’on consomme (voir La lutte contre l’obésité doit être collective plus qu’individuelle). L’enjeu d’un tel label, explique Sunstein, c’est d’aider les gens qui ont un problème de poids à faire des choix, notamment parce qu’ils sont attentifs à leur consommation calorique. Force est de reconnaître que ces indications n’ont pas d’effets sur ceux qui ne prêtent attention à leur poids? mais aident ceux pour qui contrôler sa consommation de nourriture est difficile.

Lorsqu’il était à l’OIRA, le président Obama a demandé à Case Sunstein de superviser la régulation en matière de santé, d’environnement, de nourriture, de lutte contre l’obésité, contre le tabagisme? en y introduisant une perspective d’économie comportementale. Le Nudge est devenu un cadre exécutif pour toutes les agences fédérales, les invitant à utiliser ces approches pour améliorer les messages d’avertissements qu’ils émettaient et les choix par défauts qu’ils imposaient. Les gens ne sont pas si rationnels qu’on l’a longtemps pensé. Ils ne savent pas très bien apprécier les probabilités et ils répondent assez mal aux seules incitations. Depuis les années 70, les sciences comportementales ont montré combien les gens avaient une attention limitée, qu’ils avaient des biais (inertie, procrastination?), qu’ils avaient tendance à être irréalistiquement optimistes et qu’ils étaient allergiques à la perte. Autant de biais qui n’aident pas vraiment à améliorer les questions de santé ou d’épargne, rappelle le juriste.

Sunstein compare le Nudge à un GPS : il vous laisse aller là où vous souhaitez aller, mais vous indique le bon ou le meilleur chemin. Il vous guide tout en vous laissant toute liberté, à l’image, emblématique et surjouée, de la mouche dessinée dans l’urinoir. Le Nudge est aussi un moyen de montrer la norme sociale, le comportement des autres, que l’on ne connaît pas souvent. En cela, il est aussi une fonctionnalité de l’environnement social. Sunstein évoque trop rapidement des exemples? Comme la démonstration de Raj Chetty sur l’absence d’impact des incitations fiscales pour que les gens souscrivent à des comptes d’épargne-retraite. Les contributions automatiques des employeurs ont des effets bien plus importants que les incitations fiscales sur le taux d’épargne des ménages.

Sunstein rappelle qu’il existe plusieurs types de Nudges comme la règle par défaut, la simplification, l’alerte, les pense-bêtes, le rappel des normes sociales, l’amélioration de la facilité et de la commodité? et les expériences ont montré que certains avaient plus d’effets que d’autres selon les champs sur lesquels ils s’appliquent. Pour Sunstein, l’architecture de choix mise en place doit être transparente, c’est-à-dire explicitée aux utilisateurs.

Reste que toutes les incitations ne sont pas pour autant des Nudges : une sentence ou une condamnation, une incitation fiscale n’en relève pas. Certains travaux ont montré que parfois le choix actif peut-être plus efficace que l’incitation par défaut. C’est là d’ailleurs aujourd’hui l’une des limites du Nudge. Les Nudges éducatifs, que les gens ont tendance à préférer, ne sont pas toujours efficaces. Enfin, les Nudges peinent d’ailleurs à s’imposer dans les situations de pauvreté, de rareté ou de manque d’accès.

Bref, la science comportementale a encore des progrès à faire ! Et l’impression d’ensemble de la journée semblait plutôt souligner que les progrès accomplis semblent être restés rares, significatifs, mais mesurés et limités. L’image de la mouche peinte dans un urinoir demeure toujours l’exemple emblématique du Nudge : un peu comme si, malgré tous les expérimentations et travaux réalisés dans le domaine, aucun exemple aussi emblématique, ayant un effet aussi réussi et massif n’avait réussi à s’imposer.

Hubert Guillaud

Le dossier « Où en est le Nudge ? » :

  • Non, la France n?est pas une start-up !

Réagissant au discours prononcé par le président Emmanuel Macron lors du salon Vivatech le 15 juin sur la politique d’innovation de la France, qui expliquait vouloir que « la France soit une nation start-up. Une nation qui pense et agit comme une start-up », l’entrepreneur Mehdi Medjaoui (@medjawii), cofondateur de OAuth.io et (...)

Réagissant au discours prononcé par le président Emmanuel Macron lors du salon Vivatech le 15 juin sur la politique d’innovation de la France, qui expliquait vouloir que « la France soit une nation start-up. Une nation qui pense et agit comme une start-up », l’entrepreneur Mehdi Medjaoui (@medjawii), cofondateur de OAuth.io et des conférences APIdays.io, dans une tribune pour Frenchweb, prend le contrepied du président.

Et l’entrepreneur de rappeler quelques évidences : notamment que la France n’est pas une « organisation temporaire en recherche de modèle de croissance et de revenus ». Qu’elle n’est pas une entreprise « détenue par un petit nombre d’actionnaires et des fonds d’investissement non élus, autorisés à faire des choix unilatéraux sans contre-pouvoir (…) ». L’entrepreneur rappelle que la France est une République qui doit penser l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers. Elle n’est pas appelée à « investir des ressources à très grande perte, sur un profil très risqué, misant sur la dette pour prendre des positions de marché dominantes », pas plus qu’elle ne doit succomber à la dictature de l’innovation. Elle doit au contraire penser le progrès, piloter sa politique de recherche et de financement de l’innovation, ouvrir la propriété intellectuelle? et apporter des garde-fous à l’innovation. Bref, une tribune stimulante, qui rappelle quelques limites à L’Etat en mode start-up (que préfaçait d’ailleurs Emmanuel Macron) voire de l’État plateforme.

A la place, Mehdi Medjaoui en appelle à un Etat entrepreneurial, pour reprendre le titre du livre de Mariana Mazzucato, c’est-à-dire un Etat régulateur, arbitre, qui assure la liberté d’entreprendre, soutien la recherche et protège ses industries stratégiques, garantit « la neutralité, l’équité, la transparence et la stabilité ».

Une tribune à lire !

  • Le « manuel pour la civilisation » peut-il devenir numérique ?

