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dernière mise à jour: 18/10/2017 17:56:22

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dernière mise à jour: 18/10/2017 17:56:23

  • Pour un rétro-Design de l?attention

La prise en compte de l’expérience utilisateur par les systèmes numériques pose la question de l’attention de ceux qui sont amenés à les utiliser. Comme l’a très bien pointé le designer Tristan Harris dans son article « Comment la technologie pirate l’esprit des gens », les services et produits numériques portent la (...)

La prise en compte de l’expérience utilisateur par les systèmes numériques pose la question de l’attention de ceux qui sont amenés à les utiliser. Comme l’a très bien pointé le designer Tristan Harris dans son article « Comment la technologie pirate l’esprit des gens », les services et produits numériques portent la question de la conception comportementale à des niveaux de sophistication inédits, notamment en s’appuyant sur l’exploitation de nos biais cognitifs et de nos interactions sociales, puissants moteurs d’activation de nos comportements. Il montre comment le design « capte », « accroche » les utilisateurs en stimulant leurs comportements.

Trop souvent, la seule réponse qu’obtiennent les utilisateurs à ces problèmes attentionnels est qu’elle relève de leur responsabilité, alors que des milliers de designers agencent toujours plus finement la frontière entre l’incitation et la manipulation, en façonnant chaque boucle de rétroaction du moindre de leurs outils. Les stratégies d’exploitation attentionnelle que produisent les concepteurs vont devenir de plus en plus visibles à mesure que de plus en plus d’outils vont les utiliser. Elles sont donc appelées à être de plus en plus critiquées, pointées du doigt… voire certainement régulées. En même temps, ces conceptions permettent aussi de les voir agir et nous offrent un outil inédit pour les décomposer, les analyser, les comprendre et agir collectivement sur leurs effets. Cela permet au vaste champ de l’économie de l’attention d’avoir enfin accès à des objets granulaires pour en construire une critique et donc des réponses ciblées.

L’angle du design pour observer l’économie de l’attention que pointe Harris est un levier pour comprendre et déconstruire ce qu’il se passe. Il permet également de reconstruire, de reconcevoir, ce qui a été conçu en pointant précisément les problèmes que cause la conception. Que changerait aux stratégies des concepteurs le fait d’avoir des systèmes attentionnellement respectueux des utilisateurs ? Qui permettent aux utilisateurs de gérer leur attention, de modifier les paramètres qui la façonnent, plutôt que de le faire pour eux ? Qu’est-ce que cela libérerait ? Quels nouveaux services et modèles économiques cela permettrait-il d’imaginer ?

Tel est l’enjeu du nouveau sujet que souhaite explorer la Fing : partir à la recherche de pistes d’innovation pour un design de l’attention responsable.

Il est temps de reprendre un train d’avance sur le rôle des utilisateurs dans l’expérience utilisateur qu’entreprises et institutions façonnent ! De redonner du pouvoir aux utilisateurs !

Révéler l’exploitation de notre attention

« Jamais jusqu’à présent une poignée de gens et d’entreprises n’ont façonné ce que pensent et ressentent 1 milliard de personnes chaque jour par les choix qu’ils font depuis leurs écrans. » – Trisan Harris, « Brain Hacking ».

En entr’ouvrant le monde de la captologie (ces techniques et technologies de la persuasion (du nom de ce laboratoire de l’université de Stanford ouvert en 1997 par BJFrog, héritiers des technologies du conditionnement théorisées par le psychologue BF Skinner, produisant des manuels et recettes de manipulation comme celles popularisées par Nir Eyal dans son livre Accroché : comment construire des produits addictifs…), Tristan Harris a dressé une première liste de « trucs », de secrets, d’astuces, de tours? utilisés par les concepteurs des services numériques qui favorisent – sans qu’on en soit nécessairement conscients – notre propre manipulation.

Autant de moyens utilisés qui expliquent en grande partie comment ces systèmes manipulent nos biais cognitifs, sociaux et comportementaux, comment ces systèmes nous rendent « accros », « dépendants », « compulsifs », « stressés », « anxieux« … Ces outils ne nous permettent pas par exemple de paramétrer nos choix : nous dépendons des objectifs que conçoivent les plateformes pour nous. Ces outils exploitent très bien notre besoin atavique de réciprocité et d’approbation sociale, transformant celui-ci en obligation : on like ceux qui nous likent. Ces outils instrumentent leurs interfaces pour nous faire passer le plus de temps possible dans celles-ci plutôt que de nous donner des moyens pour gérer nos besoins? Ils favorisent l’interruption instantanée pour générer de l’urgence, sans nous permettre de régler ni la cadence ni l’intensité des notifications et alertes? Plus largement, ils posent des questions sur le consentement des utilisateurs et la protection de leurs libertés.

La force du constat de Tristan Harris est de souligner combien dans l’alarme attentionnelle en cours, nous, utilisateurs, ne sommes pas coupables, mais victimes. Notre absence de maîtrise de soi ne relève pas de nos responsabilités quand, de l?autre côté de l?écran des milliers de personnes travaillent à nous faire perdre pied. Pour lui, « il y a un conflit fondamental entre ce dont les gens ont besoin et ce dont les entreprises ont besoin ».


Présentation réalisée pour la conférence Ethics by Design, mai 2017, posant quelques-uns des enjeux du sujet.

Le problème est que ce qui est important pour l?utilisateur est lié à ce qui est important pour l?entreprise : « la machine sur laquelle vous perdez votre temps est aussi celle que vous utilisez pour savoir si votre enfant est malade, vous ne pouvez donc pas l?éteindre ou la laisser derrière vous ». Effectivement, c’est en cela que la réponse par la déconnexion, qui incite chacun à se doter de pratiques vertueuses, oublie que l’hyperconnexion à laquelle nous avons succombé, malgré ses défauts, permet d’abord de nous libérer, de nous mettre en capacité, d’élargir les formes d’interaction sociale auxquelles nous aspirons. Notre hyperconnexion n’est pas une faute morale, mais est d’abord et avant tout un moyen de gagner en autonomie.

Reste que le design, du moins la conception centrée utilisateur, arme désormais notre désir d’autonomie contre nous-mêmes. La captologie est conçue pour nous « rendre volontaires ». Mais elle est, comme le pointait l’anthropologue Stefana Broadbent, un environnement coercitif de plus (après la salle de classe, les espaces de travail ou la maison…), pour contrôler notre attention. A mesure que le contrôle de notre attention se développe dans nos espaces informationnels, nous cherchons les moyens d’y résister pour conserver l’autonomie qu’ils nous offrent. Comme le soulignait le journaliste Alexis Madrigal : « une grande partie de notre connexion compulsive est le symptôme d?un problème plus important, pas le problème lui-même. »

Le numérique impose une transformation massive, industrielle, de nos process cognitifs et de nos rapports sociaux instrumentés par les technologies. De nouvelles formes de contrôle social, d’enfermement, entre l’incitation et la manipulation, entrent en scène. Invisibles, subtiles, anodines? Une « écologie » se met en place, sur laquelle nous avons peu de maîtrise, mais qui nudge, exploite et manipule nos comportements, nos biais cognitifs, nos capacités sociales, notre capital attentionnel? Cette transformation passe par une conception qu’il faut rétroéclairer.

La psychologie cognitive et l’économie comportementale – et notamment Daniel Kahneman – ont souligné combien nous étions psychologiquement et cognitivement sensibles à des erreurs d’appréciation multiples, à une intuition erronée, à une difficulté à décider? à ce que l’on a appelé nos biais cognitifs liés à la surinformation, au manque de sens, à la nécessité d’agir vite ou aux limites de notre mémoire. Notre cerveau semble fait pour être trompé sans que nous nous en rendions nécessairement compte. Nous sommes foncièrement manipulables. La conception des interfaces, l’expérience utilisateur, permet de créer une exploitation massive, industrielle, de ces biais. La fluidité des outils numériques permet de les adapter en permanence aux utilisateurs, de trouver les moyens de les « accrocher », de les « retenir »… d’exploiter et manipuler leurs comportements. « Il semblerait bien que la force de certains conditionnements invisibles logés au sein des programmes numériques soit de plus en plus puissante », comme le note le chercheur Anthony Masure dans sa thèse portant sur « le design des programmes ». Nous sommes désormais cernés de contraintes invisibles et qui s’imposent à nous, qui nous poussent à répondre, à interagir, à nous inscrire dans ce que l’anthropologue Natasha Schüll, l?auteur d?Addiction by Design, appelle « la zone de la machine », ce piège de la conception où le mécanisme lui-même devient le point, le coeur de son objet. Ce design de la dépendance qui nous rend toujours plus vulnérables à des formes de manipulation non conscientes.

