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dernière mise à jour: 22/10/2018 06:23:08

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dernière mise à jour: 22/10/2018 06:23:10

  • Privacy by design : concevoir pour préserver la vie privée

Tijmen Schep (@tijmenschep) se définit comme un chercheur et activiste technocritique, un concepteur d’innovations éthiques comme le proclame le site de sa société de conseil. Sur la scène de la conférence Ethics by Design, il se présente également comme un privacy designer, un ingénieur de la vie privée. On a (...)

Tijmen Schep (@tijmenschep) se définit comme un chercheur et activiste technocritique, un concepteur d’innovations éthiques comme le proclame le site de sa société de conseil. Sur la scène de la conférence Ethics by Design, il se présente également comme un privacy designer, un ingénieur de la vie privée. On a beaucoup entendu parler de lui début 2018 quand il a proposé le concept de « refroidissement social » (Social Cooling), une pratique d’autocensure généralisée qui consiste à se fondre dans le conformisme plutôt que s’insurger contre la surveillance de masse afin que l’exploitation de nos données nous nuise le moins possible. Il est également l’auteur d’un livre, Design my privacy, un guide de principes pour concevoir pour la vie privée. Pour mettre en perspective ses principes, le designer a initié de nombreux projets qu’il détaille lors de sa présentation.

Il présente par exemple la machine à café sournoise du designer Vincent Hoenderop… Cette machine à café (vidéo) vous délivre un café différent selon votre code postal. Si vous vivez dans un bon quartier, votre café sera très bon, si vous vivez dans un quartier plus pauvre, le café ressemblera plus à du jus de chaussette. Un moyen pour rendre tangibles les biais de données et leurs traitements qui ont lieu par-devers nous. Autre exemple, provenant lui aussi de la Dutch Design Week de 2016 que Schep a organisé, le Kit de contrôle domestique imaginé par Jasper van Loenen. Ce tableau de bord spéculatif s’amuse de l’automatisation de la parentalité. En connectant différents appareils électroménagers, comme le lave-vaisselle, le système génère des scores selon l’activité des enfants : les enfants ont-ils sorti le chien comme vous le leur aviez demandé ? Ont-ils rempli le lave-vaisselle ? Selon leur score de participation aux tâches domestique, ils obtiennent du temps sur leur console de jeu ou au contraire se voient verrouiller leur tiroir à jouets ou l’utilisation de leur doudou !


Image : Tijmen Schep sur la scène d’Ethics by design, via @designethique.

« Le respect de la vie privée est une opportunité »

Pour Tijmen Schep, cet exemple est une parfaite critique des projets de maison intelligente. Le problème de ces systèmes souligne-t-il, tient à leur opacité : « l’utilisateur est mis en visibilité, alors que le système, lui, masque son fonctionnement ». Comme le disait Mark Weiser, le patron du Xerox Park et père de l’informatique ubiquitaire : « les technologies les plus profondes sont celles qui disparaissent ». Mais faire disparaître les technologies et leur fonctionnement rend les gens impuissants, dénués de moyens d’action, comme si la puissance des objets était immanente. Pour Tijmen Schep, il faut inverser ce rapport : « développer des projets qui protègent l’utilisateur et rendent ce que fait le système plus visible ». « L?invisibilisation de la technologie crée un déséquilibre des pouvoirs. Potentiellement, nous sommes face à une bombe à retardement en matière de respect de la vie privée. »

Dans son livre, le designer a établi une série de principes pour y parvenir, à savoir : privilégier la confidentialité ; penser comme un pirate pour trouver les failles et abus possibles ; recueillir le moins de données possible ; les chiffrer et les protéger ; comprendre l’identité dans sa complexité (« beaucoup de gens ont de très bonnes raisons de ne pas vouloir utiliser leurs vrais noms ») ; ouvrir la boîte noire pour aider les utilisateurs à comprendre les traitements mis en place ; transformer l’utilisateur en concepteur et leur laisser un espace d’adaptation (« on conçoit trop souvent pour une souris et c’est bien plus dur de concevoir les choses pour un vrai utilisateur ») ; la technologie n’est jamais neutre.

Pour illustrer ces principes, Tijmen Schep évoque un de ses projets qui n’est pas encore public, Candle. Candle à l’allure d’une bougie. C’est un appareil open source qui propose une connectivité domestique sécurisée, sans être reliée à l’internet, et qui intègre un dispositif de reconnaissance vocale local. Le système permet de créer des capteurs domestiques un peu comme des Legos et de les piloter à la voix. Tijmen Schep a construit plein de petits démonstrateurs pour son système : un capteur météo, un capteur de pollution, depuis d’autres outils open source modulaires comme RasperyPi ou Micro:bit par exemple. Anemone par exemple est un dispositif plug & play qui permet de déconnecter sa maison de l’internet la nuit ou quand on s’absente pour éviter toute intrusion ou toute communication de données en votre absence.

Ces petits objets ont pour fonction de rendre de la capacité d’agir aux utilisateurs, leur permettant d’activer ou désactiver l’accès à l’internet de leurs objets par exemple. Pour Tijmen Schep, les objets n’ont pas besoin d’internet pour fonctionner, explique-t-il en optant pour des systèmes d’intelligence artificielle embarquée, par nature plus respectueux de la vie privée des utilisateurs. Il invite les concepteurs à minimiser le matériel, à ne pas avoir recours au Wi-Fi pour sécuriser objets et données (« Une maison connectée devrait pouvoir fonctionner sans connexion internet »), à être transparents sur le fonctionnement des objets et à expliquer aux utilisateurs ce qu’ils font. A être honnête avec les utilisateurs : « un micro n’est pas un détecteur de bruit, c’est un micro ! » A utiliser les capteurs les moins intrusifs, à trouver les capteurs « minimaux » pour détecter des comportements? Si dans l’environnement domestique il faut protéger les utilisateurs de la surveillance extérieure, il faut aussi les protéger de la surveillance des autres occupants de cet espace. « Un problème des maisons connectées, c?est que les utilisateurs s?en servent les uns contre les autres : ?Tu étais à la maison à telle heure, je t?ai vu !? » Or, les gens utilisent beaucoup ces dispositifs pour cela. Pour le designer, « nous avons besoin de maisons intelligentes qui favorisent la sécurité psychologique ». Il faut que les objets connectés permettent aux utilisateurs de contrôler leurs données, de « sculpter leur identité ». « La vie privée, c’est le droit d’être imparfait ! » Le succès des smartphones est lié au fait que les utilisateurs pouvaient créer et contrôler leur identité. Ce n’est pas ce que proposent aujourd’hui la plupart des objets de l’internet des objets.

« Le respect de la vie privée est une opportunité », conclut Tijmen Schep. Candle est une preuve de concept encore bien imparfaite, concède-t-il. Mais c’est une contre-proposition. « Les gens sont soucieux de leur vie privée, mais où sont les produits adaptés à leurs préoccupations ? » Le temps des alternatives est venu ! Le refroidissement social n’est pas une option. Manger plus sainement est en train de devenir le coeur du marché de l’alimentation. La même chose arrivera avec la vie privée. Nous avons besoin d’alternatives explique-t-il en montrant l’image d’une boîte de thermostat Nest augmenté d’un avertissement semblable à celui que l’on trouve sur les paquets de cigarettes signalant que la capture de données peut nuire à vos projets professionnels? ou d’un autre doté d’un privacy label semblable au nutriscore des produits alimentaires ou aux étiquette-énergie qu’on trouve sur l’électroménager qui indiquerait le niveau de respect de vie privée des appareils que l’on achète. Rendre visible l’exploitation des données et les atteintes à notre vie privée autrement que par les scandales de fuites massives quotidiennes dont les médias se font l’écho? La piste est en tout cas stimulante !

Vers l’éthique by design ?

La question de la protection de la vie privée dès la conception (Privacy by design) est bien souvent et avant tout une question judirico technique. Elle concerne le développement de systèmes de contrôle dans les technologies qui traitent de données personnelles. Pour la spécialiste et professeure de droit à Paris 1, Célia Zolynski (@czolynski), cela consiste en de nouvelles formes de régulation intégrées dans la conception même des outils techniques. La Privacy by design vise à garantir la confiance et la sécurité des objets et services qui utilisent les données personnelles des utilisateurs. L’article 25 du Règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD) consacre ce principe et en formalise la logique : en faisant reposer la responsabilisation sur l’opérateur (le responsable du traitement) selon un principe de prévention, l’objectif est d’imposer des devoirs aux opérateurs. La privacy by design repose sur 7 principes fondamentaux définis par Ann Cavoukian (@anncavoukian), experte pour le Centre d’excellence en privacy by design de la Ryerson University, à savoir :

  • Prendre des mesures proactives et non réactives, des mesures préventives et non correctives (prévoir et de prévenir les incidents liés à l?atteinte de la vie privée avant même qu?ils ne se produisent) ;
  • Assurer la protection implicite de la vie privée (faire en sorte que les données personnelles soient protégées de manière automatique avec un paramétrage par défaut des nouvelles technologies assurant un niveau de protection maximum des données sans que l?utilisateur ait à définir de paramètres spécifiques) ;
  • Intégrer la protection de la vie privée dans la conception des systèmes et des pratiques ;
  • Assurer une fonctionnalité complète selon un paradigme à somme positive et non à somme nulle (assurer la protection de la vie privée sans nuire à la mise en ?uvre d?autres fonctionnalités) ;
  • Assurer la sécurité de bout en bout, pendant toute la période de conservation des renseignements ;
  • Assurer la visibilité et la transparence (chaque élément intégré aux systèmes lié à la protection des données personnelles doit rester visible et transparent en cas de vérification indépendante) ;
  • Respecter la vie privée des utilisateurs.

Célia Zolynski rappelle toutefois que ces principes ne sont pas que techniques. Pour être mis en oeuvre par exemple, ils nécessitent de mettre en place des mesures organisationnelles comme de former le personnel au respect des données, déterminer qui a accès aux différents jeux de données? « Cela nécessite d’insuffler en amont une culture des données personnelles en entreprises ». Le rôle proactif des responsables du traitement se prolonge également d’obligations, comme celle de promouvoir des droits au profit des utilisateurs, la portabilité des données ou le droit d’information et de retrait?

La protection de la vie privée dès la conception a fait émerger une réflexion plus poussée sur le besoin d’une éthique by design. Une question avivée par le développement de l’intelligence artificielle par exemple et que l’on retrouve au coeur des enjeux sociaux que posent leurs impacts, tels que l’ont pointé les rapports de la Cnil, de la mission Vilani, les travaux de la Commission de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies du numérique (La souveraineté à l’ère du numérique .pdf) ou de Transalgo de l’Inria. Pour Célia Zolynski, l’enjeu de l’éthique by design n’est pas d’encoder des valeurs pour créer des algorithmes ou des systèmes de machine learning qui les respecteraient, mais d’imaginer des méthodes permettant de garantir que ces systèmes et leur environnement ont été pensés dans un cadre prédéfini qui respecte des valeurs préalablement identifiées. Réfléchir à ces règles et principes directeurs consiste à réfléchir à la fois aux process organisationnels, à les prendre en compte dans leur dynamique même, à prendre en compte les risques de discrimination préjudiciables aux utilisateurs, à interroger la pertinence des données dans les processus de Machine Learning, à développer des études d’impacts pour questionner les conséquences sociales des algorithmes et de l’IA…

Dans son rapport, la Cnil a proposé de travailler à définir les principes de loyauté et de vigilance. Le principe de loyauté enjoint aux opérateurs de prendre en compte les intérêts des utilisateurs et de vérifier que leurs systèmes ne leurs soient pas préjudiciables tant individuellement que collectivement. Cela passe également par une meilleure explicabilité des systèmes pour aider les utilisateurs à comprendre les logiques à l’oeuvre et le fonctionnement des systèmes : en insistant plus sur les données utilisées et les résultats que sur la publication des codes sources des systèmes. On imagine également des mécanismes de traçabilité ou d’auditabilité des systèmes, tout en protégeant les intérêts des opérateurs. Enfin, il faut aussi penser des outils de capacitation des usagers afin de contrebalancer l’asymétrie de pouvoir de ces systèmes.

Célia Zolynski imagine également des outils de visualisation pour permettre aux gens de mieux comprendre le fonctionnement des outils, permettant de jouer avec, de modifier les paramètres? De travailler à la portabilité des données, pas seulement individuelles, mais aussi collectives.


Image : Celia Zolynski et ses 7 principes d’une Ethique by Design à la conférence Ethics by Design, photographiée par @designethique.

Le principe de vigilance, lui, pousse à une obligation de redevabilité à la charge des opérateurs consistants à construire et expliciter la chaîne de responsabilité, à garantir la possibilité d’intervention humaine dans la prise de décision automatisée? « Plutôt que de céder au déterminisme technologique, il est nécessaire de construire un volontarisme technologique ». Avant d’esquisser 7 premiers principes de l’éthique by design, qu’elle propose de discuter. A savoir : le respect de l’intérêt, de la liberté et des droits fondamentaux de l’utilisateur ; un principe d’explicabilité et de contrôle par et pour l’utilisateur ; un maintien du contrôle par l’humain ; une préservation de l’intérêt général ; un principe de recevabilité (c’est-à-dire faire que les systèmes se comportement comme déclaré) ; un principe d’auditabilité (de contrôle donc, permettant de garantir que les systèmes font bien ce qu’ils déclarent faire) ; et enfin un travail de sensibilisation et de formation des développeurs.

Une première base de travail donc.

Hubert Guillaud

  • De la conception émotionnelle en ses limites

Camille Alloing (@caddereputation) et Julien Pierre (@artxtra) sont chercheurs en science de l?information et de la communication. Ils sont surtout les auteurs d?un très intéressant petit livre paru en 2017 chez Ina édition : Le Web affectif. Sur la scène de la conférence Ethics by Design à Saint-Denis, ils sont venus (...)

Camille Alloing (@caddereputation) et Julien Pierre (@artxtra) sont chercheurs en science de l?information et de la communication. Ils sont surtout les auteurs d?un très intéressant petit livre paru en 2017 chez Ina édition : Le Web affectif. Sur la scène de la conférence Ethics by Design à Saint-Denis, ils sont venus expliquer comment les émotions, les sentiments, les affects, sont désormais au coeur de la production de valeur des services numériques.

Les machines ont-elles déjà appris à lire nos émotions mieux que nous ?

Les deux chercheurs s?intéressent depuis longtemps aux stratégies des plateformes pour en comprendre leurs fonctionnements. Ces dernières années, celles-ci ont profondément évolué et on a notamment vu émerger la prise en compte des émotions dans ces plateformes, à l’image de l’emblématique Facebook Reaction, ces émoticônes qui caractérisent nos publications, dont les deux chercheurs ont expliqué en détail la genèse dans un article (.pdf). L’informatique affective a développé la question de la circulation des émotions dans les discours, dans les brevets, technologies et interfaces?

Mais de quoi parle-t-on quand on parle d?émotions ? Pour Julien Pierre, il est nécessaire de distinguer sentiments, affects et émotions. « Les psychologues et les neuroscientifiques se disputent pour savoir si l?émotion précède la réaction ou si la réaction précède l?émotion. Cette dispute montre qu?il est difficile de standardiser ce qui actionne l?émotion. De même, le fait de caractériser l?émotion n?est pas si simple, même pour nous qui y sommes habitués ». Une même expression peut-être caractérisée très différemment par chacun d?entre nous. Sans compter qu?une expression n?exprime pas qu?une émotion, mais aussi des sentiments, des pulsions qui se croisent avec des tempéraments et des caractères. Cela n?empêche pas des programmes de tenter d?interpréter les émotions des visages, comme le proposent plusieurs logiciels de reconnaissance émotionnelle d?images.

« Ces machines fonctionnent sur un présupposé : il y aurait des émotions universelles », comme l?a proposé le psychologue Paul Ekman, au nombre de 6 ou de 16, selon les versions de son travail. Le problème de cette approche « culturaliste » consiste à penser qu?on pourrait interpréter une expression de manière fixe, en dépit de tout contexte culturel ou de toute relation sociale? À l?opposé, l?avantage de cette approche est qu?elle fournit un levier facile pour labéliser les émotions, les caractériser… et donc les utiliser. Reste qu?on peut s?interroger sur l?universalité d?une poignée d?émotion, de la valence de ce qu?on en entend, de leur interprétation automatisée?

Les deux chercheurs se sont attachés à la question des affects, au sens de ce qui donne une puissance d’agir, de ce qui change notre état. Plus que l’émotion, l’enjeu est de regarder ce qui la provoque et ce qui provoque une réaction, ce qui affecte et nous affecte.

Reste qu’il n’est pas si simple de mesurer ce qui nous affecte, s’amuse Julien Pierre en prenant pour exemple ce mème célèbre d’un garçon avec son amie qui se retourne avec insistance sur une inconnue. Ce que l’on voit sur cette image, c’est que le garçon s’est retourné et a été affecté par quelque chose, tout comme son amie par son comportement. Reste qu’il nous est difficile de caractériser l’émotion de ce jeune homme? Son expression exprime-t-elle du désir ? Une surprise ? De l’émerveillement ? Du regret ?… Un programme informatique cherchant à caractériser les émotions de ces visages a lui-même du mal à être précis, explique-t-il en montrant les scores émotionnels de ce mème, pointant le fait que l’outil d’analyse des émotions de Microsoft par exemple, caractérise le visage du garçon comme étant principalement triste ! Une caractérisation qui nous renvoie à nos propres limites en la matière : les machines ont-elles déjà appris à lire les émotions mieux que nous ?

Le travail émotionnel exploite d’abord celui des concepteurs et de ceux qui sont en relation avec les publics

Reste que lorsqu’on regarde par le détail ce que ces machines produisent, c’est un peu la douche froide. « Les plateformes ne cherchent pas tant des émotions que des affects et ce qu?elles mettent en place consiste à affecter les audiences via des fonctionnalités qui leur permettent de signaler qu?ils ont été affectés par des contenus, à l?image des likes (et réactions) de Facebook, ce petit jeu d?icônes qui sont une fonctionnalité qui vise à produire des pratiques particulières. »

Camille Alloing détaille ainsi un travail réalisé sur des pages Facebook de marques et auprès de leurs community managers (dont une première synthèse est disponible sur le blog de Camille Alloing). Les chercheurs ont calculé que seulement 12 % des interactions entre les marques et les usagers passaient par Facebook Reaction. Les usages de ces fonctionnalités sont très faibles. Quant à l’universalité des émotions, là encore, les chercheurs constatent plutôt la difficulté de corréler les indications du fait de la polysémie des signes utilisés. Que signifie l’expression d’une colère via l’emoji associé sous un contenu ? Au final, ces modalités d’interactions semblent répondre bien moins aux besoins des usagers qu’à l’affinage du ciblage publicitaire. Pour eux, les community managers sont à la fois les usagers des dispositifs émotionnels et leurs producteurs. À croire qu’ils sont eux-mêmes la principale interface émotionnelle des interactions entre les marques et leurs publics.