Nous avons déjà présenté dans nos colonnes le « manuel pour la civilisation », un projet lancé par Stewart Brand et sa Fondation du « Long Now » : l’idée est de constituer une bibliographie d’ouvrages fondamentaux qui permettraient éventuellement de sauvegarder le savoir humain indispensable et donc de « redémarrer » une civilisation sur de bonnes (...)

Nous avons déjà présenté dans nos colonnes le « manuel pour la civilisation », un projet lancé par Stewart Brand et sa Fondation du « Long Now » : l’idée est de constituer une bibliographie d’ouvrages fondamentaux qui permettraient éventuellement de sauvegarder le savoir humain indispensable et donc de « redémarrer » une civilisation sur de bonnes bases si la nécessité s’en faisait sentir.

A l?époque où nous écrivions notre article, seuls un petit groupe d’auteurs avaient apporté leur contribution au manuel. Depuis, de nombreuses autres participations se sont ajoutées. Mais pour quels lecteurs ? Jusqu’ici, le manuel existait uniquement « dans la vie réelle », situé sur les étagères de The Interval, un bar-musée-bibliothèque de San Francisco, quartier général public de la Fondation. Ce qui, reconnaît Ahmed Kabil dans un récent post du blog du Long Now, limitait la consultation aux habitants de la région.

C’est pourquoi, annonce-t-il, la Fondation a décidé de passer au numérique et de rendre le « manuel de la civilisation » disponible partout et pour tous. L’organisation a passé un accord avec archive.org pour scanner et mettre à disposition les livres sélectionnés (je serai curieux de voir comment seront réglés les problèmes de copyright, parce que bon nombre des ouvrages en question ont été publiés récemment).

Aujourd’hui, les curateurs du manuel ont reçu 2500 propositions de livres à inclure dans la bibliothèque. Parmi celles-ci, 1400 ont été retenues pour faire partie de la collection finale. 1007 ouvrages sont physiquement stockés à The Interval, et une liste de 861 livres ont été catalogués en ligne. La Fondation espère au final recueillir environ 5000 suggestions, pour en garder environ 3500.

L?article de Kabil fait également le point sur les difficultés liées au choix des textes à conserver. Comment éviter les biais culturels, sexistes ou ethniques ?… Et de donner l’exemple d’un membre de la Fondation, Maria Popova, qui avait noté que la liste soumise par Stewart Brand était très largement le produit de la réflexion d’hommes blancs, et que les femmes et les autres cultures étaient totalement sous-représentées. Maria Popova a depuis suggéré sa propre liste afin de rétablir un équilibre, mais, avoue-t-elle, ce n’est pas si simple : « Si nous prenons, par exemple, le «problème des femmes» – pour paraphraser Margaret Atwood – alors qu’en est-il des femmes noires ? Des femmes noires queer ? Des femmes queer non-occidentales noires ? Des femmes queer non-anglophones, non-occidentales et noires ? Des femmes queer non-anglophones, non occidentales, noires mais avec des origines juives ?… Et ainsi de suite. A cause de cette progression fractale infinie, aucune tentative de représenter la diversité ne peut être achevée ? particulièrement sous la forme d’une liste d’une trentaine d?éléments. »

Pour Kabil ce genre de problématique doit être reconnu et largement discuté. « Au final, conclut-il, nous croyons que la conversation sur la manière dont se constitue le manuel deviendra aussi riche et intéressante que le manuel lui-même ».

  • Du logiciel libre à la gouvernance éthique

Imirhil est un vrai blog de Dev. Si vous êtes comme moi, vous ne comprenez certainement rien à la plupart des signes qui y sont inscrits. Pourtant, en février dernier, le taulier, éminent défenseur du libre, a commis un billet très intéressant (et tout à fait lisible) qui appelle les (...)

Imirhil est un vrai blog de Dev. Si vous êtes comme moi, vous ne comprenez certainement rien à la plupart des signes qui y sont inscrits. Pourtant, en février dernier, le taulier, éminent défenseur du libre, a commis un billet très intéressant (et tout à fait lisible) qui appelle les partisans du logiciel libre à se mettre à jour. Si le libre a gagné, si le libre est partout, le monde a évolué. Mais, les libristes se battent encore contre la vente forcée sur PC ou l’usage de logiciels libres dans les services publics, alors que tout le monde est passé au smartphone et au cloud. Au final :

« On se retrouve aujourd?hui avec du libre partout mais pourtant de la liberté nulle part. »

« Des objets connectés, basés exclusivement sous GNU/Linux, sont déployés par milliards sur le réseau. Et devinez quoi ? Ça ne protège en rien ses utilisateurs. » Le logiciel libre, ce Saint Grall, n’apporte plus aucune protection. « L?intelligence s?est massivement déplacée de la périphérie vers le centre du réseau. On le déplore tous et ça a des conséquences dramatiques à l?heure actuelle (neutralité du net, silo de données, vie privée?). » On peut se battre sur le long terme pour faire changer les choses, mais en attendant, sur le court terme, les utilisateurs se retrouvent sans protection. Désormais les systèmes libres reposent sur des logiciels côtés serveurs qui ne le sont pas forcément. Et de systèmes privés comme Qwant ou ProtonMail sont plus respectueux des données des utilisateurs que bien des systèmes libres. La licence logicielle n’est plus le critère de la confiance. « En fait avec les infrastructures modernes, les libertés d?étudier et de modifier ne sont plus réellement possibles. » La gouvernance éthique des projets est désormais la clef !

« Le problème de la Gouvernance Éthique est que contrairement au Logiciel Libre, elle n?est pas un avantage pour ceux qui souhaiteraient s?y mettre. Au contraire.

Le Logiciel Libre peut être gratuit, fait faire des économies d?échelle via l?absence de coûts d?entrée ou récurrents (achats de licence), permettant à de petites structures de se lancer sur le marché à égalité avec les grosses.

La Gouvernance Éthique, elle, sera un caillou permanent dans votre chaussure par rapport à la concurrence ayant moins de scrupules que vous.