Pour un rétro-Design de l’attention : le constat d’un dialogue nécessaire

Le constat que nous tirons de ces évolutions, c’est que les plateformes et les systèmes ne pourront pas contraindre sans limites l’utilisateur contre sa liberté. Qu’après nous être intéressés aux systèmes (via le groupe de travail Nos Systèmes), il nous faut nous intéresser aux interfaces.

Pour Natasha Schüll, nous ne pouvons pas demander aux entreprises qui conçoivent des interfaces qui ont pour but de retenir l?attention des gens, de favoriser « l’engagement », le temps passé dans leurs interfaces… de faire le travail éthique nécessaire, de définir leurs propres limites. C?est certainement à la réglementation de le faire. Les systèmes techniques disposent d’informations très détaillées sur les comportements des gens : ces données peuvent être utilisées pour intensifier l’emprise de ces environnements ou réduire les conduites addictives et compulsives. Tout le problème est de trouver un compromis entre les motivations, stratégies et modèles économiques des entreprises et celles des utilisateurs. Or, les objectifs des entreprises ne poursuivent pas les mêmes objectifs que leurs usagers.

Les interfaces qui calculent ce que les systèmes nous affichent ne sont pas tant optimisées pour personnaliser l’information ou pour améliorer notre propre capacité de traitement, comme on nous le raconte trop rapidement, que pour optimiser leurs propres objectifs. Facebook, comme les autres, vous affiche des informations augmentées de critères sociaux dans le but de vous faire rester le plus longtemps possible sur sa plateforme.Le moteur de recommandation de YouTube n’a pas pour fonction de recommander les meilleures vidéos selon les critères que chacun déterminerait, mais les vidéos sur lesquelles vous allez passer le plus de temps, selon des critères de fraîcheur (une vidéo plutôt récente) et de temps passé (une vidéo plutôt longue sur laquelle vous allez rester parce que d’autres sont restés longtemps sur cette vidéo). D’où le fait que l’interface de YouTube développe ses propres biais, qu’elle soit tout sauf neutre, et qu’elle recommande des contenus plus polémiques que d’autres, comme l’a montré Algotransparency. L’exploitation de notre anxiété, les pages sans fin, les flux infinis, les vidéos qui se lancent toutes seules? n’ont pas pour objectifs de vous fournir des informations qui collent à votre personnalité, mais de produire des calculs depuis notre personnalité pour mieux exploiter les contenus et les propositions que nous font ces services.

Tristan Harris lui-même, qui était designer de l’éthique chez Gmail, a proposé d’améliorer la boîte de réception de Gmail afin que les utilisateurs aient plus de contrôle et d’autonomie sur celle-ci, afin qu’ils puissent en gérer les paramètres pour en améliorer la commodité et leur bien-être. Google ne l’a visiblement pas écouté. Il a lancé Inbox, une évolution de Gmail, qu’il n’a pas réussi à imposer. Il faut dire qu’Inbox n’évacue pas le stress, la fatigue et la charge attentionnelle que génère le courrier électronique. Au contraire. La pratique de l’Inbox zéro, consistant à tenir sa boite e-mail? vide, a valorisé une forme d’hypercontrôle, qui ne permet ni de mieux formuler nos e-mails, ni de mieux maîtriser le temps toujours plus important que nous sommes contraints de leur dédier. L’absence d’accès à des possibilités de réglage et la pratique de l’Inbox zéro nous mobilisent seulement sur la manière dont veulent nous mobiliser les entreprises. En passant à Inbox, Google souligne que son objectif n’est pas le nôtre. Que son modèle reste basé sur des métriques d’engagement et de croissance et qu’elles passent par des formes toujours plus sophistiquées de manipulation des utilisateurs. Pire : plus nous consacrons du temps au courrier électronique plus la perception de sa productivité s?abaisse alors que le stress qu’il génère augmente. Les personnes qui contrôlent leur courrier électronique par des interruptions volontaires ont le sentiment d?avoir une productivité plus élevée alors que le temps de traitement de leur courrier est souvent plus long que ceux qui répondent immédiatement aux sollicitations. L’exploitation de nos biais cognitifs fonctionne à fond. Et nous n’avons pas la main ! Inbox veut nous faire lire tous nos e-mails. Mais est-ce vraiment ce que nous nous voulons ?

Ces évolutions conçues par-devers l’utilisateur pour son plus grand bien l’oublient à mesure qu’elles cherchent à mieux le servir. « Rien pour nous sans nous », clame la règle du co-design, cette conception participative. Nous nous en éloignons. Il est certainement temps de remettre l?usager au pouvoir.


Image : Quelques formes d’exploitation de nos vulnérabilité….

Le problème, de surcroît, c’est que la frontière entre l’incitation et la manipulation est poreuse. Pourtant, rappelle la psychologue Liane Davey en observant les interfaces de travail des chauffeurs d’Uber, si l’utilisateur « n’a pas l’option de dire « non », ce n’est pas une motivation, mais une coercition ». En obscurcissant le but et l?existence de ces programmes de motivation ludiques et séducteurs, en supprimant ou limitant la capacité du conducteur à les contrôler ou à les décliner, le système demeure conçu pour maximiser les résultats de l?entreprise au détriment des conducteurs. Pour la psychologue, les interfaces d’Uber ont franchi une ligne rouge visant à « manipuler le comportement même des chauffeurs au service de la croissance de l?entreprise ». Le problème est que ce n’est pas la seule entreprise à avoir franchi la ligne rouge. Et tout l’enjeu est de parvenir à la délimiter à nouveau.

C’est en exerçant un rétro-design, une observation et une analyse des interfaces, c’est-à-dire en observant la manière dont le comportement de l’utilisateur est instrumenté, « rendu productif », manipulé, que nous pourrons comprendre ce qui se trame. C’est en décortiquant les expressions de la captologie que nous pouvons aider les utilisateurs à reprendre la main, à faire une critique qui va permettre de retrouver le sens de l’innovation. Le design doit réengager un dialogue avec l’utilisateur. L’entreprise doit réinterroger son lien avec ses clients. Si l’expérience est au coeur de son offre, alors permettre à l’utilisateur de construire sa propre expérience plutôt que de lui en imposer une, est certainement un nouveau levier d’innovation pour nous permettre de dépasser les limites dans lesquelles les interfaces sont en train de s’enfermer.

La question que posent ces systèmes qui optimisent leur propre optimisation relève bien d’un problème éthique. Quelles formes de régulation imaginer qui soient plus respectueuses de l?attention des usagers, qui les aident à développer leurs propres objectifs plutôt que d?être contraints par ceux qui conçoivent les systèmes pour eux ? Nous avons besoin d’innover depuis d’autres valeurs que la compétition ou la prédation, en privilégiant par exemple l’autonomie, la résilience, la capacitation ou l’empathie. Cette ?écologie de l?attention » dont parle Yves Citton, reste à inventer, afin d’ouvrir les paramètres à un meilleur contrôle des utilisateurs? Nous avons besoin d’une innovation centrée sur, pour et par les utilisateurs.

Comment ? Loin de nous d’avoir déjà les solutions, au mieux peut-on tenter d’en esquisser quelques-unes qui mériteraient d’être travaillées… Mais ce qui est sûr, c’est que le changement d’échelle dans la manipulation des utilisateurs risque, à terme, de créer de la défiance et du rejet. A moyen et long terme cette défiance risque de s’accélérer à mesure que ces techniques vont se développer d’une manière industrielle, qu’elles vont apparaître comme plus visibles, plus massives et plus toxiques. Notre sensibilité à la captologie sera-t-elle la même quand tout le monde l’utilisera ?