Pour Julien Pierre, ces outils s’inscrivent dans un champ de recherche né à la fin des années 90, autour de la chercheuse Rosalind Picard (@rosalindpicard), fondatrice de l’informatique affective. Dans son article original puis son livre éponyme, elle détaillait le fonctionnement de ce nouveau champ, notamment en soulignant son potentiel en terme marketing. Pour elle, l’un des grands enjeux de l’informatique sensible consiste à pouvoir prendre des décisions depuis les émotions qu’expriment les individus. Ses recherches ont donné naissance à nombres d’entreprises, comme Affectiva, l’un des leaders du secteur, qui a construit une base de données d’analyse de visages et d’émotions. Un troisième personnage est emblématique de cette histoire de l’informatique des émotions : le spécialiste des sciences cognitives Don Norman. Don Norman (@jdn1er) est le fondateur de l’UX design, la conception centrée sur l’utilisateur, qui est au coeur des références des designers. Pour lui, le design émotionnel vise à mettre de l’émotion dans les artefacts pour les rendre plus fluides. Pour cela les interfaces doivent agir à trois niveaux sur l’individu : au niveau viscéral, comportemental et réflexif. Le niveau viscéral consiste à faire que l’objet réagisse directement sur l’utilisateur, à créer une affordance, c’est-à-dire une capacité à suggérer sa propre utilisation, à l’image du bruit qu’on a ajouté aux véhicules électriques pour qu’ils se signalent aux piétons. Ryan Calo par exemple, défendait (.pdf) le fait que les politiques d’information sur la vie privée devraient avoir des effets directs sur les individus pour qu’ils se rendent compte du traitement ou de la durée de conservation de leurs données personnelles.


Image : Camille Alloing et Julien Pierre sur la scène de la conférence Ethics by Design, présentant les niveaux d’action des objets sur les individus de Don Norman : viscéral, comportemental et réflexif, via @designethique.

L’empathie du design, en ses limites

Cette conception émotionnelle est désormais pleinement assumée par les plus grandes plateformes : psychologues, marketeurs, développeurs, designers, community managers? travaillent à fourbir ces fonctionnalités. Désormais, l’empathie est vue comme la compétence clef du travailleur du futur. Le designer (mais c’est également le cas des community managers qu’évoquaient les chercheurs dans leur étude) doit ressentir ce que ressentirait l’usager. Comprendre les émotions est devenue une compétence et le designer doit se mettre en résonance avec ses publics, d’où le fait, pointe Camille Alloing, qu’ils soient recrutés sur des sociotypes proches des profils visés et qu’ils perpétuent, de par leur recrutement même, des biais sociaux, de genres, de représentations… Les individus empathiques ressemblent à ceux qui devraient utiliser leurs applications, au détriment de tous les autres. « On valorise les créateurs et créatifs qui produisent des outils pour créateurs et créatifs ». Pour Camille Alloing et Julien Pierre, le risque de mettre l’empathie au coeur du design est de mettre de côté une grande partie des usagers, comme le fait finalement FB réaction avec son faible taux d’utilisation. Si l’OCDE elle-même place l’empathie au coeur des compétences du travailleur du XXIe siècle, reste que cette conception de l’empathie est très simplifiée, pointent-ils encore? Les outils, méthodes et cartes empathiques utilisés par le designer pour mettre en place ses idées et prototypes contribuent elles aussi à cette simplification et de l’empathie et de l’usager, à cette fiction de l’utilisateur dont nous parlait par exemple le designer Anthony Masure.

« On demande au designer désormais de savoir gérer ses émotions pour mieux ressentir celles des autres et développer des fonctionnalités affectives. En même temps, les usagers doivent également recourir à leurs émotions pour mieux utiliser les plateformes ». Tout cela concourt à un travail émotionnel nouveau, un « digital affective labor » tel qu’ils l’évoquent dans leur livre. C’est-à-dire, un métadispositif qui favorise une économie de l’exploitation attentionnelle, qui permet de gérer les usagers et les fonctions des plateformes. Un dispositif qui nécessite d’apprendre à gérer des émotions dans des dispositifs qui en provoquent. « Le travail émotionnel et affectif s’impose peu à peu comme une norme incontournable des interfaces », pointe Camille Alloing.

Pour Yves Citton, spécialiste des questions attentionnelles, comme il le soulignait dans « Ontologie du filtre et du frayage » (.pdf), répondre au filtrage dont nous sommes l’objet nécessite de mettre en place des opérations de frayage, c’est-à-dire un infléchissement du cheminement de ce qui nous traverse « afin de rendre ces nouveaux cheminements familiers aux autres ». Pour Citton, les affects devraient être plutôt des opérateurs de frayage que des opérateurs de tri. Un constat que reprend Julien Pierre : « nous avons besoin d’opérateurs de frayage pour répondre au design émotionnel qui affecte les individus ». Le designer construit des affordances que les individus doivent interpréter pour conduire leur action. Il en minimise les lacunes pour en maximiser l’action. Reste qu’il y a dans cette ligne d’action que trace le designer une possibilité d’inscrire une critique pour prendre un autre chemin, comme y invitait le designer James Auger.

Une autre difficulté, pointe judicieusement Camille Alloing en conclusion, est que bien souvent l’affordance agit à un niveau individuel (même si elle fonctionne sur une masse d’individus), quand il faudrait parvenir à penser cette conception affective de manière plus collective pour comprendre comment elle agit sur les normes et structures sociales. Pour lui, nous avons besoin d’autres métriques, pour mesurer les effets de la conception attentionnelle au-delà des seuls individus? D’outils en communs pour répondre à l’individualisation de nos comportements viscéraux.

Hubert Guillaud

  • Réforme de la Sécurité sociale  : version Start-up Nation ou tous contributeurs ?

Combien de fois avons-nous entendu parler de l?importance de réformer notre système de protection sociale ? Les propositions ne manquent pas : repousser l?âge du départ en retraite, augmenter la CSG de 2 %, ne plus verser d?allocations familiales aux ménages dépassant un certain revenu, diminuer le remboursement des médicaments considérés comme inefficaces, (...)

Combien de fois avons-nous entendu parler de l?importance de réformer notre système de protection sociale ? Les propositions ne manquent pas : repousser l?âge du départ en retraite, augmenter la CSG de 2 %, ne plus verser d?allocations familiales aux ménages dépassant un certain revenu, diminuer le remboursement des médicaments considérés comme inefficaces, supprimer les régimes spéciaux et les aligner sur le régime commun, mettre en place une TVA sociale? Derrière chacune de ces propositions, il y a un choix politique (remise en cause de l?universalité des allocations familiales, rétablissement de l?équité entre les régimes de retraite, élargissement de l?assiette des revenus …) et donc un modèle de société.

Les missions de la Sécurité sociale sont nombreuses : il y a la branche maladie (prise en charge des dépenses de santé, accès aux soins, mise en place de programmes de prévention), la branche famille (allocations familiales, allocation logement, allocation de rentrée scolaire? permettant d?atténuer les inégalités de niveau de vie entre les ménages), la branche accidents de travail/maladies professionnelles et la branche retraite. Tous les aspects de la vie, de la naissance à la mort, sont liés à la Sécurité sociale.

Dès sa mise en place en France en 1945, il a été décidé d?asseoir le modèle, non pas sur l?impôt (ce qui impliquerait une gestion directe par l?État), mais sur des cotisations sociales appliquées aux revenus du travail, avec une gestion par des corps intermédiaires. Les différents caisses et organismes qui constituent la sécurité sociale (Caisse primaire d?assurance maladie, Caisse d?allocations familiales, URSSAF?) et qui gèrent les différents régimes (37, début 2018) ont des statuts de droit privé avec une délégation de service public. Elles sont elles-mêmes gérées de façon paritaire par les représentations syndicales et patronales. Benoit Bost, auteur de La Sécu à tout prix ! rappelle que le plan français de sécurité sociale « a été construit autour de la question centrale de l?émancipation des travailleurs ». L?objectif principal de la Sécurité sociale en 1945 est de garantir « à chacun qu?en toute circonstance il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de cette incertitude du lendemain, constante, qui crée chez eux un sentiment d?infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants, sûrs d?eux-mêmes et de leur avenir, et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère ».

Si au début des années 90, les cotisations sociales calculées sur les revenus du travail représentaient 87 % des recettes de la Sécu, l?assiette de son financement s?est peu à peu élargie à l?ensemble des revenus du ménage : aux produits de placement, revenus de remplacement (chômage, retraite, etc.), revenus du patrimoine? En 2012, les cotisations sociales ne représentent plus que 58,4 % des recettes du régime général de la Sécu.


Image : Structure des recettes de la Sécurité sociale.

La CSG (Contribution sociale généralisée) a connu une grande évolution de son taux depuis sa création en 1991 par Michel Rocard. À l?origine, elle a été mise en place pour diversifier le financement de la protection sociale et plus particulièrement la branche famille, en remplacement des cotisations patronales d?allocations familiales. Son taux n?était que de 1,1 % et elle était appliquée aux revenus d’activités, aux revenus de remplacement et aux revenus du capital. En 1993, son taux est passé à 2,4 % pour permettre le financement du Fonds de solidarité vieillesse, dont la mission est de financer les avantages vieillesse des personnes ayant une faible pension de retraite. Ensuite, au fur et à mesure des années, la CSG a augmenté pour financer la branche maladie, l?autonomie, l?assurance chômage, et a maintenant 5 taux différents selon le type de revenus.

Et je vous passe le débat sur la nature de la CSG (cotisation sociale ou impôt) puisqu?il n?existe pas de consensus entre les services du gouvernement, le Conseil constitutionnel, la Cour de cassation, le Conseil d?État et la Cour de justice de l?Union européenne. Mais, ce que montrent l?évolution de la CSG, la multiplication des ITAF (impôts et taxes affectés, à savoir taxes comportementales sur le tabac, l?alcool et les jeux, taxe sur les salaires, multiples taxes et contributions concernant l?industrie pharmaceutique, taxe sur les véhicules de société?), et l?affectation d?une partie de la TVA à son financement, c?est que le régime de la Sécurité sociale n?est plus financé exclusivement par les entreprises et les salariés, avec des contributions sur les revenus du travail, comme imaginé en 1945. Il reste majoritairement financé par les cotisations sociales, mais comme l?écrit Benoît Bost, « il est toutefois réinterrogé par plusieurs facteurs externes. L?absence de plein emploi, la mondialisation et la concurrence internationale impactent l?économie nationale. De nombreuses recettes ont été recherchées pour que ce financement ne pèse pas exclusivement sur les revenus du travail. » La question actuelle sur une plus large contribution des retraités au financement de la Sécurité sociale est une conséquence de cette diversification des financements. En augmentant le taux de la CSG, ce ne sont pas seulement les travailleurs et les entreprises qui sont mis à contribution, mais une grande partie des citoyens-contribuables.

,Mais que vient faire le numérique dans tout ça ?

Le numérique intervient à différents niveaux dans cette question de la pérennisation de notre régime de protection sociale. Il y a d?abord l?évolution des statuts des travailleurs : bien que le salarié en CDI reste la norme en France (plus de 88 % des actifs sont des salariés et 85 % de ces salariés sont en CDI), les statuts précaires se multiplient : temps partiel, embauche plus courante en CDD au détriment du CDI, apparition du statut d?auto-entrepreneur, ? Sans compter que le statut d?indépendant précaire (tous les indépendants ne sont pas précaires, comme par exemple, les médecins, les patrons de PME, les avocats?), sans protection sociale, s?est développé avec l?apparition de nouveaux acteurs économiques (notamment les plateformes du type Uber ou Deliveroo), de nouvelles activités permises par un accès plus facile aux outils de production et l?acquisition de nouvelles compétence (Youtubeur, bloggeur, digital labor, travail de la multitude), de nouveaux modes de financement (financement participatif régulier, type Tipeee, ou au projet via des plateformes comme Ulule ou KissKissBangBang). Ces exemples pourraient paraître anecdotiques, mais il est fait de plus en plus référence à la recherche de la quête de sens et d?épanouissement dans le travail et au-delà des Youtubeurs les plus connus, des passionnés de philosophie, zététique, économie, politique, etc. essaient de gagner leur vie en faisant des vidéos. De par la pluralité des statuts, des activités et des sources de financements, mais aussi du fait de la fragmentation des parcours professionnels et de l?absence de protection sociale et de respect des conditions de travail acceptables, assurés par les nouveaux acteurs économiques, la situation de ces indépendants (même s?ils sont encore peu nombreux), doit être mieux prise en compte pour en faire aussi des travailleurs émancipés et protégés.

Par ailleurs, comme le rappelle la Coop des Communs dans sa synthèse « Réformer la protection sociale pour l?améliorer, dans le sens d?un droit commun », issue de son groupe de recherche collaborative « protection sociale, ESS et communs », « les évolutions de l?économie capitaliste attaquent de diverses manières (financiarisation, marchandisation, ubérisation, etc.) les piliers de la protection sociale (État, famille, entreprise comme agent économique central, communs, communautés). La marchandisation, promue par des décisions politiques, s?est solidement installée dans les principes d?attribution des droits et des prestations, dans la participation multiforme des groupes d?intérêts privés aux décisions publiques (retraites privées, sociétés pharmaceutiques?) et plus généralement dans l?idéologie managériale diffuse. »

L’éditorialiste et essayiste Nicolas Colin (@nicolas_colin), cofondateur du fonds d’investissement The Family, co-auteur du rapport Colin & Collin sur la fiscalité de l?économie numérique en 2013, de L’âge de la multitude en 2012 et auteur d?un nouvel essai Hedge ? a Greater Safety Net for the Entrepreneurial Âge, fait le même constat, mais dans un prisme plus étasuno-centré : « La crise de la classe moyenne occidentale est longue dans son processus. Il y a eu la mondialisation, puis la financiarisation et tout s?est encore accéléré avec la technologie. Les Âges Sombres de la financiarisation ont conduit à transférer davantage de risques sur les individus, à démanteler efficacement le Grand Filet de Sécurité 1.0 et à imposer un fardeau excessif au système financier. Maintenant que nous passons à un nouveau paradigme techno-économique, il est temps d?imaginer de nouvelles institutions pour la prospérité et la sécurité économiques. La question est de savoir qui va relever ce défi ».

Pas d?acceptabilité sans confiance

Avant même de parler de la réforme du financement de notre Sécurité sociale, un des défis actuels est sa compréhension par le plus grand nombre. Il y a tellement de sources de financement différentes et de changements de taux au gré des budgets qu?il est quasi impossible de dresser la cartographie des sources de financement, selon Benoît Bost, pourtant cadre dirigeant d?un organisme de sécurité sociale. Des taxes pourraient être supprimés, des exonérations de cotisations également (il en existe des dizaines selon le secteur d?activité, la situation géographique ou le statut de la personne sans que leurs résultats sur la baisse du chômage ne soient probants), et leur suppression pourrait être compensée par une hausse des taux de la CSG. Comme l?écrit Benoît Bost : « l?objectif de clarification est désormais au c?ur du devenir de notre système. L?acceptabilité du prélèvement social passe par la certitude donnée au cotisant que ces sommes seront affectées aux assurances sociales. Chacun doit pouvoir en vérifier la juste répartition. Mais cette transparence, aujourd?hui impérieuse, est très éloignée de la réalité ». Pour cela il propose d?intégrer un compteur mesurant notre taux d?effort au financement de la sécurité sociale au compte personnel d?activité. Ce compteur pourrait par exemple calculer le montant de taxe acquitté sur les paquets de cigarettes ou les jeux à gratter. À un moment où le débat sur le SelfData, la restitution des données personnelles aux individus, sous leur contrôle et à leurs propres fins, commence à se faire entendre, dans le but d?améliorer la confiance dans les organisations, les entreprises et les institutions, ce compteur pourrait être une application intéressante pour renforcer « le sentiment d?appartenance et d?adhésion » à notre système de protection sociale.

Le revenu universel n?est pas la solution

Le revenu de base, ou allocation universelle, revient souvent dans les discussions quand il s?agit d?aborder la réforme de la sécurité sociale en lien avec la nouvelle économie (économie des plateformes, économie contributive, économie collaborative?). Bastien Engelbach (@bengelbach) de la Fonda a dressé par exemple une intéressante cartographie des arguments en jeu dans le débat sur le revenu universel.

Or, le revenu de base n?est plébiscité ni par Nicolas Colin, ni par le groupe de recherche collaborative de la Coop des Communs. C?est une chimère séduisante, ambiguë et donc potentiellement dangereuse pour ces derniers. Séduisante, car « disposer d?un revenu, déconnecté des obligations du travail, est perçu (?) comme une voie nouvelle permettant de contribuer aux communs ou à des activités socialement utiles ». Ambiguë, car il n?est jamais dit s?il s?agit d?une allocation complétive (qui s?ajouterait à la protection sociale des différentes branches de la sécurité sociale) ou d?une allocation substitutive (qui viendrait en remplacement d?une partie ou de la totalité des prestations sociales existantes). Et donc dangereuse, car dans le cas d?une allocation substitutive (le cas le plus souvent cité par les hommes politiques de nos jours, car il faut bien trouver un moyen de le financer), les services collectifs gratuits ou dont l?usager ne paye pas la totalité du coût (éducation, petite enfance?) pourraient devenir payants et que les organismes privés assurantielles se développeraient encore plus, dans tous les secteurs de la vie, selon ce à quoi cette allocation se substituerait. Au final, le risque d’un affaiblissement de la solidarité collective et donc d’une régression sociale pourrait être forte.

Nicolas Colin, de son côté, remet en cause l?aspect simplificateur du revenu universel : à chaque personne le même montant quelque soit sa situation. Or, même si « l?entrepreneuriat est l?art de rendre les choses simples » selon lui, « il ne faut pas oublier que le filet de sécurité est complexe pour une raison, à savoir, fournir une sécurité économique à l?échelle des nations entières aux ménages et aux entreprises ». Mais il poursuite en disant ne pas comprendre comment distribuer un montant fixe à tout le monde peut prévenir l?ensemble de l?économie contre les conséquences néfastes de l?ère de l?entrepreneuriat. Par ailleurs, l?allocation universelle ne résisterait certainement pas aux alternances politiques : si un gouvernement la mettait en place dans une optique d?allocation complémentaire, elle pourrait se transformer en allocation supplétive par un autre gouvernement considérant que « cela rend les pauvres paresseux et que les riches n?ont de toute façon pas besoin de cet argent ». Mais comme le montrait son précédent article intitulé « Enough with this basic income bullshit », Nicolas Colin considère que la France a déjà son revenu de base avec le RSA (Revenu de Solidarité active) et avant lui le RMI (Revenu minimum d?insertion). Donc pour lui, les défenseurs du revenu minimum aux États-Unis devraient se concentrer sur la défense du filet de sécurité actuel.

Un grand filet de sécurité 2.0 ?