(…) Un projet à Gouvernance Éthique sera très certainement plus coûteux et donc moins attractif, en tout cas sur le court/moyen terme, qu?un équivalent sans éthique. « 

Reste certainement à construire les modalités concrètes d’une gouvernance éthique, ses principes, ses fonctionnements, ses règles… En attendant, je vous invite à lire le post et les débats.

  • Sourires forcés

Le 11 mai dernier, le designer Olly Gibs s’est rendu au Rijksmuseum à Amsterdam avec son smartphone. Et il a suffi d’un tweet pour que la face de l’art néerlandais du 17e s’en soit trouvé changé. La raison ? Il a utilisé FaceApp, une application capable de modifier les images, de (...)

Le 11 mai dernier, le designer Olly Gibs s’est rendu au Rijksmuseum à Amsterdam avec son smartphone. Et il a suffi d’un tweet pour que la face de l’art néerlandais du 17e s’en soit trouvé changé. La raison ? Il a utilisé FaceApp, une application capable de modifier les images, de vieillir, faire changer de sexe ou de faire sourire ceux qui sont pris en photo. Il a pris en photo des oeuvres d’art et à rendu leurs sourires aux visages graves et sombres des tableaux du musée.

L’application capable de transformer d’une manière photoréaliste les images, née en 2017, ne s’était jusqu’à présent pas révélée très convaincante, rappelle l’auteure et poète Linda Besner pour Real Life. Qu’est-ce que forcer le passé à sourire laissait donc d’un coup entrevoir que nous n’avions pas vu ? interroge-t-elle.

Le réalisme est au coeur de l’âge d’or de la peinture néerlandaise. L’émergence du calvinisme avait besoin de s’incarner dans une nouvelle forme d’expression artistique pour se démarquer du catholicisme. La montée de la classe marchande permettait aux peintres d’avoir des commandes pour des portraits. Les portraits prenaient du temps, nécessitaient plusieurs séances de pose. Hormis les enfants, jusqu’au 19e siècle, les sourires sont plutôt rares dans la peinture, explique l’historienne d’art, Kathy Galitz. C’est peut-être ce qui participe à expliquer que nous trouvions ces modèles si différents de nous.

Alors que l’interactivité entre l’oeuvre et le spectateur est devenue le mode de création dominant du 20e siècle, les portraits formels classiques laissent le spectateur sans pouvoir : « nous pouvons être changés par ces oeuvres sans pouvoir les changer en retour ». À l’heure où l’art revendique une sensibilité toujours plus grande, le stoïcisme de classe de l’époque classique nous semble de plus en plus lointain, alors que même chez les puissants d’aujourd’hui, la gravité n’est plus de mise !

Pour Linda Besner, rendre le sourire aux gens portraiturés du passé nous permet d’entrer dans leur vie intérieure d’une manière nouvelle, en leur faisant adopter des sentiments mieux à même de répondre à ceux de notre époque. Mais si les sourires de FaceApp sont des réactions, ils ne sont pas une expression. Le plaisir que ces sourires affichent est celui du changement, de l’interactivité, de la dynamique nouvelle qu’ils tissent entre le spectateur et l’oeuvre.

« Que nous dit un sourire forcé ? Si le réalisme était le mode original de la peinture, ce sourire technologique est la marque d’un réalisme d’un genre bien différent. » Converti en pixels, les portraits deviennent les miroirs de notre propre vulnérabilité, faisant écho à l’utilisation de nos informations sans notre consentement ou à l’augmentation sociale des médias sociaux? D’un coup, les portraits souriants du musée font échos aux galeries de portraits d’amis souriants de Facebook. Nos téléphones pleins de selfies souriants peuvent finalement dresser de nous un portrait aussi anxieux que ces tableaux. « Lorsque la réactivité est impérative, il peut être difficile de dire si un visage exprime un sentiment propre ou reflète un sentiment de retour. » Leurs sourires interrogent les nôtres. À qui ou pourquoi sourions-nous ?

« Réanimer les muscles faciaux des vieux portraits en utilisant l’intelligence artificielle est une façon de réveiller les morts », souligne encore Linda Besner. « Comme l’utilisation d’ADN fossile pourrait recréer la mégafaune du passé, FaceApp nous permet d’atteindre la musculature des visages historiques et de créer des créatures pour notre temps. » Au 17e siècle, un portrait était une marque de solidité et de permanence. C’était un moyen de s’offrir une forme d’immortalité. Les images d’aujourd’hui sont conçues pour la spontanéité et le changement. Or, archivés par-devers nous, nos instantanés sont pourtant ouverts à des utilisations futures que nous ne pouvons pas imaginer. Peut-être serons-nous à notre tour manipulés demain, comme nous transformons aujourd’hui le passé ?

Le célèbre portrait d’Elisabeth Bas peint vers 1640 par Ferdinand Bols montre une vieille femme assise, sévère et revêche, rappelle Linda Besner. La voir sourire doucement évoque d’un coup un tout autre type de grand-mère. Reste que s’il est sympathique, ce sourire n’éclaire en rien l’énigme du tableau. Longtemps attribué à Rembrandt, il a fallu attendre 1911 pour qu’on l’attribue à Bols. En 1992, un expert a affirmé que rien ne permettait d’être assuré que le modèle soit bien Elisabeth Bas. Si le sourire lui a fait révéler un autre aspect de son visage, son identité ne s’est pas révélée pour autant. « Nous pouvons la faire sourire, mais nous ne pouvons pas lui faire dire qui elle est. » Un peu comme nous sur nos propres photos?

Elisabeth Bas par FaceApp
Image : « Elisabeth Bas » par Rembrandt, Ferdinand Bols, FaceApp et Olly Gibs.

  • Technologie : peut-on se défaire des promesses et des mythes ?

Le dernier livre de Jean-Gabriel Ganascia a de nombreux mérites, le principal est certainement sa très grande clarté. Dans Le mythe de la Singularité, le spécialiste de l’Intelligence artificielle et président du comité d’éthique du CNRS réfute et démonte pas à pas le cadavre de la Singularité et bien des (...)