Ce qui semble sûr c’est que ce sujet semble plus à même demain de s’inscrire dans l’agenda des régulateurs, notamment parce que la question de la manipulation de l’attention en devenant sociale et en s’inscrivant au coeur des outils numériques – et notamment de nos outils de travail – adresse des questions auxquelles la société devra répondre. Si, comme le soulignait le prospectiviste Kevin Kelly, l’avenir est cognitif (et il n’évoquait pas là que la question du développement de l’intelligence artificielle), nous devons prendre au sérieux ces enjeux. Pour poser ces questions d’une manière plus ouverte aux concepteurs d’interfaces et aux entreprises, d’une manière qui invite plus à la réponse qu’à la critique, on pourrait se demander alors ce que changerait aux modèles d’affaires des entreprises le fait que leurs applications soient respectueuses de l’attention des utilisateurs ? Quelles opportunités d’affaires nouvelles cela ouvrirait-il ?

Le projet de la Fing : pour une attention responsable

L’enjeu de ce programme de recherche-action est d’observer ce point de croisement entre l’exploitation de nos comportements et la façon dont les interfaces les implémentent. Notre travail consistera à recueillir des critiques. À faire travailler des utilisateurs à démonter les fonctionnalités qui leur sont proposées. À observer comment les systèmes contraignent les utilisateurs, avec l’aide de spécialistes en psychologie cognitive et en design notamment. À produire des grilles d’analyse des interfaces sous forme de pistes d’innovation permettant de produire des valeurs partagées pour construire une nouvelle relation entre les utilisateurs et les concepteurs.

Méthode : déroulé de l’expédition
Un travail de veille, de rencontres d?acteurs et de chercheurs et de scénarios extrêmes permettra de regarder en profondeur ce sujet pour en produire des pistes d’innovation via un cahier d’enjeux. La Cnil, associée à cette expédition, explorera la question de la régulation de l’attention, en proposant un benchmark international des outils de régulation. Des spécialistes des sciences cognitives (notamment l’association Chiasma) en coopération avec des designers viendront éclairer la manière dont nos biais comportementaux sont exploités et la manière dont ils se traduisent dans des interfaces.

Avec la contribution d’étudiants, un travail d’analyse de la conception d’une sélection d’interfaces sera produit pour en comprendre les mécanismes. À partir duquel, de nouvelles conceptions seront proposées en retour pour montrer comment les interfaces pourraient prendre en compte d’autres valeurs. L?un des livrables attendus de cette expédition est la réalisation de ?proof of concept? (POC) afin de montrer qu?une autre conception est possible.

L’enjeu, est enfin de mobiliser des étudiants en design, en psychologie sociale, mais aussi des étudiants en communication pour lancer une grande campagne de sensibilisation autour de ces enjeux de la conception.

Notre objectif est de faire monter en compétence tous les acteurs de l’innovation sur ces questions, notamment pour anticiper les questions de régulation qui se poseront.

Pour assurer ce travail, nous sommes à la recherche de partenaires qui souhaitent s’investir sur ces questions.

Des organisations et entreprises qui souhaitent :

  • participer activement aux ateliers et réflexions que nous organiserons ;
  • proposer un terrain d’observation et d’expérimentation (une interface, une application, un système, un service…) ouverte aux interventions de nos experts et d’étudiants.

Des écoles qui souhaitent :

  • comprendre ces enjeux et les faire réinterroger par leurs étudiants.

Pour plus d’information, nous vous invitons à consulter le dossier de présentation de notre groupe de travail. Et à rejoindre l’espace de discussion que nous ouvrons sur Facebook.

N’hésitez pas à nous contacter

Hubert Guillaud et Véronique Routin
hubertguillaud@gmail.com & vroutin@fing.org


Dossier de partenariat.

  • Le jeu comme outil d?autoréalisation

Les jeux vidéo satisfont les besoins humains fondamentaux ! C’est ce qu’affirme le journaliste et écrivain Simon Parkin (auteur du livre Death by video games : Danger, Pleasure, and Obsession on the Virtual Frontline) dans un récent article pour la revue Nautilus. Et Parkin de commencer son texte en nous parlant de… (...)

Les jeux vidéo satisfont les besoins humains fondamentaux ! C’est ce qu’affirme le journaliste et écrivain Simon Parkin (auteur du livre Death by video games : Danger, Pleasure, and Obsession on the Virtual Frontline) dans un récent article pour la revue Nautilus.

Et Parkin de commencer son texte en nous parlant de… Grand Theft Auto, jeu souvent qualifié d' »immoral » qui n?apparaît pas comme un exemple de satisfaction de nos besoins fondamentaux. Du moins on l?espère. Or, nous dit Parkin, les multiples actions peu sympathiques qu’on est susceptible d’accomplir au sein de ce jeu ne sont pas nécessaires pour gagner. Ce sont juste des choix possibles au sein d’un univers virtuel qui offre bien d’autres opportunités. En se sens, un jeu comme Grand Theft Auto ne fait que matérialiser notre conception du monde et nos attentes. « Si vous êtes plein de haine dans le monde réel, le jeu fournit un espace dans lequel agir avec haine. »

Parkin déterre un article de 1996 sur les MUDs (pour Multi-User Dungeon), écrit par Richard Bartle, un chercheur en intelligence artificielle qui fut aussi l’un des premiers concepteurs de ce type de jeu. Rappelons que les MUDs furent, dans les années 80-90, le prototype des MMORPGs, les univers de type World of Warcraft. Dans des univers virtuels existant la plupart du temps exclusivement en mode texte, les joueurs vivaient les aventures de leur « avatar » dans un univers de fantasy ou de SF.

Dans son papier, Bartle distingue 4 types de joueurs : les « tueurs », les « performants », les « socialisateurs », et les « explorateurs ». Or, selon Bartle, les joueurs conserveraient ce trait de caractère, quel que soit le jeu auquel ils s’adonnent : les socialisateurs chercheraient avant tout le contact avec leurs partenaires, les tueurs à massacrer tout ce qui bouge, les performants à réussir les épreuves et à accumuler les récompenses, les signes de victoires (badges, or, etc.), les explorateurs à prendre connaissance du monde virtuel?

Ainsi nous explique Parkin, Bartle aurait constaté qu’un joueur adoptant le rôle d’un médecin dans un jeu de rôle afin de soigner les autres personnages aura tendance à exercer la même profession, quel que soit l’univers dans lequel il est impliqué.

Pour Parkin, cela montre que les jeux cherchent avant tout à révéler notre personnalité, le plaisir, le « fun » ne seraient pas la motivation principale du « gamer » – je suppose que cette théorie ne s’applique pas à Bubble Shooter ! Pour appuyer sa thèse, Parkin mentionne un travail de 2012, effectué par cinq psychologues, « The Ideal Self at Play : The Appeal of Video Games That Let You Be All You Can Be » (« Le Soi Idéal en jeu : l’attrait des jeux vidéo qui vous permettent d’être tout ce que vous pouvez être »). Ces chercheurs affirmeraient que les jeux vidéo les plus réussis sont ceux qui permettent au joueur d’incarner la version la plus satisfaisante, la plus épanouie de sa propre personnalité. « Les gens sont attirés par les jeux vidéo parce que ceux-ci leur offrent l’accès aux aspects idéaux d’eux-mêmes ».

Et Parkin de citer un propos de Bartle : « L’auto-actualisation se trouve au sommet de la hiérarchie des besoins de Maslow, et c’est cela que de nombreux jeux nous offrent… C’est tout ce que les gens désirent vraiment : être. »

  • Les jeux vidéo faciliteraient l?apprentissage

Encore une recherche qui devrait réconcilier les parents avec les jeux vidéo. Cette fois, il semblerait que les jeux vidéo accroissent la capacité d’apprentissage. Une équipe allemande a en effet soumis deux groupes de 17 personnes, l’un constitué de joueurs et l’autre de non-joueurs, à une tâche d’apprentissage, le tout (...)

Encore une recherche qui devrait réconcilier les parents avec les jeux vidéo. Cette fois, il semblerait que les jeux vidéo accroissent la capacité d’apprentissage. Une équipe allemande a en effet soumis deux groupes de 17 personnes, l’un constitué de joueurs et l’autre de non-joueurs, à une tâche d’apprentissage, le tout bien sûr sous le contrôle de l?inévitable IRM.