Pour faire face aux défis actuels de notre économie, Nicolas Colin ne compte pas sur une intervention puissante de l?État. Selon lui, il faut plutôt « imaginer une combinaison radicalement nouvelle de programmes d’assurance sociale, d’innovation financière et de mécanismes d’autonomisation des travailleurs afin de mieux gérer les risques et d’accroître la prospérité et la sécurité économiques pour tous ». Il explique plus loin : « le passage à l?ère entrepreneuriale appelle une nouvelle génération de crédit à la consommation, axée sur la facilitation des changements de carrière plutôt que sur l?achat de biens matériels tels que des maisons et des voitures à crédit. Nous devons exploiter la technologie pour fournir une meilleure assurance contre les risques critiques. Avec une réglementation adéquate, le marché peut produire des résultats similaires à ceux de l’assurance sociale. Le système fiscal doit également être mis à niveau pour prendre en compte les hauts et les bas de l’âge entrepreneurial. Nous devons aligner l?impôt sur le revenu des particuliers sur les principes qui régissent l?impôt sur les sociétés ». Et enfin : « les enjeux institutionnels sont clairs : nous devons créer plus d’emplois dans les services de proximité et les rendre plus attrayants et plus enrichissants. C?est l?objectif majeur du filet de sécurité. »

Avec ces quelques phrases, nous avons un résumé du Grand Filet de Sécurité 2.0 imaginé par Nicolas Colin : ce ne sont pas les États qui doivent garantir une protection sociale à chacun, mais le marché, avec notamment de nouveaux types de crédit à la consommation (et surement de nouveaux types d?assurances en tout genre) et de la technologie. On voit bien que le sujet de l?émancipation des travailleurs est toujours présent, mais la réduction de la pauvreté et des inégalités un peu moins flagrantes (d’ailleurs, il ne dit pas un mot de la réduction des inégalités que génère la concentration du capital des entreprises). Quand on connaît le risque qui pèse aux États-Unis avec les prêts étudiants par exemple, dont l?encours a dépassé la barre symbolique de 1500 milliards de dollars cet été, avec un taux de défaillance de 11,5 %, qui pourrait augmenter de 40 % d?ici 2023, on peut se demander si financer son changement de carrière par un prêt est une bonne idée. Mais selon Nicolas Colin, l’abondance de données crée de la valeur qui permettrait aux banques de prendre plus facilement de meilleures décisions de prêt (mais cela n’assure pas que ce soit avant tout à leur plus grand bénéfice, plutôt qu’à celui de leurs clients). Les banques doivent apprendre à exploiter toutes les données, afin de transformer tout, y compris les échecs, en informations créatrices de valeur. Au-delà, une prévision et un suivi plus complets des revenus individuels, grâce à la technologie, devraient permettre aux banques de demander plus facilement le remboursement du prêt sur des périodes de temps plus longues. Le gouvernement a bien sûr un petit rôle dans l?histoire : être une « main aidante » en acceptant cette nouvelle approche du système financier et en redistribuant les cartes entre les différents acteurs? Est-ce vraiment suffisant ? Peut-on vraiment faire confiance au marché, aux banques, aux nouveaux entrepreneurs? ?

Pour le moment, ce que l?on observe aux États-Unis ne ressemble-t-il pas plutôt à l’exact contraire ? Des Américains utilisent les services de financement participatif pour financer leurs soins médicaux, en utilisant des plateformes spécifiques, comme YouCaring ou même Facebook qui a mis en place une nouvelle fonctionnalité pour lever des fonds pour n?importe quelle cause. Et comme le dit le professeur en science de l’information Olivier Ertzscheid dans son article ?La caisse de grève crowdfundée. C’est (l’uberisation de) la lutte finale?, « le problème de fond est que le crowdfunding est en train de devenir, pour les Etats et les gouvernements, l’alibi parfait permettant d’assécher les financements publics. (…) Cet essor des logiques de crowdfunding qui dépassent désormais le seul secteur des industries culturelles pour contaminer des champs entiers de l’action publique doit nous amener à nous interroger sur le financement des politiques publiques. Et notamment dans le domaine de la santé où le pire est déjà en train de se mettre en place. Si nous ne sommes pas suffisamment vigilants et réactifs, nous sombrerons lentement mais sûrement dans un « marché de la pitié », un « mercy market » où « être malade ne sera plus suffisant, il faudra être aussi intéressant.? »

Aujourd?hui, aux États-Unis ou en France, les plateformes d?intermédiation refusent de reconnaître le statut de salarié aux indépendants qu?elles font travailler, le lien de subordination n?étant pas toujours explicite.

Quand il a été question de mettre en place de nouvelles mesures de responsabilités sociales (contribution à la formation professionnelle ou d?assurance contre les risques d?accidents du travail et de maladie professionnelle), dans le cadre de la loi El Khomri en mai 2017, on imagine bien que les plateformes n?ont pas sauté de joie. Heureusement pour elle, ces dispositions ont été pour le moment ?invalidées par le Conseil constitutionnel, par une décision du 4 septembre 2018, non pas sur le fond, mais sur la forme (adopté selon une procédure contraire à la Constitution).

Par ailleurs, les entreprises ont toujours cherché à diminuer leurs obligations vis-à-vis de leurs salariés. La demande d?abaissement des seuils d?effectifs déterminant le montant de certaines cotisations, comme le FNAL (Fonds National d?Aide au Logement), mais aussi l?octroi d?avantages pour les salariés (chèque-vacances, versement transport) ou l?apparition de nouvelles obligations (emploi de travailleur handicapé, élection de représentants du personnel?) en sont des exemples parmi tant d’autres. Comme le fait que des entreprises préfèrent ne pas embaucher pour ne pas dépasser les seuils de 11, 20 ou 50 salariés. Bref, on a un peu l’impression que l’entreprise paternaliste, promoteur du social, dont parle Nicolas Colin, est un peu un rêve qui n’existe plus depuis longtemps.

Faire de la protection sociale un (droit) commun

Pour rappel, comme l?explique Wikipédia, ce que l?on appelle « commun », est une ressource partagée, gérée et maintenue collectivement par une communauté. Celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en fournissant la possibilité de l’utiliser par tous. Ces ressources peuvent être naturelles (une forêt, une rivière), matérielles (une machine-outil, une maison, une centrale électrique) ou immatérielles (une connaissance, un logiciel). Les communs impliquent que la propriété n’est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation, mais comme un usage. En cela, le terme établit une troisième voie entre privé et public.

Pour la Coop des communs, les communs doivent servir à produire de la solidarité : « face à la prétention du néo-libéralisme à être le seul projet crédible et légitime pour dessiner les contours d?un monde juste, « les communs » constituent l?un des piliers d?une solution alternative, pratique et théorique, en émergence, où chacun est sujet de la production de la solidarité avec sa ou ses communautés d?appartenance. « L?approche des communs » recouvre à la fois un vaste forum de réflexion orienté vers l?action politique, et une variété d?activités humaines, pratiques et théoriques qui se réclament d?un « agir en commun » et d?une transition vers des formes d?organisation polycentriques. »

Au-delà de l?assurance d?une protection sociale permettant de pallier les inégalités sociales, de garantir des soins médicaux et d?assurer une retraite convenable, une sécurité sociale basée sur les communs tels que l’envisage la Coop des communs entraîne un renouveau démocratique, du fait de l?implication de la communauté dans sa gestion. Penser les communs ne se fait pas sans « l?agir en commun », et un agir politique, collectif et solidaire. Dans le secteur du travail et de l?emploi, il existe déjà des exemples d?espace de mutualisation (des risques, des fonctions), d?autonomie (en développant son activité de façon indépendante), de démocratie (représentation, gestion) et de sécurisation (en bénéficiant des droits du régime général des salariés) : les coopératives d?activité et d?emploi qui existent depuis plus de 20 ans. « Ici ce n?est pas le produit du travail qui est un commun, mais plutôt l?ensemble des infrastructures et des institutions du travail qui peuvent être considérées comme des communs ».

La synthèse évoque d?autres formes d?organisations plus démocratiques, prenant soin collectivement des ressources, s?appuyant sur une approche par les communs : le projet Co-City de la ville de Turin promouvant de nouvelles formes d?administration partagée avec les citoyens, la plateforme citoyenne Barcelona en Comù qui a remporté les élections municipales de 2015, les AMAP ou les coopératives énergétiques qui sont des structures économiques veillant à la satisfaction des besoins de chacun, la coopérative d?habitants Hôtel du Nord à Marseille qui travaille avec l?Hôpital des Quartiers Nord pour accueillir dans de meilleures conditions les familles de patients hospitalisés, intégrant ainsi la notion d?hospitalité dans la protection sociale, considérée comme un de ses piliers. L?hospitalité permet « de construire le sens du travail de production de solidarité à ses différentes échelles ».

Le défi du mouvement des communs est donc « d?élaborer une politique de protection sociale, correspondant à son propre vocabulaire : implication multi-acteurs tout au long de la chaîne, déploiement à diverses échelles et polycentrique, respect actif des différences de genre et de la diversité culturelle, coresponsabilité vis-à-vis des générations futures ». Vaste programme dont il faut dessiner les conditions pratiques, mais alléchant programme, qui ne pourra se faire sans concevoir les différentes échelles, micro et macro, ni en clonant des initiatives locales à un système national.

Des exemples de structures ayant un modèle coopératif montrent que l?on peut allier besoins économiques, aspirations individuelles et pouvoir démocratique. Et cela peut se faire à grande échelle. La Corporation Mondragon située dans le Pays basque espagnol est l?une des plus grandes coopératives avec 289 entreprises et entités. Elle se donne les objectifs d?une entreprise compétitive sur les marchés internationaux, par l?utilisation de méthodes démocratiques d?organisation de la société, la création d?emploi, la promotion humaine et professionnelle de ses travailleurs et l?engagement de développement de son environnement social. Bien sûr, ça marche plutôt bien pour les coopérateurs, et un peu moins bien pour les filiales étrangères ou les travailleurs non associés.

Dans le domaine numérique, sont apparus depuis quelques années des plateformes coopératives dans l?objectif de rendre le secteur technologique plus équitable. Par exemple, Daemo est une version coopérative du Amazon Mechanical Turk, qui s?appuie sur son interface d?ailleurs, et qui a été mise en place par une équipe de recherches de l?université de Stanford, pour garantir un salaire minimum de 10$ de l?heure. Mais suite à un article très élogieux de Wired, d?anciens participants à cette plateforme ont écrit un article sur Medium pour expliquer qu?ils n?avaient en fait que très peu de pouvoir de décision, seule l?équipe de recherche en avait, malgré l?élaboration d?une constitution ouverte aux amendements et révisions. La démocratie est toujours une construction difficile, même dans les plateformes coopératives, mais au moins, elles y aspirent. Ce qui n’est pas le cas dans un modèle porté entièrement par des entreprises qui ont toujours l’habitude de prendre des décisions pour d’autres.

L’un des grands enjeux autour de ces questions repose bien sûr sur la réforme du rôle social de l’entreprise comme le prévoit le projet de loi Pacte du gouvernement qui vise notamment à élargir l’objet social de l’entreprise afin qu’elle ne ne se limite pas à la recherche du profit, mais à un rôle social et environnemental dont elle doit tenir compte. Reste à connaître encore l’impact de cette réforme, et notamment, comme s’interroge Alain Supiot, de savoir si elle va permettre de renforcer la démocratie économique ou de la liquider.

Ce que montrent ces enjeux, c’est que les initiatives citoyennes ou privées ne suffiront pas pour répondre aux enjeux de protection sociale. Le programme du Conseil national de la Résistance en 1944 annonçait : ?Nous, combattants de l?ombre, exigeons la mise en place d?un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d?existence dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec la gestion par les intéressés et l?État?. Devons-nous nous satisfaire d?un ?nouveau pacte social? version start-up nation ou bien conserver l?esprit de 1944 en devenant de véritables contribuables contributeurs ?

Aurialie Jublin

  • Les pouvoirs et limites de la neuroplasticité (2/2) : voyage au pays de l?amélioration cognitive

Caroline Williams (@ScienceCaroline) est une journaliste scientifique, qui a notamment travaillé au New Scientist.Elle s’est demandé comment « améliorer son cerveau ». Par chance, elle était bien connectée. Plutôt que tenter de « hacker son esprit » chez elle en se basant sur les exercices et les techniques disponibles sur le marché, elle nous (...)

Caroline Williams (@ScienceCaroline) est une journaliste scientifique, qui a notamment travaillé au New Scientist.Elle s’est demandé comment « améliorer son cerveau ». Par chance, elle était bien connectée. Plutôt que tenter de « hacker son esprit » chez elle en se basant sur les exercices et les techniques disponibles sur le marché, elle nous entraîne, dans son livre Override (également publié aux Etats-Unis sous le titre « My Plastic Brain ») dans divers laboratoires prestigieux à Berlin, aux Pays-Bas, aux USA et bien sûr dans son Angleterre natale. L?amélioration cognitive fait voyager !

Dès son introduction, elle nous précise cependant la méthodologie qu’elle a suivie pour effectuer son expérimentation. Selon elle, il n’existe pas de technique « générale » d’amélioration cognitive. Lorsqu’on fait de l’exercice physique, explique-t-elle, pratiquer le jogging permet d’améliorer l’ensemble des performances sportives. Mais si vous faites seulement des abdos, vos bras n’en profiteront pas. Autrement dit, l’effort accompli lors d’un jogging se transfère à l’ensemble du corps. Selon elle, aucun exercice ou aucune technologie ne permet l’équivalent du jogging pour le cerveau. Les efforts fournis ne se transfèrent pas d’une capacité mentale à l’autre. Il n’existe que des « abdos », que des entraînements spécifiques et ciblés.

Sur ce point, elle s’oppose à l?opinion de certains chercheurs qui considèrent l?accroissement de la mémoire de travail comme un tel « jogging » (ce qu’est censé accomplir le « dual n-back » par exemple). Caroline Williams ne parle pas du dual n-back dans son livre, mais manifestement elle le connaît, puisqu’il en existe une capture d?écran dans l?ouvrage et qu?elle a correspondu avec Susanne Jaeggi, grande spécialiste de ce programme, avec laquelle elle a justement débattu de la valeur de ce jogging.

La journaliste a donc décidé de tester différents exercices mentaux, dans lesquels elle se sent limitée ou handicapée. A l’en croire, elle a beaucoup de lacunes : dépourvue d’attention, anxieuse à l?extrême, dénuée du moindre sens de l?orientation et nulle en maths (je la soupçonne d?exagérer un peu ses défauts !) ; elle a donc testé et cherché à améliorer toutes ces capacités (et d’autres, comme la créativité ou le sens du temps) les unes après les autres? Au menu, exercices cognitifs, mais aussi stimulation magnétique ou électrique transcranienne, et quelques tests IRM pour vérifier le tout. Et bien sûr la méditation « pleine conscience », effectuée là encore sous la direction d’une professionnelle qualifiée.

Apparemment, pas mal de choses ont fonctionné… enfin, jusqu’à certaines limites.

Les effets indirects de l?amélioration cognitive


Une grande caractéristique des résultats obtenus par Caroline Williams me semble être résumée par un seul mot : stratégie. En effet, il me semble que sur bien des points ce qu’elle a été capable de modifier est moins la faculté mentale en elle-même que les moyens par lesquelles elle la met en ?uvre : par exemple Williams est une jeune maman qui vit dans l’angoisse de voir son enfant renversé par une voiture sur le chemin de l’école. Après ses exercices sur l’anxiété, elle a pris la décision de prendre avec son fils une route plus longue, mais plus sûre. Curieusement, l’idée ne l’avait pas traversée jusque là : « Je ne sais pas pourquoi je n?y avais pas pensé auparavant – peut-être que le fait de remplacer la panique par une concentration sereine a contribué à laisser de la place dans mon cerveau non seulement pour me soucier de la route, mais aussi pour trouver une solution. »

Ses expériences avec le fameux Feelspace montrent aussi comment cet outil a pu changer sa stratégie d?orientation. Rappelons que Feelspace que nous avons déjà mentionné dans nos colonnes, est une ceinture dotée d’un système magnétique envoyant au corps une vibration chaque fois que le sujet fait face au Nord. On dit qu’après avoir utilisé la ceinture un certain temps, le porteur devient capable de se repérer vers les points cardinaux une fois la ceinture enlevée. Évidemment, dit comme ça, ça paraît assez magique. Caroline Williams nous explique en fait comment ça marche. C’est plus limité, mais également plus crédible.

Comme beaucoup de gens, Caroline Williams à une vision « égocentrée » de l’espace autour d’elle. Autrement dit, elle est capable de se diriger à l’aide de différents points de repère (par exemple l’église, la boutique de fringues, la maison au toit vert avant de tourner à gauche). Elle a du mal à adopter une vision allocentrée, autrement dit de créer une « carte mentale » du lieu qu’elle traverse, indépendamment de son propre parcours. Conséquence de ce handicap, la difficulté de trouver des raccourcis ou de changer de chemin sans se perdre.

Alors qu’elle a adopté le « Feelspace » pendant quelques semaines pour parcourir les environs de son voisinage elle est devenue capable d’associer le Nord et les autres points cardinaux aux différents points de repère qu’elle connaissait. Ce qui lui a permis petit à petit de bâtir une « carte mentale » de son environnement et ainsi pouvoir mieux s’orienter. Mais de saisie intuitive du Nord, point. Et évidemment, cette connaissance ne se transfère pas. Il suffit de se retrouver dans un nouvel endroit pour que tout soit à recommencer.

En fait, on a l?impression à la lire que beaucoup de ces techniques fonctionnent effectivement, mais pas toujours de la manière prévue et beaucoup moins directement qu’on pourrait le croire.

Ainsi, après une séance de stimulation magnétique transcranienne accompagnée d’exercices destinés à accroitre l’attention, Caroline Williams a pu expérimenter la zone, ce fameux état mental on l’on peut exécuter ses tâches facilement et sans distraction. Mais, lui ont précisé les chercheurs avec qui elle a travaillé, il ne faut pas s’attendre à ce que cet état dure indéfiniment. « C?est apparemment l?inconvénient de l?entraînement cérébral chez les adultes. Tout comme avec l?exercice physique, vous devez rester concentré ou vous allez devenir aussi flasque qu?avant. » Cela ressemble assez aux résultats obtenus avec les souris mentionnés dans la première partie de cet article : les adultes peuvent changer leurs facultés mentales, mais c’est la pérennité qui pose problème. Pour conserver un peu de cette attention accrue, il lui a donc fallu adopter certaines pratiques. Au premier rang, la fameuse méditation « mindfullness »…

Au final, qu’a-t-elle retiré de son expérience sur l’attention ? « Au moins, je sais maintenant à quoi ressemble la «zone» et je me rends plus aisément compte quand je m’y retrouve, et surtout je sais quand j’en suis si éloignée qu’il serait préférable que je m’absente de mon bureau pendant une demi-heure ou plus. Et aller faire une balade. Mais surtout, cependant, je voulais savoir si je pouvais utiliser les neurosciences pour améliorer ma concentration, et la réponse est un oui retentissant – bien que d?une manière légèrement différente de celle que j?espérais ».