Le dernier livre de Jean-Gabriel Ganascia a de nombreux mérites, le principal est certainement sa très grande clarté. Dans Le mythe de la Singularité, le spécialiste de l’Intelligence artificielle et président du comité d’éthique du CNRS réfute et démonte pas à pas le cadavre de la Singularité et bien des absurdités qu’ânonnent trop de technoprophètes.

« La Singularité, ça ne tient pas la route ! »

« La Singularité, ça ne tient pas la route », lançait-il comme un cri du coeur lors d’une récente rencontre autour de son livre organisée par Renaissance numérique (audio). Si à l’origine, la Singularité décrit un point critique dans une fonction en mathématique, la notion a vite échappé à son domaine d’origine. Elle désigne désormais un autre point critique : la promesse que l’intelligence des machines dépasse celle de l’homme (voir nos nombreuses publications sur le sujet). Le problème, c’est que cette prophétie ne semble pas sérieuse : elle ressemble plus à un assemblage d’idées depuis un PowerPoint qu’à un raisonnement argumenté. Le petit livre de Jean-Gabriel Ganascia rappelle fort justement l’histoire de cet assemblage.

La Singularité technologique est apparue dans les romans de SF du mathématicien et informaticien Vernor Vinge, sans aucune prétention scientifique, avant qu’il ne la théorise dans un essai en 1993. « Nous sommes donc passés de la science-fiction à la science », constate Ganascia. Si Vinge ne fut pas le premier à imaginer l’autonomisation de la technologie, il argumente son extrapolation en se référant à la fameuse loi de Moore, du nom d’un des fondateurs d’Intel, qui constate en 1965, que les capacités de stockage d’information et la vitesse de calcul des processeurs doublent à un rythme exponentiel. Cette loi d’observation, cette « formule empirique », même si elle s’est avérée juste jusqu’à présent, n’assure pourtant aucune validité future. Et les limites atomiques du silicium montrent qu’elle ne devrait pas tarder d’atteindre un mur, ses limites (imminentes, prévues pour 2016 ou 2021… qui annoncent surtout une limite économique plus que technique). Si une autre technologie pourrait prendre le relai, rien n’assure qu’elle suive la même constance. Bref, « l’observation de la loi de Moore sur les cinquante dernières années ne garantit nullement sa validité dans le futur ». Comme il le souligne encore « l’examen rétrospectif des études prospectives montre que le futur obéit rarement aux prévisions. Le progrès est convulsif ! Il n’existe pas de déterminisme technologique. » Mais surtout, souligne Ganascia, il y a un paradoxe logique à la Singularité : comment une rupture technologique pourrait-elle se déduire d’une loi reposant sur la régularité du cours de la technologie ?


Image : la loi de Moore via Zdnet.

L’autonomie des machines n’est pas pour demain

Jean-Gabriel Ganascia critique le mythe même de l’intelligence des machines. Si les performances des technologies sont époustouflantes (pensons à AlphaGo ou aux voitures autonomes par exemple), et vont continuer à l’être en étendant leurs champs d’action, ces progrès peuvent-ils nous laisser croire pour autant que les ordinateurs deviendront autonomes, qu’ils pourront se passer des humains pour agir ?

En fait, l’intelligence des machines – ou plutôt leur capacité à simuler l’intelligence – ne repose pas sur l’accroissement de la puissance de calcul. Si « l’apprentissage automatique dote les machines d’une capacité à construire d’elles-mêmes des connaissances et à les utiliser pour se reconfigurer en réécrivant leurs propres programmes » et dote ainsi les machines d’une forme d’imprévisibilité en étant capable de traiter des données si massives (que nous ne sommes pas capables de traiter en tant qu’humains), doit-on pour autant s’inquiéter de leur autonomisation ?

En fait, précise très bien Jean-Gabriel Ganascia :

« quelles que soient les modalités d’apprentissage des algorithmes (qu’ils soient « supervisés », « non supervisés » ou « par renforcement »), les machines n’acquièrent pas pour autant d’autonomie au sens philosophique du terme, car elles restent soumises aux catégories et finalités imposées par ceux qui auront annoté les exemples dans la phase d’apprentissage. »

Si elles acquièrent une autonomie technique, elles sont incapables de se donner leurs propres lois, à savoir les règles et les finalités de leurs comportements. Elles sont incapables de devenir « philosophiquement autonomes ». « Une arme autonome philosophiquement ne se contenterait pas de déclencher un tir sur une cible choisie parce qu’elle possède des caractéristiques de couleur ou de forme données, mais déterminerait par elle-même les caractéristiques des cibles qu’elle déciderait d’atteindre pour satisfaire les objectifs qu’elle se serait elle-même donnée ».

Quels que soient les techniques d’apprentissage des machines, elles nécessitent une configuration visant à choisir le critère à optimiser, sans que la machine soit en mesure de le changer. « Les machines ne modifient pas d’elles-mêmes le langage dans lequel s’expriment les observations qui alimentent leurs mécanismes d’apprentissage et les connaissances qu’elles construisent. »

C’est-à-dire que les techniques d’apprentissage n’ont pas la capacité à inventer des concepts neufs ou de construire des appareils conceptuels inédits. Si elles savent catégoriser bien mieux que nous, pour Jean-Gabriel Ganascia : « rien en l’état actuel des technologies d’intelligence artificielle n’autorise à affirmer que les ordinateurs seront bientôt en mesure de se perfectionner indéfiniment sans le concours des hommes »… et donc rien ne nous dit qu’elles seront capables de nous dépasser ou d’acquérir des formes d’autonomie au sens philosophique du terme.

Des promesses? au mythe

Comme il l’expliquait à la conférence, l’IA sait très bien reproduire certaines fonctions de l’homme. Les ordinateurs jouent mieux au jeu de Go que nous. La reconnaissance d’image de FaceNet de Google est bien plus performante que la nôtre. Mais cela ne signifie pas pour autant que les machines puissent un jour reproduire les comportements d’une personne, c’est-à-dire qu’elles soient capables de se fixer leurs propres objectifs. Aujourd’hui, on utilise les systèmes d’apprentissage pour fabriquer des systèmes prédictifs prédateurs et injustes. Injustes parce que calculés depuis vous-mêmes et non plus mutualisés dans un objectif d’intérêt général et d’équité, précisait-il. « Avec le Big data, on fait de l’anticipation basée sur la corrélation. Cette anticipation repose sur un axiome de régularité : ce qui s’est passé dans le passé doit se reproduire. » Mais la régularité ne sait prévoir que ce qui est régulier, sans être capable de prédire quand cette régularité cessera.