La tâche soumise aux sujets était un test assez connu en science cognitive, la « prédiction de la météo ». On soumet au volontaire une série de trois cartes contenant des symboles abstraits. Chaque combinaison de cartes indique une probabilité de « pluie » et de « beau temps ». Bien entendu, le participant ignore au commencement la signification des symboles qui s’affichent devant lui, il doit donc deviner, au début complètement au hasard, ce que prédisent les combinaisons de cartes. Mais au fur et à mesure, il apprend à discerner la signification des symboles et le résultat associé à chacune des combinaisons. Un tel test permet de mesurer la vitesse à laquelle on apprend à mesurer une probabilité.
Résultat, les joueurs se sont montrés bien plus rapides et efficaces pour effectuer cet apprentissage. Ils auraient également été capables de mieux se débrouiller avec les situations de « haute incertitude », c’est-à-dire lorsqu?une combinaison de cartes indiquait des probabilités de « pluie » ou de « beau temps » de l’ordre de 60-40. Pour Sabrina Schenk, l?auteur de la recherche : « Notre étude montre que les joueurs sont plus performants pour analyser une situation rapidement, générer de nouvelles connaissances et catégoriser les faits – en particulier dans les situations à forte incertitude ».

De plus, après l?expérience, on a donné aux participants un questionnaire à remplir. Il s’est avéré que les joueurs avaient plus de facilité à expliquer leurs choix que les non-joueurs. D’après les analyses IRM, les joueurs auraient développé une plus grande activité de l’hippocampe, une zone du cerveau liée à la mémoire. Toujours selon Sabrina Schenk, « un tel phénomène n’est pas seulement important pour les jeunes, mais également pour les personnes âgées ; car des changements dans l’hippocampe peuvent entraîner une diminution des performances de la mémoire. Peut-être qu’à l’avenir nous pourrons utiliser les jeux vidéo pour traiter ce genre de problèmes ».

  • Le progrès n?a pas encore tout à fait disparu !

A l?occasion de la publication de la traduction en français de son livre paru aux États-Unis en 2011, La part d?ange en nous : histoire de la violence et de son déclin, Steven Pinker (@sapinker) était de passage à Paris. Le professeur de psychologie à l?université Harvard, spécialiste de la cognition (...)

A l?occasion de la publication de la traduction en français de son livre paru aux États-Unis en 2011, La part d?ange en nous : histoire de la violence et de son déclin, Steven Pinker (@sapinker) était de passage à Paris. Le professeur de psychologie à l?université Harvard, spécialiste de la cognition et de la psychologie du langage donnait une conférence à l?École nationale supérieure d?arts et métiers.

Le moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui a écrit plusieurs livres sur l?altruisme et qui signe la préface de l?édition française, introduisait et traduisait la conférence. « Le fait que Steven Pinker nous ait appris, à rebours des idées reçues, que le monde est moins violent aujourd?hui qu?hier permet de changer notre regard sur la violence ». Nous avons trop souvent une vision catastrophique ou apocalyptique de l?histoire, comme de la nature humaine. « On ne cesse de nous répéter que toute motivation humaine serait égoïste par nature, sans qu?aucune étude scientifique ne le corrobore. Nous avons besoin de connaissances pour remettre en cause nos idées reçues et oeuvrer ensemble à un monde meilleur. Et c?est ce que nous offre Steven Pinker avec ce livre. »

Durant deux heures, le fringuant Steven Pinker résume pas à pas son livre, projetant les mêmes slides un peu désuètes que celles qu?il projetait déjà en 2011 (comme c?était le cas dans ce long exposé qu?il donnait à The Edge par exemple, sauf qu?il les tient à jour, montrant que les courbes qu?il dessine continuent leur tendance, même depuis 2011).


Une présentation de Steven Pinker assez proche de celle utilisée par Pinker sur la scène de l’Ensam.

Les causes du recul de la violence : le développement des États !

La thèse de Pinker est simple. La violence décline depuis longtemps et n?a cessé de diminuer. Malgré tout ce que l?on pense souvent, elle est aujourd?hui a son plus bas niveau. Si le chercheur est prudent (rien ne nous dit que la tendance continuera indéfiniment ni qu?on puisse l?amener à un niveau zéro demain), reste que la tendance que l?on peut constater à différentes échelles est nette, marquée, claire. Il distingue 6 formes différentes du déclin de la violence. Tout d?abord, il y a ce qu?il appelle le « processus de pacification ». Ce processus se mesure en tentant de mesurer la part des morts violentes dans les décès. Les archéologues et les historiens ont tenté de mesurer le niveau de mortalité violente à travers les âges. En regardant, par exemple, dans les sociétés préhistoriques, la proportion de squelettes comportant des signes évidents de morts violentes. On estime que dans les sociétés préhistoriques, on compterait environ 20 % de morts violentes. Nous sommes bien loin des résultats des sociétés occidentales, où la mort violente serait environ 3 % pour le monde au 20e siècle, de 0,6 % pour l?Europe et les États-Unis au 20e siècle et de moins de 0,01 % pour le monde depuis 2005. Des enquêtes historiographies et ethnographiques montrent même que les sociétés traditionnelles, dépourvues d?État, étaient effectivement plus violentes que les sociétés organisées.

La première cause du recul de la violence est donc à mettre au crédit de la montée et de l?expansion des États. La remise du pouvoir aux mains d?Etats constitués élimine les vengeances et les violences tribales et féodales. Les despotes et les rois ne sont pas tant magnanimes, qu?ils défendent leurs intérêts. Et le leur n?est pas que leurs administrés s?entretuent, mais plutôt qu?ils payent leurs taxes. Tout comme le fermier travaille à ce que son troupeau ne s?entretue pas, les États ont veillés à ce que leurs administrés ne s?entretuent pas.

La seconde cause du recul de la violence tient au « processus de civilisation ». Le meurtre partout diminue, explique le chercheur en montrant des courbes statistiques sur l?évolution des homicides en Europe entre 1300 et 2000. À Oxford, on est passé de 100 homicides par an pour 100 000 habitant au Moyen Âge à 1 seul ! Ce déclin n?a pas cessé aux 19e et 20e siècles. Si ces taux sont différents d?un pays l?autre, la tendance est nette. Même les États-Unis, dont le taux est souvent supérieur au taux européen, et qui connaissent même un léger pic dans les années 60, connaissent un déclin ferme et régulier depuis les années 90. Le sociologue Norbert Elias, dans le Processus de civilisation, montrait que la consolidation des États et royaumes avait conduit à une justice nationalisée qui favorise la disparition des rivalités locales. Le développement du commerce via la finance, la monnaie, les contrats et les transports? fait basculer la société de la féodalité à la modernité. Le jeu où le gagnant l?emporte est remplacé par une situation où tout le monde trouve son compte.


Image : le charme des amphithéâtres avec Steven Pinker et Mathieu Ricard au fond.

La montée de l?empathie

La troisième cause du déclin de la violence est liée à la révolution humaniste. La justice telle qu?elle s?exprime jusqu?au Moyen-âge, à coups de buchers, d?écartèlement, de crucifixion et d?empalement? nous semble particulièrement barbare. Or, entre le 17e et le 19e siècle, la révolution humaniste va mettre fin à nombre de violences. L?abolition de la torture et le déclin de la peine de mort. Entre 1750 et 1850, la majorité des pays ont aboli la torture. En Angleterre au 18e siècle, on pouvait condamner à mort quelqu?un pour 222 motifs différents, au nombre desquels figuraient le braconnage, la fausse monnaie? En 1861, on ne compte plus que 4 crimes (autre que des crimes ayant conduit au meurtre) passibles de la peine de mort. Quant à l?abolition de la peine de mort elle-même : celle-ci n?a cessé de progresser, même depuis 2011, tout comme le nombre d?exécutions effectives. Si cette tendance se poursuit sur le même rythme, espère Pinker, la peine de mort devrait être abolie dans tous les pays du monde d?ici 2026.

La révolution humaniste a conduit à de nombreuses autres « abolitions » : allant de la chasse aux sorcières, à la persécution religieuse, de l?interdiction des duels aux sports sanguinaires, en passant par l?abolition de l?esclavage? Dernier pays à le faire, la Mauritanie a officiellement aboli l?esclavage en 1980 (même si cela ne signifie pas qu?il ait été totalement endigué).