Autre exemple, elle s’est soumise à une stimulation transcranienne dans le laboratoire de Roi Cohen Kadosh (dont nous avons déjà parlé), pour augmenter ses capacités mathématiques. Mais se demande-t-elle, est-ce vraiment la faculté de manipuler les nombres qui se retrouve améliorée ou est-ce que le « zap » (pour employer le terme familier désignant la stimulation transcranienne) s’est contenté de lui ôter une part de l’angoisse et de la répulsion qu’elle éprouve à pratiquer les mathématiques ?

« Si vous pouvez vous débarrasser de cet obstacle », explique-t-elle, « cela libérera une certaine capacité mentale que vous pourrez ensuite utiliser pour effectuer des additions. Contrairement à la hype sur l?entraînement et la stimulation du cerveau, il n?est pas toujours question d?augmenter une faculté, mais plutôt de libérer celle que vous possédez déjà ou de supprimer un bloc qui n?a pas de raison d’être actif dans ce contexte. »

Le livre de Caroline Williams n’est pas un ouvrage de développement personnel, mais plutôt le récit d’une expérience personnelle. Elle donne quand même certains conseils à la fin de ses chapitres. Et pour les maths elle retrouve le point de vue de Maia Szalavitz et de Gary Marcus : on ne s?améliore qu’en pratiquant beaucoup et souvent. Décevant ? C’est la vie !

La méditation et l’exercice physique, indispensables ?


Et si elle ne devait garder qu’une technique parmi toutes celles qu’elle a expérimentées ? Pour elle pas de doute, il s’agit de la méditation. Pourtant, elle n?était pas dénuée d’à priori sur cette technique, et notamment sur ses adeptes : »lorsque les gens qui pratiquent beaucoup la méditation vous expliquent à quel point ça fait du bien, ils le font toujours avec ce? regard. C?est le genre de regard que vous trouvez souvent sur les visages de religieux pieux qui espèrent vraiment que vous aussi, vous verrez la lumière. Il y a un sous-entendu légèrement suffisant qui implique qu’ils se sentent vraiment désolés que vous ne l’ayez pas encore trouvée, et pour une raison quelconque, cela me met incroyablement en colère ». Sa première séance, pourtant, n’a pas donné de résultats extraordinaires. Comme elle le raconte dans son « journal de méditation » qui ponctue les différents chapitres de son livre, ça ne s’est pas très bien passé : « Je rentre chez moi avec un léger mal de tête et une sensation de léthargie. Et je suis légèrement de mauvaise humeur pour le reste de la journée. Je ne fais pratiquement aucun travail – ce qui est agaçant, car une partie de l’objectif est de m’aider à me concentrer. J’ai lu les recherches, je sais que c’est une pratique censée être très bonne pour mon cerveau. Seulement, je ne suis pas sûre de l?apprécier. »

Et pourtant, à la fin de son bouquin, elle revient largement sur cette mauvaise première impression :

« Je suis consciente que cela semble être en contradiction avec ce que j?ai déjà dit à propos de l?existence d?un exercice cérébral capable de stimuler l?ensemble du cerveau. Et je continue à le penser – gardez votre argent dans votre poche et laissez les applications d?entraînement cérébral de côté pour le moment. D’un autre côté, si, comme moi, vous avez du mal à garder votre esprit concentré sur votre travail ou même à cerner ce qui vous stresse dans le monde, alors il me semble qu’il n’existe qu’un seul exercice pour renforcer le contrôle du cortex préfrontal – et c’est la méditation. »

Une autre forme d’exercice a sa faveur, mais ce n’est pas un exercice mental. « Quand j’ai commencé tout cela, je recherchais l’équivalent cérébral d’un jogging autour du pâté de maisons et de 20 pompes. La bonne nouvelle est qu’il en existe un. La mauvaise nouvelle est qu?il s?agit d?un jogging autour du pâté de maisons et de 20 pompes. »

En effet, l?exercice physique semble bien rester la seule option confirmée pour développer nos capacités cérébrales. Mais Caroline Williams en donne une explication : en effet, l’exercice favorise la création de diverses molécules impliquées dans la croissance, et notamment le BDNF, ou Facteur neurotrophique dérivé du cerveau, une protéine qui maintient la santé des neurones existants et favorise la création de nouveaux neurones.

Reste à savoir quelle est la part de placebo dans tout cela ! Si apparemment l’efficacité de ces techniques semble réelle (mais rappelons que Caroline Williams a travaillé avec des laboratoires, en subissant des examens constants pour évaluer ses progrès), on peut s’interroger sur le rôle de la croyance dans cette efficacité. C’est ce que laisse penser une récente méta-analyse (c’est-à-dire une étude évaluant et synthétisant plusieurs travaux antérieurs) relatée par Education Week, qui semble montrer qu’introduire auprès des étudiants le concept de « neuroplasticité » suffit à convaincre ces derniers que leur esprit peut se modifier et facilite ainsi leur motivation pour l’étude des sciences, y compris les terrifiantes mathématiques.

La neuroplasticité, il faut d’abord y croire !

Rémi Sussan

  • De l?éthique dans les organisations : réduire le fossé entre pratiques et discours

La conférence Ethics by Design (@designethique) qui se tenait à Saint-Denis début octobre était l’occasion de faire le point sur la conception éthique dans ses multiples acceptions. L’un des fils rouges de ces rencontres, interrogeait la question de l’éthique dans les organisations? Retour sur quelques-unes des présentations, pour tenter de (...)

La conférence Ethics by Design (@designethique) qui se tenait à Saint-Denis début octobre était l’occasion de faire le point sur la conception éthique dans ses multiples acceptions. L’un des fils rouges de ces rencontres, interrogeait la question de l’éthique dans les organisations? Retour sur quelques-unes des présentations, pour tenter de cerner les forces et les limites du sujet.

Éthique, la démocratie en entreprise ?

Dans une table ronde qui introduisait la question de l’éthique dans les organisations, le philosophe Stéphane Vial (@svial), faisait quelques salutaires rappels préalables. « L’éthique, c’est l’ensemble des règles qui déterminent le comportement ou l’action ». Ces règles dépendent notamment de valeurs qui peuvent être personnelles, organisationnelles, politiques, etc. « L’éthique est donc faite de dilemmes ». Cette éthique s’inscrit dans des processus, des modèles et des pratiques? qui deviennent éminemment complexes à mesure que les organisations elles-mêmes sont complexes, comme le pointait la chercheuse danah boyd. Il semble donc toujours plus facile d’être éthique quand on est petit, ce qui entre en contradiction avec le fait que tout le monde souhaite avoir un impact à grande échelle. « Comment garder ses buts éthiques initiaux quand une structure grandit, quand elle gagne trop d’argent ? », questionne Stéphane Vial. Trop souvent, le design agit sur le registre des moyens, des outils? plus que sur la finalité. Or celle-ci aussi se doit d’être interrogée par le design estime le philosophe.

Pour la chercheuse Marie-Julie Catoir-Brisson (@MJcatoir) du laboratoire Projekt de l’université de Nimes et du projet Som’Health (un projet de recherche sur l’amélioration de la prévention, la prise en charge et le suivi des troubles du sommeil), il est difficile de prendre en compte à la fois les questions éthiques qui reposent sur la techno, sur la conception, sur l’organisation des organisations? Pourtant, c’est dans tous les process et dans tous les processus qu’il faut trouver des réponses éthiques. Les questions éthiques se posent donc tout le temps, partout, à chaque instant et de manière dynamique. C’est assurément ce qui en fait une question difficile et une question importante.

Reste que quand elles n’appliquent pas des réponses éthiques toutes faites, nombre d’entreprises se parent des oripeaux de leurs vertus. Mais bien souvent, la question éthique devient d’autant plus béante qu’il y a un décalage fort entre le discours et la réalité.

C’est sur ce fossé que travaille la doctorante Margaux Langlois (@mechagow), qui s’intéresse à la démocratie dans l’entreprise. « Bien souvent, on estime que la démocratie est éthiquement supérieure, pourtant nous peinons à l’appliquer dans les organisations. D’où vient cette différence entre théorie et réalité ? »

Le gouvernement par le peuple s’organise selon 3 principes fondateurs, rappelle la chercheuse, à savoir la participation des membres aux décisions qui les concerne, la liberté individuelle d’action ou de participation et une égalité de statut entre les membres. De son côté, la question de la démocratie au travail ne se résume pas aux entreprises libérées. Dès les années 30, on commençait à se poser des questions sur le management participatif. Dans les années 50, de grandes entreprises, comme Volvo en Suède, ont cherché à organiser des équipes autonomes. Dans les années 70, les pays scandinaves ont imaginé la « démocratie industrielle », initiant les participations des salariés au conseil d’administration, les délégués du personnel ou les comités d’entreprises? Depuis les années 2000, ce sont les entreprises libérées, les formes holacratiques ou sociocratiques et l’économie des plateformes qui drainent ce mouvement, en valorisant la participation et l’autonomie des salariés (voir notamment nos articles L’autogouvernance peut-elle devenir un modèle de société ? et notre dossier Vers des organisations du travail humaines). Reste qu’il demeure bien souvent un écart entre la volonté démocratique et sa réalité. La chercheuse rapporte ainsi l’exemple d’une Scoop, sans hiérarchie ni organigramme, mais où les membres reconnaissaient pourtant qu’une hiérarchie s’impose de fait. Dans cette structure, l’égalité elle-même avait des limites. Les stagiaires par exemple avaient moins de droits que les autres. Mais pas seulement : la hiérarchie informelle restait liée à l’ancienneté dans l’organisation et au niveau de compétence perçus, au détriment des nouveaux qui avaient du mal à se faire entendre. Pour Margaux Langlois, il y a là une tension entre l’éthique de l’entreprise et l’éthique de la démocratie qu’on retrouve souvent dans les organisations. D’un côté on favorise la hiérarchie et la domination et de l’autre pas. Si on peut comprendre qu’il y ait des limites au partage de pouvoir, reste qu’elles ne peuvent pas se justifier par des contradictions qui demeurent non explicites.


Image : Margaux Langlois sur la scène d’Ethics by Design, photographié par Marie-Julie Catoir-Brisson.

La chercheuse évoque ensuite un autre de ses terrains, une communauté en ligne où membres, sympathisants et quelques rares salariés sont censés partager la gouvernance d’une organisation. Dans les faits pourtant, la communauté partage peu de règles explicites sur son fonctionnement. Les relations informelles semblent la règle. On y valorise la liberté d’entreprendre, qui ressemble plus à une injonction, mais qui n’est définie par aucune limite en terme de droits ou de devoirs. Qui est légitime pour parler ou être critique ? Au final, constate la chercheuse de son travail sur cette organisation, la démocratie se révèle plutôt excluante qu’autre chose.

Historiquement, la démocratie a longtemps été élitiste (censitaire). C’est encore le cas parfois. Dans bien des entreprises démocratiques, la démocratie tient plus du régime monarchique éclairé que de la démocratie. Le management participatif « sert » parfois à faire adhérer aux innovations proposées par le « despote éclairé ». « Offrir un permis de voter ne signifie pas vraiment toujours offrir un choix ». Il n’est pas rare ainsi que sous prétexte d’insuffler plus de démocratie, s’impose des dispositifs ou des méthodes qui ne sont pas choisies démocratiquement?

Plusieurs formes de démocratie organisationnelles existent. On distingue notamment une démocratie représentative (sur le mode de l’élection) qui donne les coopératives. La démocratie participative (sur le mode de la participation directe) qui donne l?entreprise libérée. La démocratie délibérative (qui valorise la délibération et la décision par consensus) : qui est plutôt du type sociocratique. Derrière ces formes variées, elles répondent à plusieurs critères : à savoir un système de gouvernance qui valorise à la fois des objectifs personnels et organisationnels, qui valorise les contributions et la politique d?organisation et qui valorise l?alignement entre l?individu et le collectif et le fait de modifier collectivement les objectifs.

La question de l’éthique interroge le jugement de valeur lui-même. Les exemples rapidement esquissés soulignent les dérives de ce qu’il y a d’informulé dans le pouvoir, l’écart entre le discours affiché et la réalité des pratiques. Or, bien souvent, on voudrait qu’une opinion soit légitimée pas tant par la qualité de la personne qui l’énonce, mais par le nombre de personnes qui la défendent. « L’éthique nécessite aussi de prendre en compte un principe qui n’est pas nécessairement affiché derrière les idéaux de participation, de liberté et d’égalité : celui de la subjectivité ». Pour Margaux Langlois, la démocratie en entreprise n’est pas un principe si simple à plaquer sur une organisation. Elle pose aussi des questions sur la souveraineté et la propriété des moyens de production, sur le rôle des actionnaires, sur le temps démocratique… « Les principes démocratiques ne sont pas magiques ! » Dans certaines organisations, ils permettent de couvrir le fait que rien n’avance, car nul n’est en situation de force. Le système démocratique doit convenir aux finalités, et il ne peut peut-être pas s’appliquer à tous les champs d’intervention de l’entreprise. Reste à délimiter clairement ce qui relève de la démocratie dans les organisations et ce qui n’en relève pas. C’est certainement sur ce point qu’il y a des progrès à faire !

L’éthique : c’est s’intéresser aux formes concrètes

Le grand écart entre le discours et les pratiques, c’est également ce que constate le designer Xavier Figuerola (@xavierfiguerola), du collectif VraimentVraiment (@vrmtvrmt, blog). VraimentVraiment est une agence qui travaille particulièrement sur et pour les organisations publiques. Leurs activités vont par exemple de la conception de stratégies d’accueil pour un centre des impôts à l’heure de la dématérialisation (un travail réalité pour la Direction générale des Finances publiques qui s’adressait notamment aux publics éloignés du numérique), à des travaux réalisés avec des allocataires du RSA pour le CD76? Ces travaux s’intéressent donc à des artefacts spécifiques qui bien souvent, concrètement, incarnent les politiques publiques. « La particularité des objets qui incarnent les politiques publiques est que quand ils sont ratés, ils impactent tout de même des publics et notamment des publics en difficulté ». Et ce, alors que l’acteur public a pour principe fondamental d’accompagner tout le monde.


Image : Xavier Figuerola sur la scène d’Ethics by Design, photographié par Stéphane Vial.

Pour Xavier Figuerola, ce travail s’intéresse à la complexité même que sont les objets des organisations publiques? À l’image du travail du photographe Jan Banning qui a pris des images de la réalité de la bureaucratie à travers le monde, l’enjeu consiste également à montrer les personnes et les complexités qui font les politiques publiques. Si les organisations publiques portent des valeurs comme la défense de l’intérêt général, leur mise en oeuvre se révèle souvent complexe et lourde, ce qui conduit parfois à échouer ou ne pas délivrer jusqu’au bout les valeurs qu’elles portent. Pour Xavier Figuerola, c’est là qu’intervient le « design des politiques publiques, pour relier les discours, les valeurs, et la politique telles qu’elles s’incarnent au quotidien.

Tout le monde connaît par exemple les Conseils de quartier, ces dispositifs de participation qui ont pour but de construire avec les habitants les politiques des villes. Via ces dispositifs, on invite les habitants à la table de la conception. Si le message est « fort et beau », son rendu opérationnel sur le terrain pose bien souvent question. Souvent, il s’incarne dans des réunions tardives, où des élus et des techniciens viennent parler à des habitants plus que les écouter. Dans leur mode d’organisation même, ces dispositifs mettent de côté nombre de publics, comme les jeunes, les parents, ceux qui maîtrisent mal la langue et le discours? « La manière même dont s’incarne le dispositif génère du non recours et fait que ceux qui devraient prendre la parole ne la prennent pas ».

Le RSA est un dispositif complexe. Pour y avoir recours, il faut passer des étapes nombreuses et compliquées. Devenir allocataire est difficile notamment du fait de devoir gérer des courriers et des demandes provenant d’administrations très différentes. Au final, 50 % des personnes qui pourraient en bénéficier n’ont pas recours au RSA. « Le RSA ne répond pas à l’enjeu d’inclusivité qui est le sien ! »

Xavier Figuerola est pragmatique. Le problème n’est pas dans les valeurs ou dans l’éthique, mais dans leurs incarnations : comment les rendre concrètes de bout en bout ? Comment maintenir le sens des projets, de l’analyse qui les décide à leur mise en oeuvre effective ? Comment rendre l’éthique concrète ?

En guise de réponse, le designer propose plusieurs pistes, fruit de l’expérience de l’agence. La première consiste bien sûr à s’intéresser à la forme concrète des politiques. « Trop souvent, on rencontre une négligence (quand ce n’est pas un mépris) pour la forme ». Le Conseil de quartier par exemple se reproduit sans toujours interroger la manière dont le dialogue est institué. Il reproduit des postures de pouvoir habituelles, sans interroger l’absence de certains publics ou la verticalité du dialogue orchestré. Que se passerait-il s’il avait lieu au marché ? Ou s’il se faisait à la sortie du lycée ? Il est nécessaire de réinventer le processus de dialogue lui-même, les moments de rencontres, les lieux, la forme même de la rencontre? Ce mépris de la forme est particulièrement présent dans les formulaires et courriers. Ces objets administratifs, très normés, soulignent, dans la façon même dont ils sont conçus, que certains peuvent les consulter et d’autres les remplir. « Le formulaire n?est pas neutre ! » Celui du RSA par exemple raconte plus un contrôle qu’un accompagnement social. L’agence a ainsi travaillé sur un formulaire, pour en faire un objet de négociation entre le demandeur et le demandant, pour en faire un objet de suivi entre un travailleur social et un allocataire et remettre de la confiance plutôt que du contrôle.


Image : Proposition de l’agence Vraiment Vraiment pour transformer le formulaire du RSA, image extraite de la présentation de Xavier Figuerola.

Pour Xavier Figuerola, « la forme est un niveau d?intervention trop souvent oublié ». « Anticiper la façon dont les politiques publiques s?incarnent au quotidien permet de penser des objets plus en phase avec les politiques qu?elles mettent en oeuvre ». Reste, prévient le designer, que faire de très belles formes sur des objets qui n?ont pas de fonds, ne suffira pas à leur donner du sens. La forme donne du sens, pour autant qu’il y ait du fond !