L’anticipation a toujours reposé sur le repérage de corrélations, rappelle le chercheur. Malgré la profusion de méthodes et d’outils, l’avenir pourtant n’apparaît guère plus prévisible aujourd’hui qu’auparavant, constate-t-il. La modélisation n’est qu’un intermédiaire entre le scientifique et son objet d’étude, un outil pour observer la mesure. Mais même la multiplication des observations ne suffit pas toujours à étayer un modèle. Et le chercheur de comparer la question de la Singularité ou du transhumanisme au réchauffement climatique : Si dans les deux cas, on tente de prédire l’avenir, le parallèle s’arrête là. « Dans le cas de la climatologie, on simule différents modèles sous différentes hypothèses scientifiques ; on les valide par des études rétrospectives, sur des données issues d’observations contrôlées ; ensuite on confronte les anticipations auxquelles ces modèles conduisent ; enfin, on les publie et les discute publiquement. Aujourd’hui, tous les scénarios concluent au réchauffement global, même si la vitesse du processus et ses conséquences diffèrent d’un modèle à l’autre. Dans le cas de la Singularité technologique, il en va tout autrement : aucune évaluation claire ne confronte ce scénario à d’autres. »

Pour Ganascia, les études rétrospectives montrent que les études prospectives dans le domaine des technologies de l’information se révèlent toujours très approximatives. En ce qui concerne la Singularité, au final, pour lui, elle est si improbable qu’on ne saurait l’envisager sérieusement. La rapidité de calcul ne fait pas l’intelligence. Si l’apprentissage est puissant, il a des limites intrinsèques : on ne sait pas automatiser les changements de paradigmes? En fait, c’est un peu comme si la Singularité était en fait absolument impossible par nature. Pour Ganascia l’annonce apocalyptique induite par la Singularité ne relève pas de la rationalité, mais d’une approche d’ordre quasi religieux.

Pour le chercheur, l’ambition démiurgique de l’IA semble surtout reposer sur la manipulation symbolique de l’information. A force de répéter une promesse qui n’est jamais advenue, celle-ci est devenue mythe. En fait, si les machines sont capables de reconnaître des gens ou des objets sur des images mieux que nous, si elles sont capables de mieux jouer au Go que nous, si elles sont capables de mieux conduire que nous? c’est parce que les programmes leurs permettent de renforcer leurs connaissances. Elles savent mieux faire que nous ce que nous leur disons de faire, notamment parce qu’elles sont capables de traiter bien plus d’exemples que nous. Pour autant? une machine qui sait jouer au Go ne sait pas apprendre à chanter si on ne lui précise pas comment faire. Sans modèles, sans exemples, sans règles pour leur dire ce qu’elles doivent renforcer, les IA ne savent pas rêver de moutons électriques.

En fait, le catastrophisme des singularitariens assure surtout leur notoriété. L’inéluctabilité de leur prophétisme fait oublier que bien souvent, le vrai danger vient plutôt de l’inconnu. Le vrai problème, insiste Ganascia, c’est que le scénario de la Singularité, en fait, opacifie le futur en concentrant l’attention vers un seul scénario au détriment de tous les autres.

Pourquoi la Singularité connaît-elle un tel succès ?

Jean-Gabriel Ganascia pointe également combien les penseurs de la Singularité technologique confondent dans un grand récit des arguments rationnels et l’imaginaire. La Singularité n’étant pas un horizon : scientifiques et ingénieurs tirent leurs justifications de la science-fiction plus que de la science. La faute en grande part au financement de la recherche qui privilégie les projets capables de stimuler le rêve et donc, selon une boucle de rétroaction qui n’a plus grand-chose de vertueuse, les financements.

Jean-Gabriel Ganascia constate que le succès du mythe de la Singularité tient pour beaucoup à l’hubris, l’ivresse de la démesure des grandes sociétés du web. Nous sommes face à des gens qui ne voient aucune limite à leurs succès financiers, à leur esprit de conquête? Les succès technologiques qu’ils connaissent les encouragent : ils sont persuadés de posséder les clefs du futur. L’hypothèse de la Singularité est à la fois la rencontre entre l’éblouissement de leurs propres exploits, l’assurance de pouvoir les démultiplier encore et aussi de les maîtriser, d’en limiter les conséquences?

Pour autant, cette démesure est pour lui surtout le reflet de leur impuissance. Les grands industriels du web sont soumis aux utilisateurs, ce qui les empêche d’anticiper, se contentant d’observer et traduire du mieux qu’ils peuvent les désirs et besoins des utilisateurs. La fragilité de leurs empires nécessite en rebours un grand récit. L’inéluctabilité technologique est un moyen d’assurer leur propre inéluctabilité. Pour eux, « les technologies se déploient d’elles-mêmes », selon une loi universelle d’évolution dont la loi de Moore serait le modèle. Leur principal apport consiste à humaniser les technologies? d’où l’importance de l’éthique, des codes de conduite, des promesses sans cesse répétées de ne pas faire le mal !, souligne-t-il également.

Si l’ivresse du succès fait tomber toutes les barrières prédictives, les entreprises du web demeurent par nature fragiles. Pour Ganascia, nous sommes passés des entrepreneurs de l’ère industrielle qui imprimaient leur marque sur le monde à des entrepreneurs de l’ère hyperindustrielle qui ne sont pas responsables des évolutions qu’ils développent, qui tentent de suivre les besoins des utilisateurs dans un monde hyperconcurrentiel. Dans ce cadre, la Singularité est un moyen de masquer leur responsabilité, de nous faire croire que la technologie se déploierait de manière autonome. Enfin, la promotion de la Singularité cache également des enjeux politiques : ceux d’agendas d’entreprises libertariennes qui se construisent en rivalité avec les États Nations.