Pour Pinker, cette révolution humaniste doit tout au développement de l?imprimerie et à la montée de l?alphabétisation. Peu à peu, la connaissance remplace la superstition et l?ignorance. Tel est l?apport des Lumières. Éduquée, la population est moins capable de croire que les juifs empoisonnaient les puits, que les hérétiques vont en enfer, que les sorcières sont responsables des mauvaises récoltes? La connaissance mine la violence. Comme le disait Voltaire : « ceux qui vous font croire en des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités » (MAJ : en fait, cette citation n’est pas de Voltaire comme le souligne Le Temps). Sans compter que lire et écrire favorisent le cosmopolitisme. Lire permet de prendre conscience de l?esprit de l?autre, de se mettre à sa place, d?imaginer ce qu?il ressent. « Plus nous sommes emphatiques et moins nous sommes portés à la cruauté ».

Vers les paix perpétuelles ?

« Contrairement à ce que l?on pense trop souvent, le 20e siècle n?a pas été le siècle le plus violent de notre histoire ». Si la 2e Guerre mondiale a bien été la plus meurtrière en nombre absolu, elle n?a pas été la guerre la plus meurtrière relativement à la population mondiale. Avant le 16e siècle, les Grands Etats étaient constamment en guerre, alors qu?aujourd?hui aucune grande puissance n?est en guerre avec d?autres. Même si on n?observe que les morts liés aux guerres au 20e siècle, hormis les deux pics des deux guerres mondiales, les conflits depuis n?ont quasiment pas été meurtriers. Depuis 1946, nous sommes même entrés dans ce que l?on pourrait appeler « la longue paix ». Malgré la prédiction de tous les experts, nous n?avons pas connu de guerre entre les États-Unis et l?URSS, pas plus que nous n?avons connu l?usage d?armes atomiques depuis Nagasaki. Les grandes puissances ne sont pas entrées en conflits entre elles? Pourtant, avant 1945, c?étaient surtout les pays les plus développés qui entraient en conflits les uns avec les autres. Ce n?est plus le cas depuis.

À la longue paix, il faut ajouter une autre cause au déclin de la violence : la nouvelle paix. En effet, cette longue paix s?est également diffusée au reste du monde. Le déclin des conflits se propage. Il y a de moins en moins de guerres entre États. S?il y a eu des guerres civiles, celles-ci font bien moins de morts que les guerres entre États. 5/6e des pays du monde ne connaissent plus la guerre. Si on regarde le nombre de morts liés aux guerres ou le taux de guerre, les deux courbes sont clairement à la baisse. Quant à la question des génocides, Chalk et Jonassohn, dans leur Histoire des génocides, rappellent qu?ils ne sont pas une propriété du 20e siècle. Malgré les atrocités des plus récents génocides, ramenés à la population totale ou au nombre de morts globaux, là encore, les génocides sont à la baisse sur le temps long du 20e siècle.

Dans son essai Vers la paix perpétuelle, le philosophe Emmanuel Kant émettait 3 hypothèses pour expliquer l?essor de la paix : le développement de la démocratie, du commerce et d?une communauté internationale. Les historiens Bruce Russett et John O?Neal ont montré que ces facteurs ont tous progressé depuis la seconde moitié du 20e siècle et que ces 3 facteurs sont bien statistiquement des prédicateurs de paix.

Pourquoi un tel déclin ? La nature humaine aurait-elle changé ?

Dernier facteur explicatif du recul de la violence : les révolutions des droits. Le développement des droits civiques a fait reculer la plupart des violences : violences raciales, violences à l?égard des femmes, des enfants et des animaux? La criminalité a diminué à mesure que les droits ont progressé, souligne Pinker, en alignant des graphiques sur le recul du lynchage aux États-Unis entre 1880 et 1960, ou des crimes à l?égard des communautés. Les viols à l?encontre des femmes ont chuté de 75 % entre 1970 et 2010. Les autres violences domestiques à l?encontre des femmes suivent la même tendance. Pour les enfants, les graphiques montrent la chute des punitions corporelles, des emprisonnements, des abus et agressions physiques ou sexuelles à leurs égards? Même la fessée est de moins en moins acceptée à travers le monde. Et la révolution du droit des animaux entame la même tendance, avec la baisse du nombre de chasseurs et la montée du nombre de végétariens?

Et Steven Pinker de s?interroger. « Pourquoi la violence a-t-elle ainsi décliné ? Sur tant d?aspects ? La nature humaine aurait-elle changé ? Pourquoi nous comportons-nous de manière moins violente ? » Pour Pinker, notre nature n?a pas changé. Nous sommes des entités complexes et si nous avons des inclinaisons à la violence, nous avons aussi des tendances qui la contrebalancent. Pour Pinker, l?histoire, les circonstances? ont favorisé nos inclinaisons pacifiques. Pour comprendre cela, il faut distinguer ce qui motive et explique notre violence, à savoir : la rage (une réaction quasi instinctive), la domination et l?exploitation des autres (qui consistent à utiliser la violence pour atteindre un but), la vengeance et la violence idéologique? Mais on a aussi des processus qui favorisent la non-violence : comme la maîtrise de soi, l?empathie (la capacité à ressentir ce que les autres ressentent), les normes morales et les tabous (ce qu?on ne peut pas faire) et bien sûr la raison (c?est-à-dire le fait que nos facultés cognitives considèrent la violence comme un problème). Qu?est-ce qui a conduit à développer ces processus-là, cette « part d?ange en nous », au détriment des premiers ?

Pour Hobbes, le fait de confier à l?Etat et au système judiciaire le monopole de l?exercice de la violence a permis de neutraliser l?exploitation des autres par la violence. Pour Montesquieu, Smith ou Kant, le passage du pillage au commerce a permis de se rendre compte que voler ne sert à rien, à mesure que les choses deviennent moins chères. Les êtres humains deviennent plus précieux vivants que morts, puisqu?on peut leur vendre quelque chose. Pour Darwin et Peter Singer, notre sens de l?empathie, par défaut, s?applique à nos proches. Or, ce cercle emphatique s?est étendu : de la famille aux proches, du village au clan, de la tribu à la nation? en passant à ceux qui appartiennent à d?autres genres, races, espèces? Le développement de nouvelles perspectives, via le voyage, la littérature, l?information, nous a permis d?adopter le point de vue des autres. Et cette considération empathique s?est traduite par un comportement empathique. Enfin, nous avons tous pris l?ascenseur de la raison : l?alphabétisation, l?éducation? nous ont appris à penser plus abstraitement et plus universellement. En apprenant à transcender notre point de vue, il devient plus difficile de privilégier nos seuls intérêts par rapport à ceux des autres. Les cycles de violence nous semblent plus futiles et plus vains. « La violence apparaît comme un problème qu?on peut résoudre plutôt que comme une compétition qu?on peut gagner ».

Pour Steven Pinker ces interrogations nous poussent à nous poser la question de ce que nous avons réussi. Qu?avons-nous fait de bien et qui a été fécond ? Pour Pinker, ce travail permet de réhabiliter les notions de modernité et de progrès, parfois bien malmenées. Nous devrions éprouver de la gratitude vis-à-vis des institutions de la civilisation et des Lumières. C?est d?ailleurs le sujet du prochain livre de Steven Pinker. Montrer que les gens vivent plus longtemps, en meilleure santé et plus heureux que jamais. Les Nations-Unies estiment que si les tendances continuent, l?extrême pauvreté devrait avoir disparu d?ici 2030. Il y a 200 ans à peine, 90 % de la population vivait dans une extrême pauvreté. On estime que c?est le cas d?environ 10 % de la population aujourd?hui. L?idéal des Lumières, le recours à la raison et à la science, à l?humanisme et au progrès nous a transformés quoiqu?on en dise. Il a fonctionné, quoi qu?on en dise, conclut l?incroyable optimiste.

Pinker s?amuse ensuite à répondre à quelques questions. Les animaux ? Ils nous aident à pousser notre capacité empathique encore plus loin, car ils ne peuvent pas se battre eux-mêmes pour leurs propres droits ou se mobiliser. La défense des droits des animaux nous amène à un degré de civilisation supplémentaire. Le changement climatique ? Il n?est pas certain que le changement climatique conduise à des violences globales. Bien sûr, ce défi majeur du 21e siècle risque de se traduire par une intensification des souffrances, par des migrations, des conflits locaux, des violences?
Les tensions sur les ressources ne conduisent pas nécessairement aux conflits? Les grandes sécheresses des années 30 n?ont pas conduit nécessairement à des guerres.