Un autre constat d’amélioration consiste à inclure les usagers au bon moment. « Beaucoup de projets viennent vers le design pour créer de la participation et des cadres de collaboration. Et effectivement, inclure les usagers à la conception permet de construire des cahiers des charges plus pertinents » Le risque est que les démarches participatives deviennent une mode au détriment de la promesse qu’elles portent. Beaucoup des commanditaires publics qui viennent chercher l’agence le font avec une appétence pour faire participer les publics, que ce soit par souci démocratique ou par souci de vouloir paraître innovant? Reste que si inclure les usagers dans certaines étapes de la conception est pertinent, inclure tout le monde en permanence contribue plutôt à créer des cahiers des charges mous ou obèses, des ensembles de doléances qui ne font pas projet. Les projets ont besoin d’être pilotés ! Il faut savoir régler quand la participation apporte et quand elle dessert. « Les usagers ne sont pas des designers. Les usagers sont experts de leurs usages certes, mais ne sont pas pour autant des concepteurs. À trop en faire, le risque est de piloter de belles démarches, sans en faire de bonnes !

L’autre valeur sur laquelle insister pour que le sens demeure consiste à « faire remonter le terrain le plus haut possible ». En fait, l’administration a beaucoup d’information sur ses usagers. Cette sur-connaissance laisse entendre qu’elle les connaît bien. Mais les outils statistiques qu’elle utilise projettent des moyennes plus que des personnes. Beaucoup d’information n’aide pas nécessairement à comprendre. Les Big data font disparaître la réalité des usagers derrière les services, alors qu’il est nécessaire de les rendre à nouveau visibles. Xavier Figuerola montre ainsi la photo d’une volumineuse boîte d’archive. C’est le dossier de demande d’allocation d’une personne en perte d’autonomie. Une valise de 4,5 kilos de papiers de démarches. Pour le designer, réincarner la question des usagers est primordiale pour la faire remonter jusqu’aux directions, jusqu’à ceux qui sont au pilotage stratégique des projets. Le terrain permet toujours de comprendre ce qui est pertinent de ce qui ne l’est pas.

Une autre modalité qui permet de conserver l’éthique des projets consiste à construire de nouvelles représentations. Dans les approches qu’utilise Vraiment Vraiment, le récit pour imaginer des futurs possibles permet de faire réagir sur des choix stratégiques, de questionner les organisations publiques. En cela, la fiction n’est pas un exercice hors sol, elle permet d’envisager autrement les sujets.

Enfin, dernier levier, mais non des moindres : il est nécessaire d’embarquer les agents, les partenaires et les directions dans ces exercices. « Faire des projets ne transforme pas ». Il faut aussi parvenir à changer les approches, les équipes elles-mêmes. Ce travail d’accompagnement est un processus qui vise, derrière les projets portés, à accompagner les organisations dans leur transformation, à trouver de nouveaux positionnements. C’est tout le travail du programme la Transfo de la 27e région que l’agence accompagne : construire des laboratoires dans les organisations pour créer de l’innovation en interne. Cela passe par des modalités de travail, des rôles à réinventer pour permettre à différents services par exemple de travailler ensemble. Et cet accompagnement méthodologique a souvent plus d’impact que le projet lui-même. Pour cela, il faut accepter qu’un projet ait parfois une portée limitée, au profit d’un cadre de travail apprenant.

L’enjeu au final consiste surtout à respecter les valeurs, à les rendre opérationnelles jusqu’au bout. Reste que transformer les organisations n’est pas facile. Trop souvent, les organisations publiques rangent ce type d’interventions dans les prestations : une logique simple qui n’aide pas toujours à inventer un cadre de collaboration différent, à dépasser le projet pour lui-même…

Comment être une entreprise éthique ?

Guillaume Champeau (@gchampeau), directeur éthique et juridique du moteur de recherche Qwant, pose des questions similaires : la question éthique est-elle compatible avec le modèle d’affaire d’une entreprise ?

S’interroger sur l’éthique d’un moteur de recherche consiste à identifier les responsabilités inhérentes à un service de ce type. Un moteur de recherche donne accès à l’information? Sa première responsabilité consiste donc à ne pas restreindre les résultats et à assurer la liberté d’expression de ceux qui l’utilisent comme de ceux qu’il référence. Cela implique de choisir quelles informations sont mises en avant dans les recettes algorithmiques du moteur, quand toutes les requêtes sont automatisées et appliquent partout les mêmes méthodes. Quel résultat renvoie une requête ? Qui donne la bonne information ? La question des contenus illicites pourrait paraître assez simple, puisque ceux-ci sont définis assez clairement : il suffirait de supprimer les contenus qui font l’apologie du terrorisme, de la pédopornographie, ou qui contreviennent au droit d’auteur? Le problème, c’est que ces définitions achoppent vites sur des zones grises, à la frontière du licite et de l’illicite. Sans compter qu’il faut aussi appliquer des lois locales : si on a recours à Qwant en Russie, en Chine ou en Turquie, quelles lois appliquer ?… Les zones grises sont innombrables, pointe Guillaume Champeau. Faut-il indexer tel ou tel site ? Qui décide de ce qu’est une fake news ? Que faire des contenus choquants ou violents qui ne ressortent pas clairement des contenus illicites ? Quand on créé un moteur de recherche dédié pour les enfants, comme Qwant Junior, certain nous reproche de faire du filtrage? Comment mettre en avant ses propres services – comme le service de cartographie que prépare Qwant – dans les résultats de recherche ? Comment distinguer les résultats d’indexation des partenariats commerciaux ?… Travailler aux questions éthiques que posent les résultats d’un moteur de recherche semble poser bien plus de questions difficiles que d’apporter des solutions simples, à en croire les captures d’écrans de requêtes sur Qwant que montre Guillaume Champeau. Sans compter que, demander aux plateformes de résoudre cette zone grise est compliquée souligne-t-il très pertinemment, « Plus on va demander aux plates-formes comme Qwant ou les Gafam de se faire juge à la place du juge, régulateur à la place du régulateur, moins on aura de liberté d’expression ».

Par nature, les moteurs de recherche collectent de l’information sur leurs utilisateurs, du fait même des questions que les utilisateurs posent. Or, on peut déduire beaucoup de choses depuis leurs requêtes. Quand on enregistre les requêtes des utilisateurs, on sait rapidement tout de lui : ses idées politiques, son niveau de revenu, son niveau socioculturel, ses goûts, etc. La mission de Qwant n’est pas de collecter ce type d’information. « Pour nous, la souveraineté individuelle est primordiale et se situe entre la vie privée et la liberté d?expression et d?information des utilisateurs ». Cette question de souveraineté n’est pas anodine : « personne ne doit exploiter ce que vous faites sur internet, plus vous reprenez la main sur vos données plus vous êtes souverain dans vos choix ». Ce n?est pas le positionnement de tous les moteurs, rappelle Guillaume Champeau en égratignant son principal concurrent. Google sait ce que vous cherchez, à qui vous écrivez, où vous aller, ce que vous avez prévu de faire (agenda), sait avec qui vous partagez vos documents? Via l’étendue de sa gamme d’outils, du mobile aux enceintes connectées, il connaît la composition de votre foyer, votre rythme de vie, etc. Le principe de Qwant est inverse : « on ne veut pas savoir ! » Pour cela, le moteur développe des services sans collecte d’information, sans cookies, sans historiques de recherche? où les recherches sont chiffrées par défauts, où les journaux des connexions des utilisateurs sont anonymisés? Cela suppose un travail technique nécessitant de déployer des infrastructures propres et de mettre en place une galaxie de services basés sur ces principes.


Image : Guillaume Champeau, sur la scène d’Ethics by Design, qui explique tout ce que Google sait de nous, photographié par Yaël Benayoun.

Si Qwant se pose des questions éthiques, reste que le moteur est avant tout un service commercial. Qwant propose des publicités sans ciblage des profils : elles sont simplement liées aux requêtes que vous tapez dans le moteur. C’est un modèle qui reste assez efficace. Aujourd’hui, 80 % des revenus liés à la publicité en ligne ne sont pas le fait de publicités personnalisées. Google ne gagne que 10 à 20 % de revenus de plus par la publicité ciblée, ce qui signifie suggère-t-il qu’ils pourraient très bien vivre sans…

Pour Guillaume Champeau, l’éthique est une contrainte créatrice qui permet de se distinguer de la concurrence, de proposer un service différent, de porter des valeurs différentes dans un monde qui a besoin de diversité. Cela se traduit dans le poste qu’occupe Guillaume Champeau depuis 2016. Le directeur de l’éthique dispose ainsi d’un droit de veto sur les projets et leur intégration, est intégré au comité de direction et est interlocuteur de toutes les équipes. Au quotidien, cela consiste à observer les innombrables questions que remontent les utilisateurs, prendre des décisions au cas par cas et aussi décider de politiques globales. Reste que la fonction a permis d’inscrire les valeurs que portait le fondateur de Qwant dans le cahier des charges de tous les projets de l’entreprise?

En tout cas, la difficulté à faire se rejoindre le discours éthique et les pratiques n’est pas si simple. C’est une oeuvre de longue haleine dans un océan de difficultés. À défaut de grands principes, beaucoup oeuvrent à résoudre chaque défi problème après problème, embûche après embûche. Patiemment. Courageusement. Il n’y a définitivement pas de solution éthique magique !

Hubert Guillaud

  • Biberonnés à YouTube

James Bridle nous avait alerté sur ces étranges programmes pour enfants qui colonisaient YouTube (voir également Technologie : l’âge sombre). Alexis Madrigal (@alexismadrigal), pour The Atlantic s’est rendu en Inde dans les studios de Chuchu TV, à la rencontre de son créateur Vinoth Chandar (@vinoth27), une chaîne YouTube qui a plus (...)

James Bridle nous avait alerté sur ces étranges programmes pour enfants qui colonisaient YouTube (voir également Technologie : l’âge sombre).

Alexis Madrigal (@alexismadrigal), pour The Atlantic s’est rendu en Inde dans les studios de Chuchu TV, à la rencontre de son créateur Vinoth Chandar (@vinoth27), une chaîne YouTube qui a plus de 19 millions d’abonnés (ce qui la place dans les 25 premières chaînes YouTube au monde).

« Nous voulons être le prochain Disney », affirme sans ambages son créateur. Reste que ses programmes composés exclusivement de comptines simplistes et colorées, rythmées et dansantes, semblent pour l’instant assez éloignés des narrations plus complexes du géant américain des contenus pour enfants. Chuchu TV n’est que la plus grande marque des contenus pour enfants sur YouTube qui se développent un peu partout dans le monde, rapporte The Atlantic (on trouve d’autres studios, comme Little Baby Bum à Londres, Animaccord à Moscou, Videogyan à Bangalore, Billion Surprise Toys à Dubai, TuTiTu TV à Tel Aviv ou LooLoo Kids en Roumanie…). Pour Madrigal, la question est de savoir si ces nouveaux acteurs signent la fin de la domination américaine sur le divertissement pour enfants, au profit de contenus « exubérants, bon marché et étranges ». Chez ChuChu TV, plus de 200 personnes travaillent à produire ces vidéo-clips pour les plus jeunes. Ce ne sont pas des programmes éducatifs (même si l’entreprise a créé une série plus pédagogique, Learning English is Fun et travaille au développement d’une application scolaire ChuChu School). Pour un adulte, l’attrait des vidéos produites par ChuChu TV n’est pas évident. Les chansons sont simples, accrocheuses, les couleurs vives, les personnages mignons et l’animation un peu sommaire, même si tout semble constamment en mouvement pour retenir l’attention des enfants. ChuChu TV n’a pas tant craqué l’algorithme de YouTube pour construire son succès qu’utilisé ses résultats d’audience et les retours des utilisateurs pour améliorer et ajuster ses productions. Mais, pointe très pertinemment Madrigal, l’entreprise n’a pas tiré parti des leçons tirées par des générations de concepteurs de programmes télévisés éducatifs.

La recommandation au détriment de la qualité

Madrigal rappelle rapidement l’histoire des programmes éducatifs américains, notamment la naissance, à la fin des années 60 des programmes éducatifs publics et de l’association Children’s Television Workshop, qui a créé Sesame Street, un programme télévisuel associant Jim Henson, le créateur des Muppets et une pléiade d’experts en éducation. La naissance des chaînes câblées dans les années 90 a donné naissance à des chaînes dédiées aux plus jeunes qui ont profité des apports initiés par les programmes publics. Mais aujourd’hui, les plus petits regardent de moins la télévision : et ils sont de plus en plus nombreux à regarder des vidéos en ligne (même si la part de la télé reste prépondérante, la durée moyenne d’écoute a connu son pic en 2009/2010 avec 8 heures et 55 minutes et redescend depuis, tombant à moins de 8 heures en moyenne). « Les institutions du XXe siècle ont fait de la télévision un outil d?apprentissage », rappelle Madrigal. Chercheurs, organismes de régulation et créateurs ont consacré d’énormes ressources à la production de contenus éducatifs de qualité pour les enfants. Des études ont ainsi montré que Sesame Street améliorait le niveau de vocabulaire des enfants et l’acquisition du langage et une étude des années 80 a démontré que ce que les enfants regardaient était plus important que la quantité de vidéo qu’ils visionnaient.

Dans son article, Madrigal discute avec la codirectrice du Centre for Scholars & Storytellers de l’UCLA, Colleen Russo Johnson, pour tenter d’évaluer les programmes du type de ceux proposés par ChuChu TV. Pour la spécialiste, les lumières, les couleurs, le rythme de ces vidéos sont contraire à tout l’apport des recherches sur le sujet. « Pour que les enfants aient les meilleures chances d’apprendre d’une vidéo, elle doit se dérouler lentement, comme le fait un livre lorsqu’il est lu à un enfant. «Des vidéos plus calmes et plus lentes avec moins de fonctions de distraction sont plus efficaces pour les plus jeunes.» Si les enfants regardent beaucoup de vidéos au rythme effréné, ils en viennent à s?attendre à ce que toutes les vidéos fonctionnent ainsi, ce qui pourrait rendre les vidéos éducatives traditionnelles moins convaincantes et moins efficaces, explique-t-elle encore. Certes, constate Madrigal, ChuChu TV a appris à ralentir la cadence de ses vidéos? mais ce ne sont pas celles qui atteignent les plus hauts pics d’audience. Ce sont les pires vidéos en terme attentionnels qui continuent à trôner au sommet des recherches et des suggestions de YouTube. Et c’est bien le problème, souligne Madrigal.

À défaut d’être capable de faire une recommandation de qualité, YouTube fait une recommandation qui favorise le temps passé, le taux d’achèvement des vidéos (c’est-à-dire favorisant celles qui sont vues jusqu’au bout) et le nombre d’abonnés (cf.Comment YouTube s’est transformé). Madrigal évoque bien sûr la tribune de James Bridle et souligne que depuis YouTube a fait disparaître les vidéos pour enfants les plus problématiques. Il souligne également, que si les diffuseurs télé sont soumis à des règles et des sanctions, les mêmes règles ne s’appliquent pas totalement à YouTube. YouTube a certes lancé l’application YouTube Kids, avec un contenu sélectionné et dédié aux enfants, mais les utilisateurs de YouTube Kids sont une infime fraction des utilisateurs de YouTube. Pour Madrigal, c’est à YouTube de faire des efforts. L’entreprise pourrait ainsi basculer automatiquement ceux qui visionnent des vidéos pour enfants vers YouTube Kids, ou le leur proposer, suggère Madrigal. YouTube pourrait également subventionner des recherches et des programmes visant à créer un contenu éducatif spécifiquement pour YouTube et améliorer leur recommandation. Il pourrait également interdire les vidéos pour les petits sur sa plateforme principale?

« Si l?histoire de la télévision pour enfants nous apprend quelque chose, c?est que le marché à lui seul ne produira pas les meilleurs résultats pour les enfants », rappelle Madrigal. « Il a fallu de l’énergie et de l’imagination institutionnelle pour réparer la télévision des enfants ». C’est assurément d’elle dont nous manquons en ligne !

Madrigal, comme toujours, pose de bonnes questions. S’il pointe la responsabilité de YouTube, il souligne très bien que la question de l’amélioration de la qualité des contenus nécessite de construire de nouvelles collaborations entre plateformes et producteurs.

Améliorer les contenus !

Pour Mosaic, la publication du Wellcome Trust britannique (Wikipédia), la journaliste scientifique Olivia Solon (@oliviasolon) soulignait également qu’à l’heure où les plus petits se sont emparés des smartphones et tablettes, l’enjeu consiste plus à améliorer les contenus et améliorer la recommandation des contenus de qualité qu’autre chose. Or, pour l’instant, le marché des contenus et des applications est encore un vaste Far West !, explique Michael Levine du Joan Ganz Cooney Center de New York, qui a analysé des centaines d’applications pour enfants dédiées à l’alphabétisation. « La plupart des applications étiquetées comme éducatives ne fournissent aucune explication fondée sur la recherche », rappelle le chercheur. Pourtant, les outils interactifs ne sont pas sans offrir des possibilités pour améliorer les choses : les écrans ne vont pas rendre pas vos enfants stupides, explique l’article. L’enjeu est plutôt de travailler à promouvoir les bonnes pratiques sur les plus délétères.

Des chercheurs des Pays-Bas ont ainsi montré que bien des livres électroniques interactifs pour enfants détournent l’attention de ceux-ci quand l’animation ne correspond pas à la narration, alors qu’elles peuvent être pertinentes quand elles sont reliées à des difficultés de compréhension, de langage ou de lecture. Reste que les plus petits (moins de 30 mois) ont du mal à généraliser des représentations symboliques du réel, expliquent Jenny Radesky (@jennyradesky) et Barry Zuckerman dans leurs travaux. Pour eux, comme pour l’ensemble des experts, rien ne remplace l’interaction humaine, bien sûr. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille jeter la technologie avec l’eau du bain !

Peut-être qu’une meilleure option consiste à développer des applications qui agissent comme médiateurs entre parents et enfants, suggère Olivia Solon, comme BedTime Math, une application qui propose des problèmes mathématiques pour les parents et leurs enfants (c’est l’un des rares outils qui semble avoir un impact sur les résultats en calcul des enfants). Améliorer la médiation entre parents et enfants suppose également d’interroger les parents sur leur propre utilisation des écrans, qui pose peut-être plus de questions qu’on ne le pense, comme le suggère Jenny Radesky dans une récente publication. D’autres solutions soulignent enfin que la technologie pourrait être utilisée pour aider les parents à interagir avec leurs enfants : le fabriquant de tablettes éducatives LeapFrog par exemple, propose d’envoyer des courriels aux parents sur ce que leurs enfants ont appris sur leur écran tactile en leur suggérant des idées sur la manière dont ils pourraient appliquer ces nouvelles connaissances au-delà des écrans. Pour Heather Kirkorian, responsable du Laboratoire de développement cognitif et des médias de l’université de Madison Wisconsin, la manière dont les technologies perturbent les interactions des parents avec leurs enfants pourrait être plus problématique. Vérifier son téléphone toutes les cinq minutes quand on joue avec son enfant pourrait avoir un impact négatif sur les plus jeunes. Présenter un visage qui ne répond pas aux sollicitations, car absorbé par un appareil développe plus de détresse qu’on ne le pense, comme le soulignaient déjà les recherches du psychologue du développement Ed Tronick dans les années 70 sur l’expérience du visage immobile.