Nicolas Vanbremeersch, responsable du Tank et de l’agence Spintank demandait au chercheur pourquoi les acteurs du numérique s’étaient-ils ainsi emparés d’un tel récit mobilisateur ? Ce besoin d’un grand récit concurrentiel va de pair avec ce sentiment de pouvoir? d’entrepreneurs dont les capitalisations représentent des centaines de fois leurs chiffres d’affaires. Pour rester dans des situations de pouvoir, ils doivent proposer un grand récit, un récit fou, exagéré, prophétique qui semble d’ailleurs toujours plus développé. « On lève de l’argent avec un récit de disruption et de transformation du monde très élevé », qui s’apprend d’ailleurs? On est là dans une exagération et on se demande comment les États comme la Science peuvent reprendre la main ?

Effectivement, répond Jean-Gabriel Ganascia, les histoires sont un miroir au mirage que tous partagent. Les entreprises du numérique au début n’avaient pas de modèles économiques. La plupart de ces entreprises ont un modèle économique curieux où le service rendu est gratuit. L’économie ne semble même plus liée à la réalité. À se demander si la Singularité, finalement, n’entretient pas une peur pour en cacher d’autres, ne révèle pas une stratégie pour masquer les autres ?

Au final, la promesse Singularitarienne semble plus que d’autres une promesse auto-réalisatrice qui ne réalisera rien. Qui fait boursouffler un scénario d’avenir masquant les autres, empêchant de donner crédit à d’autres. « Le conte d’une fin du futur n’a pour objet que d’en détourner notre attention. » Comme s’il était devenu impossible de construire d’autres futurs que celui d’une croissance technologique apocalyptique?

Nous avons besoin d’être critiques sur les promesses technologiques

Une question reste en suspens néanmoins, comment des promesses sans cesse renouvelées, jamais atteintes, toujours repoussées comme la Singularité, finissent ainsi par créer du mythe, par s’imposer sans jamais se réaliser ?

On peut tenter de trouver quelques réponses dans l’excellent livre collectif dirigé par Marc Audétat, Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ?. Dans l’introduction, le chercheur, spécialiste de l’analyse des risques technologiques, souligne combien l’inflation des promesses scientifiques s’explique par les conditions mêmes de financement de la recherche, qui visent à amplifier leur propre production. Le marché de la promesse a fait naître celui de l’innovation, qui permet d’orienter et piloter l’avenir, de rendre le futur « performatif ». Les promesses sont des stratégies pour capter des ressources attribuées sur une base compétitive. Elles sont aussi des moyens pour légitimer et favoriser l’acceptation des technologies. Pour Audétat, nous sommes désormais dans un business des promesses, c’est-à-dire un régime d’investissement à court terme, peu compatible avec la diversité de la recherche ou la participation de la société, et qui laisse aux seuls mécanismes du marché le soin de sélectionner les innovations souhaitables. En fait, souligne le chercheur, davantage de promesses témoignent plutôt d’un déficit d’innovation qu’autre chose. Le mythe, cette promesse sans cesse renouvelée, réifiée, semble alors plus un symptôme qu’un remède. Et le secteur des nouvelles technologies n’arrête jamais de nous resservir les promesses qu’il nous a déjà servies, même si elles n’ont pas marché, comme s’il cherchait finalement à transformer toute promesse en mythe? Le mythe est un aboutissement, qui assure la reconduction et le succès des promesses.

Au final, on peut se demander avec Pierre-Benoît Joly, autre contributeur de cet ouvrage polyphonique, si ce qui transforme la promesse en mythe tient de l’idéologie, c’est-à-dire tient de ce qui soude l’identité du groupe et légitime le pouvoir. Les promesses fixent un horizon qui permet de légitimer les projets, de mobiliser les ressources et de stabiliser leur environnement. « Les promesses technoscientifiques ont pour fonction de créer un état de nécessité qui permet de cacher des intérêts particuliers ». Or, l’urgence et la gravité des problèmes, normalement rendent les promesses attractives et légitimes. Pourtant, la Singularité technologique ne répond à aucun problème grave ou urgent. Le fait même qu’elle soit toujours repoussée dans le temps, montre combien elle ne relève plus des promesses, ni même du battage, la hype. Plus qu’un mythe, la Singularité semble être restée à l’état de fiction.

Pour la philosophe et historienne Bernadette Bensaude-Vincent, les promesses visent non pas à prédire, mais à rendre inéluctable la trajectoire technologique, à installer un déterminisme, à faciliter l’acceptation sociale des technologies. Les schémas à l’oeuvre pour la Singularité semblent se répéter dans les promesses des nanotechnologies, de la biologie de synthèse comme dans celles de la convergence NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Le possible devient un horizon hors de tout horizon temporel : une simple propagande. « La réalisation des promesses dans un avenir proche ou lointain n’est pas primordiale. » Les promesses n’ont pas pour but de refléter le réel, mais d’élargir les possibles, quand bien même ils ne rencontrent jamais de confirmation. « Même si les réalisations se font attendre les concepts ne sont pas remis en question. » Le futur qu’incarnent les promesses fonctionne surtout comme un outil de gouvernance pour la compétition économique. Elles permettent de fédérer et mobiliser les infrastructures de recherche et les inscrire dans la culture sociotechnique ambiante. Pour elle, l’avenir est confisqué par la promesse technoscientifique, et la politique reléguée à un seul espace de régulation.

Pour le sociologue Olivier Glassey, qui pointe dans l’ouvrage combien le social, plus que la technique est devenu l’horizon des technologies de l’information, l’ensemble des discours performatifs sur l’avènement du web social, contribue surtout à instaurer la croyance dans l’inéluctabilité des changements annoncés, que ce soit ceux promouvant l’empowerment ou l’inclusion de tous, comme ceux qui prédisent pouvoir bientôt « capturer techniquement le social ». « Le social n’est plus uniquement l’horizon de la promesse, il est son carburant » : les big data réalisent leurs propres accomplissements !