Les médias sociaux ? « Les médias sociaux accroissent l?empathie, j?en suis convaincu », estime Pinker. Ils favorisent l?interdépendance. Bien sûr, leur usage peut conduire à des abus, mais nous allons trouver les moyens de contrer leurs aspects négatifs et de développer leurs aspects positifs. Il faut juste un peu de temps, comme lors d?une réponse immunitaire. Le vieillissement ? Le vieillissement de la population favorise la diminution des violences physiques. On estime que le pic des violences physiques a lieu entre 15 et 30 ans. Plus on prend de l?âge et moins on se dispute ou on a recours à la violence. Le vieillissement de la population est donc un facteur de déclin de la violence globale. Un monde moins violent est aussi un monde plus heureux, incontestablement. En fait, nous n?avons pas de preuve scientifique à porter au crédit de ceux qui avancent que nous serions intrinsèquement violents.

Du haut d?une vision qui embrasse le temps long de l?humanité, Steven Pinker nous apaise. En nous demandant de faire avec lui l?effort de regarder les tendances dans leur globalité, il participe à son tour à nous rendre plus confiant, nous invite à prendre le recul nécessaire pour être un peu plus empathique à notre tour. Le progrès n?a pas tout à fait disparu? En fait, il ne s?est peut-être jamais aussi bien porté à mesure que la fin du monde se profile. S?il n?y avait la menace du réchauffement climatique et de la limite des ressources naturelles, on pourrait presque croire finalement que ces menaces nous apparaissent plus présentes à mesure qu?elles s?éloignent.

Hubert Guillaud

  • Management, les basiques ne sont pas si simples?

Souvent proposé comme un modèle de la gestion des ressources humaines (via son département « People Analytics »), Google demeure pourtant laconique sur son fonctionnement interne. Cet été cependant, sur son blog dédié au travail, Google a publié une série de documents utilisés par ses managers, rapporte Quartz. Au menu, vous y (...)

Souvent proposé comme un modèle de la gestion des ressources humaines (via son département « People Analytics »), Google demeure pourtant laconique sur son fonctionnement interne. Cet été cependant, sur son blog dédié au travail, Google a publié une série de documents utilisés par ses managers, rapporte Quartz. Au menu, vous y trouverez un questionnaire d’évaluation des managers (sur la base de 13 questions posées tous les 6 mois aux employés et les réponses sont renvoyés aux managers agrégées et anonymisées), un questionnaire d’évaluation de carrière, une définition d’un objectif simple et partagé pour encourager le bien-être de chacun (du type, je ne lis pas d’email le week-end?) ; un modèle d’organisation de réunion et enfin des cours pour apprendre à devenir managers.

Raffaella Sadun pour la Harvard Business Review s’étonne de la grande simplicité de ces outils. En fait, bien que basiques et fondamentales, il est très difficile d’établir ces pratiques de manière cohérente dans les entreprises. Dans une étude transversale sur les pratiques de managements de 12 000 entreprises provenant de plusieurs pays (cf. « pourquoi on sous-évalue le management compétent »), elle rappelle combien la pratique de la définition d’objectif ou la gestion de l’évolution de carrière sont encore fort peu pratiquées. Pire, la plupart des organisations n’ont pas toujours conscience d’avoir besoin de meilleurs processus de management. Rien que la normalisation des entretiens individuels est encore bien souvent vue comme une méthode excessivement bureaucratique par la plupart des employés… En fait, les fondamentaux du management ne sont pas si simples à mettre en place et copier les pratiques de Google, « vous asseoir et vous attendre à avoir le même succès » ne suffira pas à le faire advenir. Pourtant, l’adoption de pratique de management simple permet souvent aux entreprises de faire d’énormes progrès en terme de profit, de croissance ou de productivité. Faire que tout le monde adhère à des process communs permet de mieux se concentrer sur les résultats, et cela passe parfois par des choses très simples, comme une liste de contrôle, à l’image de celle mise au point par le chirurgien Atul Gawande pour réduire les erreurs dans la salle d’opération. Pour Sundar Pichai, PDG de Google, « les pratiques de management sont un élément essentiel de la construction de la culture d’entreprise ».

Des fondamentaux qui semblent encore bien loin d’un management conduit par les données. Comme le constatent plusieurs consultants dans un autre article de la Harvard Business Review, force est de constater que l’analyse de données peine à s’imposer dans le management, et ce alors que de nombreux projets de transformations managériales n’atteignent pas leurs objectifs. Les auteurs constatent d’ailleurs que bien peu de méthodes de transformations managériales, même parmi les plus à la mode, s’appuient sur les données, notamment parce que le management doit composer avec le comportement humain et que la culture d’entreprise, le leadership et la motivation ne se prêtent pas facilement à l’analyse empirique ni à la production d’indicateurs. En fait, soulignent-ils, la transformation managériale est plus le fait d’artisans que de scientifiques. Et le manque d’indicateurs encourage le manque d’investissements dans le changement. Bien sûr, Michael Tushman, Anna Kahn, Mary Elizabeth Porray et Andy Binns n’en restent pas à un constat d’échec. Dans un autre article, ils tentent de montrer que des solutions s’esquissent. Chez Ernst & Young, où travaillent certains des auteurs, en utilisant Microsoft Workplace Analytics, ils ont utilisé pour des clients les échanges e-mails et les données des agendas des employés pour identifier qui est engagé avec qui, quelles parties des organisations étaient sous stress et quels individus sont les plus à même de tisser des ponts entre les différents services de l’entreprise. Le système leur a permis de mettre en place une sorte de surveillance en temps réel pour voir où agir, où améliorer les procédures. Reste que l’analyse des données ne fait pas tout, soulignent-ils en conclusion. Si elle permet peut-être de devancer les problèmes ou d’accélérer les réponses, il y aura toujours besoin de professionnels pour interpréter les données et améliorer les processus. Dans le temps long du management et des comportements, force est de constater que l’accélération que permet l’analyse des données peine à fournir une réponse pleinement satisfaisante à la problématique. C’est peut-être pour cela que ce que nous pourrions appeler le « management automatisé » a encore du mal à s’imposer.

Enfin, pas partout. Si dans l’entreprise, l’automatisation du management reste difficile, ce n’est absolument pas le cas du recrutement, qui lui semble de plus en plus automatisé. Notamment via le recours à des myriades de tests de personnalité toujours plus sophistiqués, quand bien même ils semblent aussi scientifiques que la graphologie ou que l’astrologie d’antan. A l’image du jeu vidéo Scoutible, où une intelligence artificielle évalue les futures performances d’un candidat ou Dotin.us qui évalue les personnalités des candidats selon ce qu’ils partagent sur les réseaux sociaux. Voire la panoplie d’outils automatisés auquel recours Unilever que détaillait Usbek & Rica récemment… On est là face à une différence de traitement entre l’externe et l’interne qui interroge et qui mériterait d’ailleurs un peu plus de recul. Assurément, on se permet dans le recrutement d’utiliser des outils qui seraient largement rejetés s’ils étaient utilisés pour le management des salariés.

  • Vos données seront manipulées

A l’occasion de la conférence Strata Data qui se déroulait fin septembre à New York, la chercheuse danah boyd (@zephoria), l’auteure de C’est compliqué (dont paraît ces jours la traduction d’un autre livre coécrit avec Mimi Ito et Henry Jenkins) a, comme toujours, livré une présentation remarquable (extrait en vidéo) (...)

A l’occasion de la conférence Strata Data qui se déroulait fin septembre à New York, la chercheuse danah boyd (@zephoria), l’auteure de C’est compliqué (dont paraît ces jours la traduction d’un autre livre coécrit avec Mimi Ito et Henry Jenkins) a, comme toujours, livré une présentation remarquable (extrait en vidéo) sur la fragilité des données à l’heure de leur analyse massive.

La manipulation des médias a toujours existé et le numérique l’a certainement favorisé en rendant poreuse la frontière entre la propagande et le marketing, rappelle-t-elle en pointant vers le rapport publié par Data&Society en mai 2017, l’Institut de recherche dont elle est la fondatrice et la présidente (blog, @datasociety). Mais l’enjeu n’est pas de nous expliquer ce qui s’est déjà passé ou ce qui se passe actuellement, que de regarder ce qui s’annonce. A l’heure du Big data et de l’intelligence artificielle, si nous pensons que la donnée peut et doit être utilisée pour informer les gens et alimenter la technologie, alors nous devons commencer à construire l’infrastructure nécessaire pour limiter la corruption, les biais et l’abus de données. Nous devons reconsidérer la sécurité dans un monde de données.