Olivia Solon refuse d’être alarmiste. Pour elle, l’enjeu n’est pas d’interdire les écrans, mais « d’exiger de meilleures applications pour les plus petits fondées sur des recherches solides ». « À condition que le contenu soit de haute qualité, les tablettes et les smartphones peuvent avoir un impact important ». Pour Michael Levine, « il n?y a aucun moyen d?améliorer les performances éducatives des jeunes enfants sans utiliser les technologies. »

Pour Olivia Solon, l’utilisation des appareils ne peut être qu’une part d’un régime d’activité riche et varié bien sûr. Les dispositifs techniques doivent être des moyens d’améliorer les interactions avec les enfants pas de les suppléer. Pour être riches, ils doivent être la base d’un échange, d’une conversation. Pour autant, estime Ed Tronick, il ne faut pas non plus tomber dans une idéologie oppressive qui exige que les parents soient toujours en interaction avec leurs enfants. Bref, pour répondre à la question attentionnelle, il est plus que nécessaire de trouver les moyens de renouer avec la qualité pour le plus grand nombre.

  • Les pouvoirs et limites de la neuroplasticité (1/2) : efficace, mais jusqu?où ?

Jusqu’où le cerveau peut-il changer ? Avons-nous des limites à notre développement mental ? Ou pouvons-nous indéfiniment nous « augmenter » à l’aide d’exercices cognitifs, de produits chimiques, de stimulation magnétique ou électrique ? Jusqu’à il n’y pas très longtemps, la messe semblait dite ; le cerveau, apprenait-on, ne crée pas de nouveaux neurones. Il existe (...)

Jusqu’où le cerveau peut-il changer ? Avons-nous des limites à notre développement mental ? Ou pouvons-nous indéfiniment nous « augmenter » à l’aide d’exercices cognitifs, de produits chimiques, de stimulation magnétique ou électrique ?

Jusqu’à il n’y pas très longtemps, la messe semblait dite ; le cerveau, apprenait-on, ne crée pas de nouveaux neurones. Il existe des périodes critiques dans l’enfance pour apprendre de nouvelles langues ou se livrer à la musique. A partir d’un certain âge, il ne faut plus attendre de changement majeur.

Puis tout s’est renversé. Oui, le cerveau crée des neurones, même si ce n’est pas partout (les nouvelles cellules sont concentrées dans certaines zones, et l’importance du rôle de cette neurogenèse est encore contestée), on peut soigner ses défauts cognitifs voire ses traumatismes ou même des lésions cérébrales, augmenter son intelligence sa mémoire, réduire ses angoisses…

Un cerveau qui apprend toujours


Mais finalement, ce n’est pas le nombre de neurones qui compte, mais bien la question de savoir jusqu’où nous pouvons améliorer nos facultés mentales. Ainsi, avons-nous des preuves que le cerveau continue à apprendre, quel que soit l’âge ? Dans son livre Guitar Zero, Gary Marcus(Wikipedia, @GaryMarcus) (dont nous avons déjà parlé plusieurs fois à propos de l’intelligence artificielle), raconte comment à 38 ans il s’est mis à apprendre à jouer d’un instrument de musique, bien après l’âge où l’on considère cela efficace. Dans son introduction, il présente une expérience sur les chouettes effraies qui montre bien les limites de l’âge – et le moyen de les contourner. Ces oiseaux se dirigent dans les airs grâce aux sons, nous explique-t-il. Mais contrairement aux chauves-souris par exemple, ils font aussi usage de leur sens de la vue. Ces animaux nocturnes harmonisent donc leur ouïe et leur vision pour se diriger plus aisément dans les ténèbres. Or, un biologiste de Stanford, Eric Knudsen, a élevé des chouettes en déformant leur champ de vison. Les jeunes chouettes étaient capables de « recalibrer » leur vision et leur audition en tenant compte des nouveaux paramètres, mais les plus âgées s’adaptaient beaucoup moins bien. Ensuite, Knudsen a découvert que les animaux âgés n?étaient pas des cas désespérés. Il s’est rendu compte qu’ils pouvaient à leur tour apprendre à gérer leurs nouvelles perceptions si l’apprentissage était découpé en de plus petites tranches. Autrement dit, conclut Marcus, rien n?empêche une personne plus âgée d’acquérir un nouveau comportement ou de s?initier à une nouvelle connaissance tant que les choses se font de manière très progressive. Une théorie qu’il s’est empressé d’appliquer à sa propre pratique de la musique !

Une autre expérience, toute récente, nous éclaire (peut-être) un peu plus sur la neuroplasticité du cerveau âgé. Celle-là a été effectuée sur des rats. On a exposé ces rongeurs à des sons d’une fréquence particulière et on a observé leur cortex auditif. Il s’est avéré que le cerveau des rats âgés était plus sensible à ces nouveaux bruits que celui des plus jeunes. Mais en revanche, l’effet de cet apprentissage disparaissait plus vite.

Pour Mike Cisneros-Franco, le chercheur qui a mené l’étude, les conclusions sont assez surprenantes : « Nos travaux ont montré que le cerveau âgé est, contrairement à une notion largement répandue, plus plastique que le cerveau des jeunes adultes… D’un autre côté, cette plasticité accrue est accompagnée par le fait que tout changement obtenu par stimulation ou entraînement est instable : à la fois facile à réaliser et facile à inverser. »

Cette mauvaise régulation de l’apprentissage chez les animaux vieillissants serait due à un manque d’une molécule particulière, le GABA. Il faut savoir que le cerveau fonctionne grâce à deux neurotransmetteurs fondamentaux, le glutamate et le GABA. Le glutamate excite les neurones, le GABA les inhibe, stabilisant ainsi les échanges effectués via les synapses. C’est le GABA qui permettrait de conserver plus longtemps les nouvelles connexions obtenues par l?apprentissage. Pour prouver leur théorie, les chercheurs ont augmenté via des produits chimiques le niveau de GABA dans le cerveau des vieux rats, ce qui a permis d?augmenter leur temps de rétention de l?information.

Une puissance exagérée ?


Le nouveau concept de neuroplasticité semble effectivement très prometteur, mais peut-être lui accorde-t-on aujourd’hui trop de puissance. C’est ce que pense Maia Szalavitz(Wikipedia, @maiasz) sur le blog Neo-Life, publié sur la plate-forme Medium.

Elle ne remet pas en doute la capacité de changement du cerveau, mais pour cette journaliste scientifique, on sous-estime la difficulté de l’entreprise.

Elle cite ainsi un livre du psychiatre Norman Doidge, Guérir grâce à la neuroplasticité, qui raconte plusieurs anecdotes telles que : « une femme qui a guéri sa douleur chronique complètement invalidante grâce à la visualisation ; un homme qui a maîtrisé sa maladie de Parkinson avec des exercices ; et d’autres qui ont surmonté la cécité, des lésions cérébrales graves et d’autres troubles profonds en utilisant une stimulation cérébrale électrique ou du laser non invasif. » Elle ne réfute pas ces affirmations. Oui, tout cela est possible, mais rappelle-t-elle, les gens qui ont réussi ces prouesses étaient dans un état d?urgence et particulièrement motivés. Pour surmonter leurs difficultés, ils ont recouru à un entraînement long, intense et régulier (Maia Szalavitz est très réservée sur l’efficacité des thérapies « faciles », comme le laser).

Au contraire, les adeptes trop enthousiastes de la neuroplasticité ont tendance à sous-estimer ces difficultés et penser que tout peut facilement être modifié, amélioré, guéri.

Ce que nous avons là n’est autre que la bonne vieille absurdité New Age dans un nouvel emballage : la neuroplasticité devient fondamentalement un reconditionnement de l’idée selon laquelle «l’esprit domine la matière» : vous aussi, par votre pure volonté ou grâce à quelques lumières pointées sur votre tête, vous pouvez passer de terriblement malade à complètement guéri.

Chez certains aficionados, continue-t-elle, cela peut impliquer un usage de techniques « thérapeutiques » carrément dangereuses. Comme cet exemple qu’elle tire d’un ouvrage du psychologue Niels Birbaumer, Your Brain Knows More than You Think, dans lequel ce dernier raconte qu’il a guéri un patient atteint de phobie de la voiture en le prenant comme passager et en « conduisant comme un dingue » dans le but de soigner le malheureux !

De plus insiste-t-elle, la neuroplasticité n’est pas toujours une bonne chose. Notre capacité à apprendre de nouveaux comportements, de nouveaux concepts, peut également avoir des effets négatifs : c’est comme ça que les gens tombent en dépression, en apprenant une conception négative de l’existence.

Il n’existerait donc pas de recettes miracles pour reconfigurer son cerveau. Si la neuroplasticité nous offre la possibilité de continuer à évoluer, tant en corrigeant nos handicaps et nos biais qu’en continuant à apprendre à un âge avancé, elle ne permet pas l’économie de l’effort et de la répétition constante exigés par la maîtrise d’un exercice. Changer son cerveau n’est pas chose facile, mais on peut obtenir des résultats, comme on va le voir avec les expériences personnelles de la journaliste Caroline Williams.

Rémi Sussan

  • Du consentement en ses limites

La spécialiste des sciences de l’information Helen Nissenbaum (@hnissenbaum) livre une longue interview pour la Harvard Business Review sur la difficulté du consentement en ligne. Trop souvent, la mise en pratique du consentement est « minable », explique la chercheuse, en prenant pour exemple les bandeaux de cookies que nous devons accepter (...)

La spécialiste des sciences de l’information Helen Nissenbaum (@hnissenbaum) livre une longue interview pour la Harvard Business Review sur la difficulté du consentement en ligne. Trop souvent, la mise en pratique du consentement est « minable », explique la chercheuse, en prenant pour exemple les bandeaux de cookies que nous devons accepter en allant sur la plupart des sites. Comme les conditions générales d’utilisation, on accepte les cookies, sans avoir aucune idée de ce à quoi on consent. D’ailleurs, le plus souvent ces bandeaux ne laissent pas vraiment le choix. Pour elle, nous sommes actuellement coincés dans une « farce du consentement » qui maintient les utilisateurs dans une fausse impression de contrôle.

Or, toutes les modalités de choix qui sont mis à notre disposition en ligne ne relèvent pas vraiment du consentement, explique-t-elle. Et la chercheuse de prendre un exemple simple : quand vous acceptez de donner votre adresse ou votre code postal, à quoi consentez-vous ? Consentez-vous à recevoir du marketing ciblé ? Consentez-vous à ce que la société qui le reçoit en déduise votre nom et votre numéro de téléphone ? Consentez-vous à ce que l’entreprise à qui vous confiez votre adresse calcule votre profil de revenu depuis cette information ? Consentez-vous à ce qu’elle vende cette information à un tiers ? Même chose quand un service vous demande de collecter votre localisation? Quelles données de localisation collecte-t-il ? La latitude et la longitude qu’indique votre GPS ? L’emplacement qu’indique votre adresse IP ? Le lieu – un magasin, un hôpital? – où vous êtes censé vous trouver ?… En fait, souligne la chercheuse, les gens sont bien moins préoccupés par le partage de coordonnées géographiques précises que par des lieux identifiés, comme le fait d’être dans tel magasin, et ce alors que les coordonnées permettent tout à fait d’inférer un emplacement précis. Bien souvent, explique Nissenbaum, les gens ne disposent pas de l’information nécessaire pour faire un choix éclairé ou accepter un consentement clair. Consentir à donner sa localisation ne fournit pas les détails que les gens ont besoin pour faire un choix informé : et notamment à quoi cette localisation va être utilisée.

Non seulement les consommateurs ne savent pas ce qu’ils acceptent, mais les collecteurs de données ne peuvent pas dire avec certitude comment ils utiliseront ces informations, notamment du fait que leur utilisation des données évolue et s’inscrit dans des écosystèmes qu’ils ne maîtrisent pas totalement. Bref, personne ne sait ce qu’il partage ! Et Nissenbaum d’enfoncer encore le clou : « même si vous souhaitiez créer un consentement totalement transparent, vous ne pourriez pas ! » Les entreprises, mêmes les mieux intentionnées, ne savent pas tout ce qu’il se passe avec les données qu’elles collectent. Elles ne savent pas toujours où vont les données. Et si elles savent parfois comment elles sont utilisées, elles savent rarement comment elles seront utilisées à l’avenir. « Exiger un consentement pour chaque utilisation est illusoire » et ce alors que ces utilisations sont en constante évolution.

Quand nous donnons notre consentement à un chirurgien, nous ne comprenons pas exactement tout ce que ce consentement implique, même si (parfois) il nous a donné beaucoup de détails et d’explication sur ce qu’il s’apprête à faire. Nous faisons confiance aux institutions médicales? « Le problème n’est pas que nous ne comprenons pas ce que consentir signifie, mais que c’est impossible ». Et la chercheuse de s’énerver : pour elle, la solution ne consiste pas à améliorer progressivement les mécanismes de consentement ! Le consentement n’est pas un moyen de renforcer le respect de la vie privée et de la confidentialité, insiste la chercheuse, en évoquant le cas de Cambridge Analytica. Nombre de personnes se sont offusquées que Facebook ait partagé leur information sans leur consentement, mais si FB l’avait demandé, il l’aurait obtenu très facilement. Ce qui nous a scandalisés, c’est ce que Cambridge Analytica a fait des données et combien Facebook se moquait de savoir ce que Cambridge Analytica en faisait. Pour Nissenbaum, il nous faut peut-être admettre que le consentement est une garantie inappropriée, pour que nous puissions nous demander comment aborder les questions de collecte de données et de confidentialité.

Pour Helen Nissenbaum, la vie privée est une valeur équilibrée (cf. nos articles sur ses livres, La vie privée en contexte et Obfuscation). Ce qui signifie qu’elle promeut à la fois les intérêts des individus et à la fois la diffusion des intérêts des autres parties concernées, et ces multiples intérêts se révèlent souvent en conflit. Nous ne pouvons ignorer la valeur sociétale de la vie privée. Le consentement individuel peut-être un mécanisme pour exprimer des préférences, voir pour promouvoir certains intérêts, mais on ne peut pour autant ignorer le rôle que joue la confidentialité dans la limitation des flux de données pour promouvoir des valeurs sociétales et contextuelles. Helen Nissenbaum explique que pour elle, la vie privée est un flux d’information ou de données approprié. Elle prend un exemple simple. Elle rappelle que le journaliste qui l’interviewe lui a demandé son téléphone et qu’elle le lui a donné. Or, il aurait pu l’obtenir par d’autres moyens. Pour autant, elle l’a donné, car elle pensait qu’il ne partagerait pas son téléphone avec d’autres personnes, non pas parce qu’une loi l’empêche, mais parce que cette confidentialité est implicite, comme une norme sociale. Or, ces comportements que le journaliste et la chercheuse ont eus pour échanger leur téléphone (une demande polie, etc.) sont essentiels pour la confiance et le respect. Chaque flux de données dépend de contraintes et de normes différentes. Quand un juge demande des informations, vous devez vous y soumettre. De même lorsque le service des impôts vous demande des informations. En échange, ces organismes sont censés ne pas divulguer ces informations – sauf cas particulier, mais prévus par les lois et règlements qui s’y appliquent. À l’inverse, quand Sherlock Holmes acquiert des informations, il le fait par inférence. C’est là un flux d’information très différent et qui devient de plus en plus important à l’heure où les systèmes déduisent des informations de nos données personnelles.

La théorie de l’intégrité contextuelle repose sur 5 paramètres pour évaluer si un flux d’information menace la vie privée, à savoir : l’expéditeur, le destinataire, le sujet, le type d’information et le principe de transmission. L’enjeu est de rendre conformes les flux aux normes d’information légitimes. Le problème est que la technologie fait changer ces normes, et ce très rapidement, et ce non pas tant parce que ces changements sont « forcés » par les entreprises de technologie, mais parce qu’elles promeuvent d’autres valeurs et intérêts, d’autres types de comportements…

Pour Helen Nissenbaum, la protection de la vie privée ne repose pas seulement sur les préférences et intérêts des individus. L’hypothèse de base selon laquelle le droit à la vie privée est toujours le droit d’une personne à révéler de façon sélective des informations sur elle, ne marche pas à tous les coups. Il y a des cas par exemple où des gens peuvent être profilés sans leur consentement et dans leur intérêt. On voit bien, insiste la chercheuse, que nombre de collectes de données sont erronées, même si les personnes y consentent, à l’image des politiques de confidentialité auxquels nous consentons sans les lire. Le régulateur ferme les yeux cependant, car bien souvent, les avantages sont plus importants que les inconvénients (même s’ils ne sont pas répartis également). Et la chercheuse de faire une analogie avec la protection de l’environnement : imaginez que je possède des forêts et qu’une entreprise de papier me propose de les acheter. Je peux décider que c’est une bonne affaire et accepter leur proposition commerciale. Mais si on prend en compte les coûts futurs, les coûts externes et tout ce qui n’affecte pas seulement les deux parties en cause, alors peut-être qu’abattre cette forêt est un problème. En ce qui concerne la protection de la vie privée, les questions difficiles à résoudre se posent quand deux personnes consentent à partager, mais qu’elles compromettent de ce fait d’autres personnes avec qui elles sont liées, comme dans le cas des relations sur les réseaux sociaux (l’expression de nos relations, le graphe social) ou dans le cas de l’analyse génétique (qui impactent d’autres que nous-mêmes, nos ascendants et nos descendants notamment).

Les politiques que nous avons mises en place créent des déséquilibres systématiques, jusqu’à parfois saper des institutions sociales critiques. Nous avons besoin de réétalonner les choses. « Actuellement nous acceptons que les plateformes de médias sociaux aient le droit de posséder les données d’un individu en se fondant uniquement sur le fait que la personne utilise cette plate-forme. » Pour Helen Nissenbaum, c’est une hypothèse qu’il faut réexaminer. Nous devrions tous pouvoir accéder à la valeur des données produites en communs et pas seulement ceux qui les collectent. Une proposition qui en rappelle d’autres, à l’instar du dégroupage des données qu’évoquait Sébastien Soriano (@sorianotech), président de l’Arcep, dans une récente tribune pour Alternatives Economiques, qui vise à imposer aux collecteurs de données de partager des données qui relèveraient de l’intérêt général. Mais il n’est pas le seul à interroger les limites d’une « fabrique du consentement individuel », sans questionner le sens du bien commun ou de l’intérêt général produit de l’agrégation de nos consentements. Le juriste Lionel Maurel (@calimaq) par exemple, explore avec détail et depuis longtemps ces enjeux. Il soulignait par exemple très bien à son tour les deux faces du consentement, à la fois subjectif et objectif, et les questions que posent cette ambiguïté.