Tom GauldImage : « C’est très bien de « faire des découvertes », de « sauver des vies » et « d’améliorer le monde », Roger. Mais vos recherches ont à peine un impact sur les médias sociaux », par @TomGauld via AcademicSays.

Pour Marc Audétat, nous sommes confrontés à des cycles de crédibilité des sciences et technologies émergentes qui s’épuisent les unes les autres, s’ils ne parviennent pas à se transformer en mythes. Les contributions du livre sur les promesses montrent que dans nombre de secteurs comme la convergence des technologies (où nous serions plutôt dans une différenciation comme le souligne l’ouvrage Les masques de la convergence de Bernard Miège et Dominique Vinck) ou le rêve ultratechnologique de La médecine personnalisée pointée par le philosophe Xavier Guchet, ou encore les promesses des neurosciences? les promesses sont avant tout des instruments rhétoriques qui visent à garantir des financements. « Le régime compétitif explique en partie l’escalade des promesses et visions prospectives ». Et que celles-ci se révèlent bien souvent comme des substituts à une problématisation effective. Audétat pointe par exemple combien l’imagination suscitée par les nanotechnologies par exemple contraste avec la banalité des produits contenants des nanoparticules. L’enjeu semble plus d’inspirer des narrations depuis des réalités extrêmement différentes et souvent très banales. De créer de la popularité. Les promesses ne préjugent pas de la faisabilité ou de la plausibilité? « Un mythe est vrai parce que l’on y croit ». Pour Audétat, il nous faut étudier la performance des promesses. Pour lui, elles forment un genre à part différent de la prospective ou de la science-fiction? Mais est-ce si sûr finalement ? Les trois ne nous présentent-ils pas un futur technologique déjà écrit ? Les trois ne rendent-ils pas finalement le futur toujours plus opaque ?

Pour le philosophe et historien des sciences Sacha Loeve, qui livre une intéressante perspective sur la Loi de Moore proche de celle que l’on trouve dans le livre de Jean-Gabriel Ganascia, il nous faudrait nous ouvrir à un progrès sans promesses. Pour lui, « les véritables progrès des technosciences viendront moins de leur capacité à tenir leurs promesses que de leur capacité à s’en passer ».

Pas sûr pourtant que nous sachions nous passer de récits. À tout le moins, peut-on faire, comme nous y invite Jean-Gabriel Ganascia, une revisitation critique de leurs limites ? Mieux intégrer une critique qui manque cruellement dans le discours marketing du progrès autoréalisateur. Comme conclut le philosophe Arie Rip, l’enjeu semble surtout de contenir leur démesure, d’autant plus quand de promesses elles deviennent mythes. Bref, de garder une approche critique face à un récit technologique qui cherche toujours à construire son propre accomplissement.

Hubert Guillaud

  • Sabine Barles : « L?idée de nourrir Paris ou Toulouse grâce aux ceintures vertes est une illusion ! »

La professeure en urbanisme et aménagement, Sabine Barles, dans un entretien pour Colibris, revient longuement sur les flux alimentaires urbains. Elle montre combien l’industrialisation, la spécialisation et la distribution de masse ont transformé l’approvisionnement alimentaire des grandes villes. Pour elle, l’enjeu des « circuits courts » n’est a priori pas une priorité (...)

La professeure en urbanisme et aménagement, Sabine Barles, dans un entretien pour Colibris, revient longuement sur les flux alimentaires urbains.

Elle montre combien l’industrialisation, la spécialisation et la distribution de masse ont transformé l’approvisionnement alimentaire des grandes villes. Pour elle, l’enjeu des « circuits courts » n’est a priori pas une priorité essentielle, hormis pour les légumes périssables à forte valeur ajoutée. Mais ces légumes ne sont pas prépondérants dans l’alimentation des gens. « L’idée d’avoir des métropoles comme Paris ou Toulouse capables de se nourrir par leur propre ceinture est absurde ! », notamment parce que les surfaces agricoles de proximité pour répondre à cette demande ne sont pas suffisantes.

Et la chercheuse de rappeler que le bilan carbone de certains produits en circuits longs peuvent être moindre que ceux de produits de proximité. La distance ne peut-être le critère à prendre en compte. Enfin « croire ou faire croire que l’on va transformer nos villes en cités vivrières est démagogique », notamment parce que antithétique avec la notion de ville, qui est précisément un espace qui ne produit pas son alimentation. Pour nourrir tous les Franciliens via des circuits courts, il faudrait qu’ils divisent par deux leur consommation de produits carnés. En fait, souligne la chercheuse, la question de l’autosuffisance alimentaire des métropoles ne peut pas se poser sans la lier celle du modèle alimentaire : qui inclut à la fois la question de la consommation, du gaspillage et du mode de production. La sympathique ceinture de cultures maraîchères bio aux abords des villes ne peut pas être disjointe des questions que posent le modèle agricole dominant !

Enfin, ces questions nécessitent également de poser celles de l’aménagement et de la maîtrise du foncier agricole.

A lire !

  • Non ! Les écrans ne sont pas responsables !

Non ! Les écrans ne sont pas responsables de retards du développement chez l’enfant !, s’énerve, avec raison, le psychologue, psychanalyste et « geek » Yann Leroux (@yannleroux, blog), auteur notamment des Jeux vidéo, ça rend pas idiot ! ou de Mon psy sur internet. Une tribune énervée en réponse à quelques amalgames… Une tribune (...)

Non ! Les écrans ne sont pas responsables de retards du développement chez l’enfant !, s’énerve, avec raison, le psychologue, psychanalyste et « geek » Yann Leroux (@yannleroux, blog), auteur notamment des Jeux vidéo, ça rend pas idiot ! ou de Mon psy sur internet. Une tribune énervée en réponse à quelques amalgames… Une tribune qui nous rappelle une vieille interview… où le plus surprenant finalement est qu’il doive quasiment se répéter…

Des professionnels de l?enfance (pédiatres, orthophonistes, psychologues) ont publié dans le journal Le Monde daté du 31 mai 2017 une tribune alarmante, ils affirment que les écrans sont dangereux pour la santé des enfants et appellent à la mise en place de recherches sur ce sujet. Cette affirmation est surprenante parce ces recherches existent et que les éléments qu?elles apportent sont à l?opposé d?une vision aussi négative.