Les moteurs de recherche et les médias sociaux sont devenus les cibles préférées de la manipulation. Un petit jeu auquel tout le monde s’amuse désormais. Depuis les premiers Google Bombing, les gens ont appris par la pratique à rendre les contenus viraux et à détourner les systèmes. Ils ont développé des pratiques stratégiques de manipulation de l’attention qui ont pu avoir des conséquences graves à l’image du pizzagate, qui a été produit par un large réseau de gens cherchant à jouer de l’écosystème d’information et à créer des « effets boomerang » où la contestation et la vérification servent avant tout de canaux d’amplification de la manipulation. Les manipulateurs cherchent à ouvrir la fenêtre d’Overton, c’est-à-dire la gamme des idées acceptables par l’opinion publique.

Reste, constate la chercheuse, que jusqu’à présent, les attaques des systèmes algorithmiques, si elles ont parfois été massives, sont restées assez « manuelles ». Or, c’est cela qui risque de changer.

Entraîner un système d’apprentissage nécessite beaucoup de données. Le problème, outre ce besoin insatiable et massif, c’est que toutes les données sont biaisées, explique la chercheuse en pointant par exemple vers une étude qui a observé les biais d’ImageNet, une base de données d’images, montrant par exemple que les systèmes d’apprentissage automatisés répliquent les biais des humains, classant plus facilement les objets selon leurs formes que selon leurs couleurs. Latanya Sweeney (@latanyasweeney), elle, a montré que la publicité proposée par Google changeait selon la connotation ethnique des noms des utilisateurs soulignant par là que le moteur a tendance à amplifier le racisme à l’oeuvre aux Etats-Unis. Pour danah boyd, adresser les problèmes de biais culturels implicites et explicites des données va constituer un énorme défi pour ceux qui cherchent à construire des systèmes.

Pour la chercheuse, le problème est que ces biais risquent d’être amplifiés par l’utilisation de données d’entraînement provenant d’un peu partout sur le web. Les informaticiens utilisent les données de Twitter ou de Reddit pour construire des modèles pour comprendre le langage naturel par exemple, identifier des motifs sociaux, construire des modèles pour détecter la dépression ou l’engagement, sans saisir toujours que ces données ne sont pas représentatives, pensant que ces données peuvent être nettoyées pour en ôter tout contenu problématique. C’est hélas loin d’être le cas. Nous sommes mal préparés à ceux qui veulent se jouer de nous. Ce n’est pas qu’une question d’incident ou de biais culturel, souligne danah boyd, c’est qu’il y a toujours des gens pour jouer avec le contenu d’une manière stratégique – à l’image de l’affaire du ciblage publicitaire antisémite de Facebook révélé récemment par Propublica (voire les explications du chercheur Olivier Ertzscheid).

Mais danah boyd apporte un autre exemple : celui de l’expérience (.pdf) de Nicolas Papernot (@nicolaspapernot). Afin de comprendre les vulnérabilités des algorithmes de reconnaissance d’image, Nicolas Papernot et ses collègues ont cherché à altérer des images de panneaux de signalisation pour transformer des stops en céder le passage, sans que ce changement soit perceptible aux humains. Ce qu’expliquent les chercheurs, c’est combien ces manipulations visant à corrompre une base de données peuvent être simples. « Pensez à ce que cela signifie pour les voitures autonomes », s’inquiète la chercheuse. Pour l’instant, ces attaques sont amicales et sont le fait de chercheurs? Mais cela ne durera pas, prévient-elle. Et d’inviter les entreprises à prendre ces questions au sérieux.


Image : Comment attaquer les boites noires du Machine Learning ? Image tirée de l’expérience menée par Nicolas Papernot qui montre en haut des images modifiées pour perturber le réseau d’apprentissage et la mauvaise interprétation qui en résulte sur la rangée du bas, sans que cette mésinterprétation soit perceptible à l’oeil humain.

Reste, souligne-t-elle, que de nombreuses entreprises, malgré les innombrables brèches et fuites de données à répétition, continuent à ne pas prendre au sérieux la vulnérabilité de leurs données. Les entreprises doivent réfléchir à construire des « anticorps techniques ». « Vous devez réfléchir à la façon dont vos données peuvent être corrompues, par qui et dans quel but ». L’industrie de la technologie a perdu la culture du test au profit de la culture de la bêta perpétuelle et de la coconception de la qualité avec les utilisateurs. Mais c’est oublier que la culture du test ne se limitait pas à la recherche de bugs. Elle avait aussi pour fonction d’intégrer des dissensus dans les processus de conception et de développement. Désormais, ce sont les journalistes qui humilient les développeurs ont montrant les biais de leurs systèmes. Mais ils ne sont pas les seuls. Les chercheurs s’y mettent aussi, en tentant de construire des systèmes d’apprentissage pour révéler les biais des systèmes. Et danah boyd d’évoquer les recherches dans le domaine des réseaux d’adversaires génératifs (generative adversarial networks, à l’image de cette étude .pdf). L’enjeu, résume la chercheuse, c’est de faire générer des contenus par deux algorithmes afin que l’un évalue ceux de l’autre. L’un tente d’embobiner le second pour qu’il accepte de « mauvaises » informations dans le but de trouver des limites aux modèles déployés.

Pour la chercheuse, il est temps de réintégrer de l’antagonisme dans le processus de construction des modèles. « Nous devons intégrer activement et intentionnellement une culture de l’évaluation, de la vérification et de l’apprentissage fondée sur la confrontation ». Nous devons apprendre à évaluer les biais et construire des outils pour suivre l’évolution des systèmes avec autant d’efforts que ceux apportés à construire des modèles. L’artiste et chercheur Matthew Goerzen va plus loin encore : pour lui, il faut inviter les trolls à s’immiscer dans les systèmes pour en comprendre les vulnérabilités.

Et danah boyd de conclure : « L’industrie de la technologie ne peut plus être le terrain de jeu passionnel d’un groupe de geeks tentant de faire des merdes cools pour le reste du monde. Désormais, elle est le fondement de nos démocraties, de nos économies, de notre paysage informationnel ». Le monde idéal que l’on cherche à construire ne vit pas en autarcie. Il est plus que jamais nécessaire d’intégrer que d’autres souhaitent le manipuler et y semer le chaos et de prendre cela au sérieux.


Image : Image d’un extrait de l’article fondateur du moteur de recherche Google par Sergey Brin et Larry Page qui surligne la phrase prémonitoire qu’on pourrait traduire ainsi : « les résultats de merde balayent souvent tous les résultats qui intéressent l’utilisateur ».

  • L?IA à la recherche de règles éthiques

Dans une tribune pour le New York Times, Oren Etzioni (@etzioni) responsable de l’Institut Allen pour l’intelligence artificielle, propose 3 principes de régulation pour l’Intelligence artificielle. Le premier, très basique, consiste à rappeler que les IA sont soumises aux règles qui s’imposent aux humains : elles ne peuvent pas aller hors (...)

Dans une tribune pour le New York Times, Oren Etzioni (@etzioni) responsable de l’Institut Allen pour l’intelligence artificielle, propose 3 principes de régulation pour l’Intelligence artificielle.

Le premier, très basique, consiste à rappeler que les IA sont soumises aux règles qui s’imposent aux humains : elles ne peuvent pas aller hors de la légalité qui s’impose à chacun. Ainsi, une voiture autonome ne peut pas passer à un feu rouge par exemple.

La seconde consiste à pointer que les systèmes d’IA doivent clairement se signaler comme tels aux humains, sans pouvoir se faire passer pour des humains par exemple (c’est l’une des pistes d’innovation que nous pointions également dans les recommandations du groupe de travail NosSystèmes de la Fing).

La troisième vise à ce que les systèmes d’IA ne puissent conserver ou divulguer d’informations confidentielles sans l’approbation explicite de cette source d’information : un robot aspirateur ne pourrait ainsi établir le plan de votre maison sans votre consentement par exemple. Pas sûr que cette dernière piste soit suffisante en soi. D’abord parce que les nouvelles fonctionnalités sont souvent présentées sous leur meilleur aspect, et la proposition de valeur du robot aspirateur Neato de cartographier votre intérieur (ou celle de Roomba) s’accompagne de fonctionnalités vous proposant par exemple de délimiter des zones interdites ou des zones nécessitant un passage plus fréquent du robot? qui permettent de très bien accepter finalement que les sociétés qui produisent ces robots accèdent aux plans de votre maison. Bref, pas sûr que s’assurer que l’IA respecte la vie privée, le consentement et nos règles sociales et légales soit suffisant, mais c’est au moins quelques bonnes pistes de départ.