La chercheuse prend l’exemple des données que collectent les compagnies d’assurances sur leurs assurés. Si d’autres parties avaient accès à ces référentiels, ne pourrions pas améliorer la tarification, la surveillance des maladies, etc. Donner un accès plus large aux données des entreprises d’assurance ne leur profitera peut-être pas, mais pourrait permettre d’améliorer les offres au bénéfice de la société. À l’heure actuelle, elles bénéficient d’un accès à leur discrétion exclusive, au détriment des opportunités dont la société dans son ensemble pourrait bénéficier. Pour Helen Nissembaum, il est nécessaire de trouver les moyens de débloquer les avantages sociétaux masqués par l’individualisation de la collecte de données. J’ai l’impression à la lire que l’enjeu qu’elle expose est d’ailleurs bien plus dans le fait de trouver des modalités nouvelles à la gouvernance des données en communs, que dans un rejet du consentement strict.

Dans un autre article pour la Harvard Business Review, la chercheuse Leslie K. John (@lesliekjohn) dresse le même constat : l’équilibre entre les avantages qu’en tirent les entreprises et les utilisateurs n’est pas équitable.

Pourtant, les consommateurs ne récompensent pas les entreprises qui offrent une meilleure protection de la vie privée. Pour Leslie John, cela ne signifie pas que les gens ne se soucient pas de leur vie privée, mais que plusieurs facteurs les empêchent de faire des choix judicieux. Non seulement les gens ont du mal à mesurer les coûts et les avantages en ce qui concerne leurs données personnelles, mais les entreprises ont également structuré leurs produits et services pour exploiter de manière subtile les biais cognitifs qui interfèrent avec ce jugement. Les gens surestiment les avantages immédiats et ce d’autant que les inconvénients demeurent souvent vagues et lointains. C’est le cas par exemple quand ils ouvrent leurs données pour répondre à des quizz, sondages ou jeux anodins, sans mesurer qu’à long terme cela peut impacter leur prime d’assurance par exemple. Bien souvent, les transactions sont structurées pour rendre les avantages de la divulgation immédiats et attrayants tandis que les coûts, eux, sont retardés. Autre phénomène en jeu : nous accordons moins d’importance à la confidentialité quand nous devons la payer. Enfin, souligne encore la chercheuse, la possibilité qu’ont les utilisateurs à opter pour d’autres options est souvent masquée, à l’image de l’application mobile de Facebook qui incite les utilisateurs à télécharger les téléphones de leurs contacts par défaut? (sans comprendre toujours clairement ce que cela signifie, à savoir importer son carnet de contact dans Facebook pour identifier d’autres utilisateurs pour l’usager, mais pour Facebook avoir accès à l’ensemble de vos relations sociales, clairement identifiables). Les utilisateurs sont également très confiants quant à leur capacité à tout maîtriser en ligne. Et cette illusion de contrôle est très bien exploitée par les sites et services. Sans compter que notre désir à partager est assez irrépressible et nous pousse à dévoiler des choses de nous-mêmes? Ce biais social de divulgation est largement exploité par les plateformes, où les frontières entre les transactions sociales et commerciales sont de plus en plus floues, les annonces ressemblant toujours plus aux autres contenus. Alors que dans la vie réelle nous avons une bonne compréhension des normes sociales relatives à la discrétion (nous ne confierions pas nos secrets à quelqu’un au milieu d’un groupe par exemple), sur le numérique, ces frontières sont plus floues. Les gens saisissent mal la portée de leurs propos et mesurent mal l’audience que ces systèmes leurs donnent, par exemple quand ils critiquent leur employeur sur un groupe FB? L’apparent sentiment que nos interactions sont éphémères amène les gens à faire des révélations qui ne sont pas éphémères. Ajouter à tout cela la grande complexité des fonctionnements, et vous récoltez avant tout des utilisateurs perdus. « La prise de décision en matière de confidentialité est incroyablement complexe. » Au final, constate la chercheuse, « Les entreprises ont donc un avantage informationnel par rapport aux consommateurs. Comme tout économiste vous le dira, cette asymétrie en soi suggère une défaillance du marché et invite donc à une intervention réglementaire. »

Leslie suggère néanmoins quelques pistes. « L?objectif ne devrait pas simplement être de rendre plus difficile le partage ou d?accroître unilatéralement les obstacles que rencontrent les entreprises pour obtenir des données sur les consommateurs. Une telle approche serait trop simpliste, car les entreprises et les consommateurs ont tout à gagner à partager l’information ». Pour elle, l’enjeu est de trouver les modalités d’une utilisation raisonnable des données personnelles par les entreprises, ce qui implique de les rendre responsables des conséquences négatives de l’utilisation des données des utilisateurs. C’est ce que proposaient également il y a quelques années dans une tribune pour The Atlantic le spécialiste de droit constitutionnel américain Jack Balkin (@jackbalkin) et le professeur de droit Jonathan Zittrain (@zittrain) : les avocats et les docteurs n’ont pas le droit d’utiliser les informations de leurs clients pour leurs propres intérêts, pourquoi n’en serait-il pas de même avec Google et Facebook ? Du moment qu’elles accèdent à nos données, devraient-elles avoir l’obligation de se comporter en fiducies, c’est-à-dire avec l’obligation d’agir de manière responsable dans l’intérêt du tiers dont elles gèrent les données ?

  • Pourquoi la technologie n?est pas démocratique et comment peut-elle le devenir ?

Sur l’excellent Mais où va le web ? (@maisouvaleweb), Irénée Régnauld (@ireR1) cofondateur de l’association Le Mouton Numérique (@moutonnumerique) faisait récemment part de sa lecture de Choix technologies, choix de société (2003, éditions Charles Léopold Mayer, traduction de Democracy and Technology publié en 1995) de Richard Sclove, fondateur du Loka Institute, (...)

Sur l’excellent Mais où va le web ? (@maisouvaleweb), Irénée Régnauld (@ireR1) cofondateur de l’association Le Mouton Numérique (@moutonnumerique) faisait récemment part de sa lecture de Choix technologies, choix de société (2003, éditions Charles Léopold Mayer, traduction de Democracy and Technology publié en 1995) de Richard Sclove, fondateur du Loka Institute, une association qui promeut la participation du public aux choix technologiques. Il y rappelle des questions de fond : comment orienter le choix technologique ? Peut-on rendre la technique plus démocratique ? Comment ?… Une lecture qui n’est pas sans évoquer les propos de l’historien des sciences, David Noble, dans Le progrès sans le peuple notamment, qui montrait lui aussi, comment les questions démocratiques sont évacuées des questions technologiques. La question démocratique est-elle l’impensée de la question technologique ?Lecture !

Dans les sociétés modernes, la technologie est une force qui dépasse bien souvent certaines prérogatives du système politique lui-même. Nos façons de nous déplacer, de communiquer, nos emplois du temps et vies de consommateurs doivent probablement plus aux grands systèmes techniques, grandes entreprises et au complexe militaro-industriel (la formule est d?Eisenhower) qu?aux institutions électives. Quelques illustrations bien connues : l?application Waze modifie les trajets des automobilistes en les faisant passer par des rues où ils n?osaient pas aller, ce qui peut dégrader brutalement la vie d?un quartier. AirBnb qui dans certaines villes, modifie en profondeur le marché immobilier (voir à ce titre la réaction de Matthieu Rouveyre, élu local à Bordeaux).

De l?importance de la polypotence

Que dire alors des réseaux énergétiques, de transport (par exemple le choix du tout automobile [1]), des pratiques à l??uvre sur les lieux de travail, sans parler des réseaux de surveillance ? Et s?il fallait poursuivre, nous pourrions parler des effets du big data appliqué à la justice, à la police (dite « prédictive »), à la gestion des ressources humaines ou encore au classement des lycéens après leur bac. S?il n?est pas question de jeter le bébé avec l?eau du bain, une certitude reste bien ancrée : les technologies font rarement l?objet de débats démocratiques, il nous semble même étrange d?accoler les deux termes, comme si ce qui était « technique » sortait par principe de la sphère du débat. Les seuls critères peut-être qui mériteraient des discussions seraient les analyses coûts/bénéfices et les risques sanitaires et environnementaux.

Pour Richard Sclove, ces critères ne suffisent plus, les effets sociaux des technologies sont trop importants pour être exclus du processus démocratique. « Les technologies sont des structures sociales », affirme-t-il : elles affectent tous les membres de la société, qu?ils le veuillent ou non, « la texture psychologique même de notre vie quotidienne reflète l?influence d?innombrables choix et pratiques auxquels nous ne participons pas ». Nous pourrions, certes, faire comme les Amish, revêtir la modernité d?un débat permanent et adopter ou refuser, au cas par cas, une technologie, dans le but de maintenir en place l?ordre social. Mais si les Amish sont la preuve que des institutions par le biais desquelles le citoyen peut s?impliquer dans le choix des technologies existent, Richard Sclove n?en fait pas pour autant une voie à suivre. Vivre reclus ne garantit pas l?émergence d?une démocratie technique.

Comment expliquer ce déficit démocratique ? Sclove le met sur le compte d?un malentendu à propos de la technologie : nous aurions trop tendance à penser chaque objet à travers un usage unique. Un marteau par exemple, sert à planter un clou et ce serait tout. En fait, lorsqu?un homme plante un clou, il développe ses muscles, sue, s?affirme, se souvient des mythes de Vulcain et Thor, du garage de son grand-père, etc. Le marteau lui, a nécessité de couper un arbre, extraire du minerai de fer…, c?est un objet plutôt utilisé pour travailler seul (il n?a qu?un manche) qui véhicule donc une certaine forme d?organisation du travail. Comme toutes les technologies, les marteaux sont « polypotents », c?est-à-dire bourrés d?effets secondaires et d?externalités de toutes sortes qui passent bien souvent à la trappe. C?est au regard de ces effets qu?une démocratie devrait pouvoir anticiper, jauger, et décider ou non d?adopter une technologie.

Citoyens vs experts : qui peut agir en démocratie technique ?

Une fois admit que les technologies sont des facteurs de changement social importants, il paraît plus évident de les soumettre à des processus démocratiques. Bien sûr, il ne s?agit pas d?organiser une assemblée pour autoriser ou non la mise sur le marché d?un nouveau type de marteau. Sclove nous parle des technologies dont l?impact sur la société est majeur, c?est-à-dire susceptible de nuire à la démocratie. Corollaire, il est également question de favoriser les technologies qui fondent un régime démocratique. Par exemple, le projet de gazoduc de la vallée du McKenzie (Nord-Ouest du Canada) souleva une multitude de questions sociales qui donnèrent lieu à une large enquête (enquête Berger, du nom du juge de la Cour Suprême qui la mena). De nombreux citoyens furent consultés lors de procédures transparentes, le juge recommanda l?observation d?un délai de dix ans, puis le projet fut écarté et un nouveau parc naturel créé.

Mais tout n?est pas si simple et les résistances sont nombreuses. La démocratie technique souffre de deux critiques majeures. La première prétend que les gens simples ne sont « pas capables » de prendre ce genre de décisions, ne font pas le poids face aux avis d?experts, en bref, la parole populaire est envisagée comme un risque à ne pas prendre. Ce que nous rappelle Sclove, comme l?avaient fait Callon, Barthe et Lascoumes avant lui (cf. Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique, 2001, réédité en 2014) et le philosophe Andrew Feenberg dans (Re)penser la technique (2004), c?est que la voix des citoyens ordinaires peut tout à fait mener à des conclusions au moins aussi pertinentes que celles d?experts, si ce n?est plus. Le combat des malades du SIDA fut essentiel pour mettre au point de nouveaux procédés de recherche, celui des personnes handicapées est encore clé dans la mise à disposition de technologies et infrastructures du quotidien pour tous les publics. La seconde critique affirme que « prévoir » les externalités positives ou négatives d?une technologie est difficile. Sclove l?admet volontiers, mais nuance néanmoins : il reste que les citoyens sont les plus à même de savoir si une technologie va changer leur vie, les forcer à travailler ensemble ou isolément, procurer du plaisir ou de l?apathie, accroître ou non l?autonomie ou la dépendance à une entité centralisée. Qui plus est, la démocratie technique n?agit pas qu?à l?endroit des nouveautés, elle concerne également le régime technologique présent : questionner l?existant est aussi une manière de ne pas le renforcer dans ses défauts.

En fait, les freins à la démocratie technique sont ceux dont souffre la représentativité citoyenne en général (la démocratie participative, le tirage au sort) : une certaine peur de la parole populaire et une foi aveugle en un régime technocratique qui pourrait s?absoudre de toute position idéologique, quand bien même il est incapable d?observer les siennes. Cela s?explique. Pour Sclove, les citoyens ont davantage d?intérêt au développement de la démocratie que les experts, car ils sont plus à même de comprendre comment la technologie va concrètement changer leur vie. Aujourd?hui encore, intégrer les citoyens à des décisions d?ordre technique et scientifique est rare, en témoigne le « Conseil de l?innovation », structure récente dont le premier objectif est « l?innovation de rupture ». A son bord, des chefs d?entreprise, quelques chercheurs, pas un seul citoyen. Comme si l?innovation n?était qu?une affaire technique dénuée de toute implication politique. Ceci ne fait pas exception à la règle, je le rappelais récemment, dans le numérique en particulier : il n?existe pas de véritable institution relayant une quelconque voix citoyenne.

De quelles règles se doter pour faire de la technologie l?affaire de tous ?

Avant de planter les bases quasi constitutionnelles d?une démocratie technique, l?auteur s?arrête longuement sur les différents types de technologies et les relations sociales qu?elles induisent. Très concrètement, les technologies peuvent être autoritaires (quand par exemple elles perpétuent des hiérarchies illégitimes), individualisées (lorsque les individus peuvent leur attribuer seuls un rôle ou un autre), communautaires ou coopératives (lorsqu?elles perpétuent des hiérarchies légitimes, par exemple une hiérarchie qui amène à plus de démocratie), de masse (ce qui implique une élite détachée du reste) et transcommunautaires (qui facilite les relations entre plusieurs communautés). Une technologie peut bien sûr appartenir à plusieurs de ces catégories, mais certaines sont clairement orientées dans un sens : un réseau énergétique centralisé est peu démocratique et favorise une technocratie, une chaîne de montage qui immobilise l?ouvrier ne tend pas à l?épanouir et chaque média transporte dans ses formats une certaine conception de l?information. La smart-city à elle seule, avec tous ses capteurs, peut embrasser différents modèles et structurer la ville de façons totalement différentes, comme le rappelle l?urbaniste Jean Haëntjens.

De cette patiente déconstruction des enjeux démocratiques liés aux différents régimes technologiques, Richard Sclove dégage un certain nombre de critères de nature à faciliter la prise de décision démocratique. Pour commencer, il faudrait veiller à trouver le juste équilibre entre toutes ces formes de technologies (c?est-à-dire le bon rapport de pouvoir). Richard Sclove propose ensuite de « limiter les techniques débilitantes » (ce qui fait clairement écho à la pensée d?Ivan Illich : « J?entends seulement définir des indicateurs qui clignotent chaque fois que l?outil manipule l?homme, afin de pouvoir proscrire les instruments et les institutions qui détruisent le mode de vie convivial » (dans La convivialité, 1973). Revers de la médaille, l?auteur déclare que « les sociétés démocratiques doivent rechercher des technologies et des régimes technologiques susceptibles d?aider les individus, groupes et associations à participer pleinement à la vie sociale, économique et politique, et éviter les technologies qui exacerbent les inégalités sociales ou créent de nouvelles inégalités ». Mais qu?est-ce qu?une technologie qui exacerbe les inégalités ou « perpétue des hiérarchies illégitimes » ? Pour la spécialiste de science politique Virginia Eubanks, l?exemple est tout trouvé : les systèmes d?éligibilité automatisés capables d?attribuer les aides sociales sont truffés de biais. Dans son ouvrage Automating Inequality : How High-tech Tools Profile, Police, and Punish the Poor, elle explique comment ces techniques de « big data », qui peuvent être totalement discriminantes, sont largement acceptées lorsqu?elles sont destinées aux pauvres. N?est-ce pas là une nouvelle manière de surveiller et punir ? Il y a là enseignement à tirer : les technologies nouvelles s?inscrivent toujours dans des systèmes de privilèges existants et bien souvent, ne font que reproduire ces modèles sans véritablement les remettre en cause. Peut-on alors vraiment parler d?innovation ? Parmi les autres « critères de conception démocratiques », Richard Sclove mentionne les technologies permettant une relative autonomie, capables de contenir les externalités environnementales et sociales à l?intérieur du domaine politique local, soutenables écologiquement et flexibles, c?est-à-dire susceptibles de recevoir des évolutions facilement. Ces propositions ne sont pas exhaustives, depuis une dizaine d?années d?ailleurs, des batteries d?indicateurs sont apparues pour évaluer l?impact des innovations sur le champ social ou environnemental (lire à cet effet le dossier « Innovation Facteur 4 » de la Fing).

Ces critères peuvent bien sûr soulever un certain nombre de craintes légitimes. Un cadre aussi strict n?est-il pas l?assurance de signer l?arrêt de mort de toute innovation ? Richard Sclove répond par la négative. D?une part, les procédés démocratiques qu?il promeut (inspirés des modèles de conférences de consensus et autres conférences citoyennes) agissent toujours à un niveau relativement local. Si une technologie n?est pas adoptée à un endroit, elle le sera probablement ailleurs, l?objectif étant de favoriser un pluralisme technologique. Si la technologie s?avère être sans risque, alors elle pourra se diffuser. D?autre part, dire que la démocratie est une contrainte revient à dire que le système actuel de fonctionnement par le marché en est dénué. Or nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles : « Nous avions une infinité de possibilités de façonner le monde, notre quotidien ne correspond qu?à l?une d?entre elles ». Ensuite, la démocratie n?est pas qu?un coût ! Les lieux de travail démocratiques sont souvent plus productifs pour des raisons psychologiques évidentes. Leurs externalités sont également plus positives. Richard Sclove demande si les Pères Fondateurs auraient pu mettre la Déclaration des droits dans la balance avec les coûts-bénéfices de telle ou telle technique. Et aujourd?hui ? La question n?a jamais été aussi actuelle, les jusqu?au-boutistes de l?innovation agitent le dragon Chinois en prétendant que si nous ne suivons pas dans la course à l?innovation, nous nous exposons à l?invasion pure et simple, façon « choc des civilisations ». Que tirer des telles déclarations ? La voie facile, celle de l?économie néo-classique, répond par la concurrence exacerbée et les marchés, ce qui peut donner lieu à des situations totalement ubuesques, quand par exemple le Zimbabwe vend le visage de ses citoyens à la Chine en échange de caméras, rapporte Usbek & Rica (dans ce cas précis, le contexte politique est très très loin de la démocratie). Pour Sclove, cette vision met sur le même plan toutes les valeurs (la démocratie en étant une parmi d?autres). Pourtant, cet « économisme » sur lequel il revient longuement est bourré de contradictions. Il récompense sans distinction ceux qui contribuent ou non au bien social, il prétend à une forme de neutralité axiologique, mais masque les relations de pouvoir et « décourage l?évaluation politique des structures et des pratiques qui subordonnent la démocratie aux intérêts matériels à court terme d?une minorité privilégiée ». Pour couronner le tout, il érige en valeur ultime la liberté (de produire, de consommer) alors même qu?il évite la question démocratique, socle même de cette liberté. Comme le rappelle le politiste Yves Sintomer dans la postface de l?ouvrage : « L?autonomie du citoyen n?est pas réductible aux préférences du consommateur ». L?approche de Sclove, elle, ne prétend pas à la neutralité axiologique, elle hiérarchise les valeurs et place la démocratie au-dessus. Il ne propose pas une recette miraculeuse, mais un langage démocratique flexible et ouvert à la critique.