Dans le domaine de la psychologie de la santé, nous avons maintenant cinquante années d?études sur les effets des écrans sur le développement des enfants si l?on prend en compte les études sur la télévision. Si l?on reste dans le domaine plus récent des jeux vidéo et des réseaux sociaux, nous avons une trentaine d?années d?études de recul. Nous avons donc à notre disposition suffisamment de données qui permettent de comprendre les interactions entre les écrans et le développement des enfants. Pourtant, lorsque l?on regarde la littérature publiée, rien ne permet de tirer des conclusions aussi alarmistes que celles des auteurs de la tribune.

Que les écrans captent l?attention est un fait. Les écrans poussent vers nous des stimulations visuelles et auditives auxquelles nous répondons d?abord parce que notre système nerveux est conçu pour cela. Nous sommes organisés pour traiter en priorité toute nouveauté dans notre environnement visuel et nous donnons la priorité aux informations visuelles. Mais dire que cette captation est à l?origine des troubles de l?attention ou de l?autisme est une grossière erreur. Plusieurs recherches ont mis en évidence un lien entre le temps passé avec des écrans et des troubles neuro-développementaux. Mais là ou les signataires de la tribune voient une relation de causalité – passer du temps auprès des écrans est à l’origine de troubles comme le déficit de l?attention ou l?autisme – les chercheurs ne font qu?observer une relation entre la variable temps d?écran et la variable trouble neurodéveloppemental. Si la relation de causalité entre les jeux vidéo, le trouble de l?attention et l?autisme n?a pas été faite, les chercheurs ont par contre mettre en évidence le rôle important et positif que les jeux vidéo jouent auprès des enfants qui présentent ces troubles.

La violence et l?addiction sont les deux grands domaines sur lesquels la recherche s?est concentrée. Plus de 60 % des articles sont consacrés à explorer les relations entre la fréquentation des écrans et la violence ou tentent de rapprocher l’utilisation excessive des écrans d?un trouble d’addiction. Dans ces deux cas, la recherche a échoué à apporter des preuves évidentes. Les jeux vidéo considérés comme violents comme Call of Duty suscitent des comportements dont l?expression est limitée dans leur durée et dans leur intensité. Des auteurs ont remarqué que le nombre d?agressions commises aux États-Unis par les jeunes baisse depuis plusieurs décennies alors que dans le même temps le temps consacré à jouer aux jeux vidéo n?a pas cessé d’augmenter. De manière plus spécifique, Markey et ses collègues ne trouvent pas de lien entre les jeux vidéo et les agressions sur les personnes ou les homicides.

Certes, l?addiction aux jeux vidéo fait l?objet de débats parmi les psychologues. A ce jour, les éléments les plus fiables dont on dispose sont deux méta-synthèse qui arrivent aux mêmes conclusions : la faiblesse méthodologique des recherches menées depuis les années 1980 disqualifie leurs résultats. En attendant qu?un consensus émerge, il est recommandé par l?INSERM ou l?Académie des Sciences de parler de « jeu vidéo excessif », car cette formule a l?avantage de ne pas pathologiser la pratique des jeux vidéo. Récemment, des universitaires ont publié une lettre ouverte pour que l?OMS ne crée par un Trouble du jeu vidéo dans sa Classification Maladies Mentales.

Le stéréotype de la beauté qui s?affiche férocement sur Instagram a pu soulever des inquiétudes. Mais la relation entre ces images et les troubles de l?image du corps et l?anorexie n?a pas été prouvée. Par contre, la pression des pairs est un facteur bien plus important.

Pointer les écrans comme responsables d?un trouble du développement est une erreur. Les écrans sont des contenants dans lesquels les jeunes forment des relations sociales. C?est la qualité de ces relations sociales qui ont un impact sur leur santé psychologique pas la fréquentation des écrans !

Le fait que la surexposition des jeunes aux écrans soit la cause de ?retard grave du développement? est une affirmation qui n?est documentée par aucune recherche. L?expérience de terrain avancée par les collègues est un élément de discussion, mais il n?est pas probant. En effet, il existe une hiérarchie dans la construction des preuves scientifiques. Les rapports anecdotiques et les avis d?experts comme ceux donnés dans la tribune du journal Le Monde constituent le niveau de preuve le plus faible. Les méta-analyses qui regroupent plusieurs dizaines voire des centaines d?études sur un sujet sont le niveau le plus important. Entre les deux, le niveau de preuve est évalué en fonction de critères comme la méthodologie. Les résultats des recherches indépendantes, que les signataires de la tribune appellent de leurs voeux, mènent à des conclusions bien moins alarmantes. Banalement, les écrans favorisent ou entravent le développement des enfants parce qu?ils sont des médiateurs des relations interpersonnelles. L?urgence est donc moins de réduire le temps passé aux écrans que d?apprendre aux parents d?en faire des outils d’éducation.

Yann Leroux
@yannleroux

SOURCES
– Markey, P. M., Markey, C. N., & French, J. E. (2014). Violent video games and real-world violence : Rhetoric versus data. Psychology of Popular Media Culture, 4(4), 277-295.
– Ferguson, C. J., Muñoz, M. E., Garza, A., & Galindo, M. (2014). Concurrent and prospective analyses of peer, television and social media influences on body dissatisfaction, eating disorder symptoms and life satisfaction in adolescent girls. Journal of youth and adolescence, 43(1), 1-14.
– Durkin, K. (2010). Videogames and young people with developmental disorders. Review of General Psychology, 14(2), 122.
– Aarseth, E., Bean, A. M., Boonen, H., Colder Carras, M., Coulson, M., Das, D., … & Haagsma, M. C. (2016). Scholars? open debate paper on the World Health Organization ICD-11 Gaming Disorder proposal. Journal of Behavioral Addictions, (0), 1-4.


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