Construire et promouvoir les structures participatives

Entrer dans le concret est une autre paire de manches. Pour Sclove, la première étape doit être celle de la prise de conscience. Il faudrait commencer au niveau local, par inventorier les technologies selon les critères déjà expliqués. Ce travail a été fait, notamment par les personnes handicapées dans de nombreuses villes. Une autre nécessité est l?orientation de la recherche, l?auteur va jusqu?à donner des sujets de thèses : « Comment un type de technologie peut affecter l?utilisation ou l?adoption d?autres types ? » ; « A quelles conditions le changement technologique transforme ou au contraire consolide-t-il les relations sociales préexistantes ? »… Il faudrait aussi changer de regard sur la technologie, les discours médiatiques sont bien souvent focalisés sur des « découvertes stupéfiantes » et autres « récits sensationnels ». Il faut une critique sociale de la technologie qui ne soit pas une parole descendante de la part des « experts-qui-éclairent-les-masses. » Sclove va jusqu?à proposer des congés sabbatiques citoyens et pose sans complexe la question de la temporalité politique dans nos vies. Cette question bien sûr, dépasse celle de la démocratie technique. Mais tout coïncide : nous avons si peu de temps à consacrer à la démocratie et passons pourtant un quart de notre temps éveillé devant des écrans.

Concernant le type d?institutions à mettre en place, pas de suspense, il faut tester, échouer, apprendre. De nombreuses approches déjà bien documentées ont fait leurs preuves. Le point sensible reste la bonne représentativité des citoyens. Structurellement, les experts sont surreprésentés, car le personnel politique, peu formé et en manque de temps, se repose sur un personnel non élu qui les sollicite. Ceux-là sont rarement impartiaux, peu à même d?envisager les implications sociales et politiques d?une technologie et participent pourtant à des décisions d?envergure (comme on l?a vu dans le cas des systèmes automatisés pour les aides sociales). Il existe une multitude d?autres acteurs mobilisables au niveau local : coopératives, associations, etc. La question de leur financement se pose donc également. Les réflexions de Sclove ont certes des allures de programme politique, mais rien n?empêche de les prendre par leurs aspects les plus concrets : l?expérience danoise des conférences de consensus [2] au cours desquelles les citoyens peuvent donner un avis éclairé sur une question scientifique ou technique ne nécessite pas de revoir de fond en comble le fonctionnement de la société : « il ne s?agit pas de démanteler les structures représentatives, mais plutôt de les compléter avec des institutions participatives ».

Au Danemark, les conférences de consensus ont été utilisées à de nombreuses reprises. Ces réunions peuvent bien évidemment souffrir des écueils classiques de la démocratie participative (sur représentation de publics militants, de classes supérieures ou de retraités, ou encore d?hommes blancs plus à l?aise pour prendre la parole en public, etc.). Le tirage au sort est une solution efficace pour relever statistiquement ces différents biais (on l?utilise par exemple pour choisir les jurys citoyens, dont la composition multiculturelle permet d?assurer des résultats beaucoup moins biaisés [3]). Pour couper court aux critiques un peu rapides, il convient de rappeler que, dans de tels systèmes, les individus continuent bien sûr à acheter ce qu?ils veulent, à occuper les emplois qu?ils souhaitent et à utiliser leur temps comme bon leur semble.

Richard Sclove propose également d?introduire des « Déclaration d?impact social et politique » (DISP) lors de l?introduction ou de l?importation de toute technologie ou innovation scientifique notable susceptible de modifier profondément le paysage politique et social. La DISP n?est pas nécessairement restrictive, dans le cas d?une technologie à même d?améliorer le contexte socio-politique, on pourrait par exemple envisager de mieux la financer à l?aide de subventions. Ce fut le cas pour les orphan drugs aux USA où il s?agissait d?encourager la commercialisation de médicaments prometteurs pour les maladies rares. A cela il faudrait ajouter une mise à plat des financements massifs de laboratoires nationaux et de recherche militaire, qui dépendent des impôts des citoyens. Pour le dire simplement, le progrès technologique mérite d?autres forces motrices que le désir de puissance ou la simple logique de profit.

Tout reste à faire

Les réflexions de Richard Sclove nous laissent bien sûr avec de nombreuses questions. Dans une société technologique avancée, prétendre « réinjecter » de la démocratie semble être presque vain tant la spécialisation est importante. Par ailleurs, agir localement dans un monde numérisé qui se veut sans frontière paraît presque impossible. De fait, les formes classiques de lutte dans les domaines technologiques interviennent souvent après de vives controverses (par exemple l?interdiction d?Uber ou AirBnb dans certaines villes) et sous la forme de « rationalisation démocratiques », c?est-à-dire de frictions qui viennent modifier le cours d?une technologie. La « démocratie forte » que plébiscite Sclove (qui reprend le terme d’un des livres du politologue Benjamin Barber) est un idéal encore lointain. Nos institutions, notamment européennes, technocratiques, loin des citoyens, en sont une bonne illustration et leur rejet un symptôme qui couve tous les dangers et passions autoritaires. Pour autant, nous ne devrions pas totalement baisser les bras : il reste des tas d?endroits où un contrôle démocratique est possible et même souhaitable : transport et mobilité, urbanisme, automatisation du travail… Ces champs sont bien souvent laissés à l?appréciation d?entreprises, de techniciens et d?experts qui peinent à solliciter les citoyens (si tant est qu?ils le veuillent).

La grande illusion de notre temps est sans doute la croyance, encore vive, que la technologie n?est pas politique, ou que lorsqu?elle l?est, son unique objectif serait de soutenir une compétition mondialisée sans plus d?égard pour les institutions ou la démocratie. Dans ce second cas, on ne peut pas vraiment dire que le caractère politique est bien compris dans toute son ampleur puisqu?il se réduit à la sphère purement économique. Si de nombreux débats agitent aujourd?hui la course à l?innovation, nous devons garder une certitude : entrer progressivement dans une démocratie technique est probablement la solution la plus pérenne, acceptable et épanouissante en ce début de XXIe siècle.

Irénée Régnauld

Cet article a été originellement publié sur Mais où va le web ?, le 3 septembre 2018.
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Notes
[1] Yves Sintomer et Christophe Bonneuil précisent à ce propos en postface : « Ainsi, le choix du tout automobile il y a un demi-siècle est-il aujourd?hui indissociable de l?essor des zones périurbaines, d?une convivialité dégradée de la rue en ville, d?une géopolitique mouvement au Moyen-Orient, de la mort annuelle de milliers d?accidentés en France et d?une partie du réchauffement planétaire. Les systèmes techniques sont des structures politiques en ce sens qu?ils ouvrent et contraignent les choix de vie et d?organisation qu?une société peut se donner. »

[2] Lors de ces conférences, une quinzaine de citoyens se prononcent sur un sujet technologique ou scientifique. Ces avis éclairés ne font pas forcément suite à une controverse, mais interviennent aussi en amont, lors des phrases de R&D, ce qui permet d?infléchir les décisions plus facilement et de ne pas se cantonner dans un « oui » ou un « non » a posteriori qui ne peut que créer des frustrations de tous côtés.

[3] Voir, Petite histoire de l?expérimentation démocratique, Yves Sintomer, 2011.

  • Jen Schradie : « Internet contribue souvent à renforcer les inégalités existantes »

Le Digital Society Forum (@odsforum) – disclosure : dont la Fing et InternetActu.net sont partenaires – initié par Orange est un site qui s’intéresse à l’impact du numérique et qui publie notamment des dossiers sur les transformations de nos comportements à l’heure du numérique. Dans le cadre d’une thématique qui explore (...)

Le Digital Society Forum (@odsforum) – disclosure : dont la Fing et InternetActu.net sont partenaires – initié par Orange est un site qui s’intéresse à l’impact du numérique et qui publie notamment des dossiers sur les transformations de nos comportements à l’heure du numérique. Dans le cadre d’une thématique qui explore la question de l’inclusion et de l’exclusion numérique, ce magazine publiait récemment une interview de la sociologue américaine Jen Schradie qui souligne que les inégalités d’usages d’Internet sont encore loin d’être résorbées. La voici à nouveau !

Jen Schradie (@schradie) est sociologue, professeur à l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po. Elle a travaillé aux États-Unis sur les inégalités numériques et étudie la façon dont les inégalités sociales se prolongent en ligne. Ses recherches montrent les limites du discours utopique sur les vertus démocratiques d?Internet et rappellent que le monde en ligne ne représente pas la totalité du monde social. Elle publiera en mai The revolution that wasn’t : How Digital Activism Favors Conservatives (La révolution qui ne l’était pas : comment l’activisme numérique favorise les conservateurs, Harvard University Press).

Digital Society Forum : Qu?appelle-t-on « inégalités numériques » ?

Jen Schradie : Au début des recherches sur la « fracture numérique », aux États-Unis, dans les années 1990, la question était posée en termes binaires : soit on avait accès à Internet, soit pas. Puis, à mesure que les taux d?adoption d?Internet ont augmenté, les chercheuses et chercheurs ont commencé à se demander non seulement qui accédait aux contenus en ligne et les consommait, mais aussi qui les produisait. De même, la recherche s?est d?abord concentrée sur l?influence de la classe sociale, puis elle a commencé à interroger l?impact de l?âge, du genre, de la « race » [Ndlr : le terme est à comprendre au sens américain. Il ne renvoie pas une pseudo-réalité biologique ancrée dans une vision essentialiste des différences, mais à un concept désignant une réalité socialement construite qui traite les individus différemment selon la façon dont la couleur de leur peau est perçue.] On a alors commencé à parler d?« inégalités numériques », pour souligner que celles-ci étaient complexes et pouvaient prendre différentes formes.

Digital Society Forum : Vous vous êtes notamment intéressée à la production en ligne. Dans vos recherches, vous avez mis en évidence l?existence d?un « production gap », un écart de production selon les classes sociales?

Jen Schradie : De façon générale, les gens appartenant aux classes populaires postent beaucoup moins de contenus. Mais la classe sociale croise d?autres facteurs, comme la race ou le genre. Par exemple, j?ai découvert qu?une fois en ligne, les blogueurs noirs étaient beaucoup plus susceptibles de bloguer que les blancs. Mais il faut garder en tête que dans la société américaine, il y a un gros pourcentage d?Afro-Américains qui ne vont pas sur Internet !

Digital Society Forum : Vous insistez sur le fait que les inégalités sont liées à la classe sociale, pas seulement à des questions économiques. Pourquoi ?

Jen Schradie : Les indicateurs de niveau de revenu et d?éducation sont des facteurs essentiels, mais ils ne racontent pas tout.

Dans mes recherches sur l?activisme en ligne, les personnes des classes populaires que j?interrogeais n?avaient pas forcément régulièrement accès à Internet. Elles ne pouvaient pas aller en ligne quand elles le voulaient : ce qui pose la question de l?autonomie. Lors de nos discussions, plusieurs personnes m?ont dit qu?elles craignaient de poster des contenus politiques, par peur de perdre leur emploi. De même, quand je les interrogeais sur les plateformes qu?ils utilisaient, certains me disaient « Oh, Twitter, c?est là haut » en levant la main. Dans leur tête, il existait une hiérarchie entre les plateformes.

Le pouvoir est donc une combinaison de plusieurs facteurs : avoir le sentiment d?être acteur, contrôler les moyens numériques de production, se sentir capable d?utiliser les outils et ne pas craindre de répercussions.

Digital Society Forum : Quand les classes populaires produisent moins, elles sont moins présentes dans les données générées par la société numérique. Or celles-ci sont à la base d?un nombre croissant de représentations de la société (chez les journalistes, les chercheurs, les décideurs publics?). C?est ce que vous dénoncez en écrivant : « Big Data is too small », les Big Data sont trop petites. Quelles sont les conséquences sociales de cela ?

Jen Schradie : Il faut toujours se demander si un échantillon est représentatif de ce qu?il prétend représenter. On parle beaucoup des mouvements en ligne autour de hashtags, comme #MeToo, par exemple. C?est un mouvement que je respecte profondément. Mais malgré tous ses aspects positifs, il faut se demander quelles voix en sont absentes. Et ces voix sont celles des femmes des classes populaires : parce que beaucoup ne sont probablement pas sur Twitter et parce qu?elles ont plus à perdre en parlant de leurs employeurs. Et si on réfléchit aux solutions à apporter en se fondant sur les paroles qui sont publiées en ligne, on produira nécessairement des solutions biaisées.

Le problème se pose également dans le journalisme. Aux États-Unis, à cause de la crise des médias, le journalisme de terrain et d?investigation diminue. Les journalistes travaillent de plus en plus à partir d?informations qu?ils trouvent en ligne. Mettons que vous cherchiez à interviewer un leader politique. Si vous ne cherchez qu?en ligne, vous obtiendrez nécessairement des résultats biaisés. Lors de mes recherches sur l?activisme en ligne, j?ai étudié 64 000 tweets postés par 34 d?organisations politiques militant autour d?un même sujet. Le résultat m?a surprise – et pourtant j?étudie les inégalités numériques depuis longtemps. Un seul tweet émanait d?une organisation politique venue des classes populaires. En termes statistiques, autant dire zéro. Et cela influence la façon dont les médias vont parler d?un sujet, dont la puissance publique va se le représenter.

Digital Society Forum : Pourquoi cet écart ne semble-t-il pas se réduire ?

Jen Schradie : Il existe des gens qui ne veulent pas du tout aller en ligne, point. Mais il y a d?autres facteurs. Car la question ne s?arrête donc pas à la possession des outils : il faut aussi pouvoir payer un forfait, connaître les plateformes, savoir s?en servir, avoir aussi du temps pour produire? Certains ont dit que l?arrivée des technologies mobiles permettait de réduire les inégalités, en contournant les problèmes (de coût, d?accessibilité) posés par l?ordinateur fixe. Mais on ne fait pas les mêmes choses avec un téléphone qu?avec un ordinateur ! Vous n?allez pas écrire cet article sur votre téléphone, n?est-ce pas. Vous ne rédigeriez pas un mémoire universitaire sur votre téléphone non plus. À mon avis, le production gap n?est pas près de se réduire.

Digital Society Forum : Vos recherches, comme d?autres sur la question, montrent les limites, voire l?inadéquation, des discours sur le pouvoir démocratique d?Internet?

Jen Schradie : Aux premiers temps du réseau, le discours était très utopique : Internet était démocratique, permettait de s?affranchir des « gatekeepers », abolissait les hiérarchies et permettait à tout le monde de parler et de participer? Mais ce que j?ai trouvé dans mes recherches, c?est qu?Internet contribue souvent à renforcer les inégalités existantes.

On s?est beaucoup demandé : « Comment Internet influence-t-il la société ? » et on a pensé que c?était dans le sens de la démocratie. En tant que sociologue, j?essaie d?inverser la réflexion et de demander comment les structures sociales, les inégalités sociales, les inégalités de genre, les institutions informent les usages d?Internet.

Digital Society Forum : On a beaucoup dit qu’Internet et les réseaux sociaux avaient transformé la politique, la rendant plus démocratique. Vous avez beaucoup étudié l?activisme en ligne. Ici aussi, vos recherches remettent en question l’idée que les réseaux sociaux vont de pair avec la participation et l’horizontalité…

Jen Schradie : J?ai commencé à travailler ces questions en 2011, qui a peut-être été l?année où l?enthousiasme pour l?idée qu?Internet et les réseaux sociaux rendaient le monde démocratique a culminé. Les printemps arabes, les Indignados, Occupy Wall Street avaient diffusé l?idée qu?on n?a avait plus besoin des organisations, que la politique se passait maintenant au niveau des individus, que tout le monde pouvait participer… Or il me semblait qu?on tirait des conclusions à partir de mouvements très médiatisés et (à ce moment-là) victorieux. J?ai donc étudié l?activisme en ligne d?une trentaine de groupes, de gauche comme de droite, militant autour d?une question locale en Caroline du Nord. Je m?attendais à trouver des différences liées à la classe sociale, mais pas à ce qu?elles soient si importantes. Certains groupes de classe populaire n?avaient aucune présence en ligne, même pas de site web. Ce qui m?a surprise, c?est de voir que les groupes les moins démocratiques étaient les plus actifs en ligne. De même, les groupes conservateurs avaient des taux d?engagement en ligne bien plus élevés que les groupes de gauche.

Digital Society Forum : Vous êtes très critique du discours que tiennent les GAFA sur la société, que vous désignez comme la « Silicon Valley Ideology ». Qu’est-ce que c’est ?

Jen Schradie : Dans la Silicon Valley, la liberté individuelle est la valeur centrale : la liberté de marché, la liberté de parole, la liberté vis-à-vis de l?État? Tout repose sur une célébration très individualiste de la réussite individuelle : cette idée qu?on peut se passer des États ou des grandes entreprises, que n?importe qui aujourd?hui peut lancer sa start-up et grâce au réseau contacter n?importe qui? Il y a un peu de vrai là-dedans, mais il ne faut pas se leurrer en croyant que l?individu est entièrement autonome. Nous ne sommes pas de simples individus qui chacun commencent la course sur la même ligne de départ. La figure du startuppeur qui commence à partir de rien est largement un mythe. Or cette idéologie-là a beaucoup marqué l?idée qu?on peut se faire de la démocratie numérique.

Digital Society Forum : Vous soulignez à ce propos une différence utile, « citoyenneté numérique » et l?égalité réelle. Pouvez-vous définir ces deux termes ?

Jen Schradie : En théorie, aux États-Unis ou en France, un ou une citoyen.ne dispose de la citoyenneté : il ou elle peut voter, il ou elle a une voix dans la société. Mais cela n?est pas forcément la même chose que l?égalité réelle.

Prenons aux États-Unis le cas du mouvement pour les droits civiques. En théorie, les Afro-Américains avaient le droit de voter. Mais il existait une myriade de dispositifs visant à les empêcher de voter. C?est la même chose avec Internet. En théorie, nous pouvons tous participer, faire des choses merveilleuses en ligne, tweeter, interpeller, répondre… En pratique, nous ne sommes pas égaux. La question est d?autant plus urgente que de nombreux secteurs de la citoyenneté sont en train d?être dématérialisés. La question devient : ne sommes-nous pas en train de creuser ces inégalités ?

Propos recueillis par Claire Richard. Interview originellement publiée sur le Digital Society Forum le 28/09/2018.


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