Le problème, comme le faisait remarquer Will Knight dans la Technology Review, il ne se passe pas un jour sans qu’on nous parle des problèmes que génèrent les biais algorithmiques? or, les grandes entreprises qui les déploient ne semblent pas réellement intéressées à résoudre les problèmes qu’ils causent, malgré les protestations de plus en plus pressantes de l’opinion. Sophia Chen, dans Wired, dresse le même constat : la recherche en intelligence artificielle cherche désespérément son chien de garde éthique. Elle revient sur l’étude phrénologique de chercheurs américains de Stanford qui consistait à entraîner une IA à reconnaître des homosexuels depuis de simples portraits d’utilisateurs d’applications de rencontre (voire la synthèse de Usbek et Rica et l’analyse détaillée du sociologue Antonio Casilli). Quand bien même les auteurs de l’étude aient cherché à s’en défendre (leur étude se voulait une alerte sur les dangers de l’IA, ont-ils tenté de se justifier après coup), reste que la controverse a à nouveau pointé le problème éthique de l’optimisation algorithmique pour elle-même.

De plus en plus de spécialistes des sciences sociales utilisent l’IA dans l’intention de résoudre les maux de la société, mais ils n’ont pas de lignes directrices éthiques claires, estime Jacob Metcalf (@undersequoias), consultant et chercheur chez Data & Society (et co-auteur des 10 règles simples pour rendre les recherches Big Data responsables dont nous avions déjà parlé). En fait, il n’y a ni normes uniformes et communes ni pratiques de contrôle transparentes. Les lignes directrices qui régissent les expériences sociales sont souvent dépassées. Si les comité d’éthique existent, leurs règles ne sont pas toujours adaptés à la science des données, estime le chercheur, qui signale que l’étude de Stanford avait d’ailleurs été validée par le conseil de l’université. Dans ces domaines, en attendant mieux, c’est donc aux chercheurs de prendre l’éthique en main? et de prévenir les préjudices potentiels.

Metcalf a récemment lancé un groupe de travail, baptisé Pervade pour une éthique des données omniprésentes, afin de mettre en place un processus éthique utilisable par les chercheurs comme par les entreprises. L’initiative IA Now, lancée par l’American Civil Liberties Union, sous la houlette des chercheuses Kate Crawford (@katecrawford) et Meredith Whittaker (@mer__edith), a pour objectif de comprendre et prévenir les biais algorithmiques.

Dans un article de recherche en décembre, le professeur de droit Jack Balkin (@jackbalkin) a proposé également des lois éthiques pour les algorithmes. Ses lois reposent sur la bonne foi des opérateurs d’algorithmes envers les utilisateurs, de se doter de devoirs, et d’éviter les nuisances, notamment liées à l’asymétrie d’information ou au fait d’être intentionnellement discriminatoire. Autant de règles qui les oblige à une certaine transparence, à des procédures équitables et à une responsabilité de fait. Le chercheur Frank Pasquale (@frankpasquale), auteur de Black Box Society, estime que ces principes sont importants mais que sans responsabilité dès la conception, ils ne suffiront pas.

Sur son blog, l’avocat et jursite Matt Scherer estime que les règles proposées par Oren Etzioni ne sont pas suffisantes et trop simples. Pour lui (voir ses propositions .pdf), tout questionnement éthique nécessite d’abord de résoudre la question de la responsabilité : « qui est responsable des problèmes que peuvent générer une IA ? », interroge-t-il pour rappeler combien la responsabilité se dilue dans les systèmes techniques tout en pointant la difficulté qu’il y a à définir une IA d’un point de vue juridique.

Autant d’interrogations qui montrent que l’éthique semble bien être en passe de devenir la nouvelle frontière de l’IA. D’ailleurs, même DeepMind de Google s’y lance, rapporte Wired. L’unité dédiée à l’intelligence artificielle de Google, dont la mission est de « résoudre l’intelligence », vient de lancer une unité DeepMind Ethics & Society (DMES) pour comprendre les impacts sociaux des technologies qu’elle créé. Les partenariats pour promouvoir les bonnes pratiques annoncés l’année dernière semblent n’avoir pas suffit.

Reste à savoir si ces façons de voir parfois l’éthique comme un processus qu’il suffirait d’appliquer pour en produire automatiquement et dans toutes les situations… arrivera à se confronter à la réalité. Une réalité, qui, comme dirait danah boyd, est souvent un peu plus compliqué que cela.

MAJ : Sur son blog, Michael Sacasas (@LMSacasas), directeur du Centre d’étude de l’éthique et de la technologie de l’Institut théologique Greystone en Pennsylvanie, rappelle que les systèmes sont des machines pour se dérober à toute responsabilité morale. « Les algorithmes, en tant qu’entités techniques, fonctionnent comme la base symbolique d’une idéologie qui facilite l’inconscience et l’évasion de responsabilité ».

  • Pourquoi voulons-nous des objets intelligents ?

Le concepteur de jeux et essayiste Ian Bogost (@ibogost) est toujours un esprit pénétrant. Pour The Atlantic (@theatlantic), il développe une longue et passionnante argumentation pour nous expliquer pourquoi nous vivons déjà dans un ordinateur. « Soudainement, tout est devenu ordinateur ». Des téléphones aux télévisions en passant par les serrures aux (...)

Le concepteur de jeux et essayiste Ian Bogost (@ibogost) est toujours un esprit pénétrant. Pour The Atlantic (@theatlantic), il développe une longue et passionnante argumentation pour nous expliquer pourquoi nous vivons déjà dans un ordinateur.

« Soudainement, tout est devenu ordinateur ». Des téléphones aux télévisions en passant par les serrures aux grille-pains, des sonnettes aux cadenas? Les gadgets intelligents sont partout. L’informatisation du quotidien a gagné. Personne n’a pourtant besoin d’un cadenas connecté? mais les gens, visiblement, en veulent. On pourrait croire que c’est lié au fait que les consommateurs achètent ce qu’on leur offre? Mais pour Bogost, ce ne peut être une explication suffisante. « Rendre les objets ordinaires informatisés est devenu un but en soi plutôt qu’un moyen de parvenir à une fin ». « L’affection que les gens portent aux ordinateurs se transfère sur tous les objets, même les plus ordinaires. Et plus les gens aiment utiliser l’ordinateur pour tout, plus la vie semble être incomplète si elle n’a pas de liens avec l’informatique ».

Bogost a pourtant été très critique envers cet internet des objets dont nous n’avions pas vraiment besoin. Mais à mesure que les objets connectés deviennent la norme, il faut bien se rendre à l’évidence que s’en moquer ne suffit pas, confesse-t-il en forme de mea culpa. Même si ces objets posent énormément de problèmes (ils sont 10 fois plus chers que le même objet non connecté, ils posent des problèmes de sécurité innombrables et deviennent inaccessibles dès que la connexion est indisponible…), force est de constater que visiblement, les consommateurs sont demandeurs. Même si on peut se désoler de l’omniprésence des ordinateurs, les gens semblent vouloir qu’ils le soient plus encore et semblent plutôt satisfaits des résultats.

Ce passage des usages extraordinaires aux usages ordinaires de l’ordinateur était en gestation depuis l’origine même de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Bogost rappelle ainsi qu’Alan Turing n’a jamais affirmé que les machines pourraient penser ou égaler l’esprit humain, mais qu’elles seraient un jour capables de montrer un comportement convaincant. « Une machine de Turing – et donc un ordinateur – est une machine qui prétend être une autre machine » – en l’occurrence, un humain. Or, les objets intelligents ne sont rien d’autre que des tentatives de simulation d’autre chose, comme de se faire passer pour un appareil photo, une machine à écrire, un téléphone ou n’importe quoi d’autre. Et ils parviennent très bien à dépasser les objets qu’ils imitaient à l’origine. Le calcul devient une activité à part entière. « Aujourd’hui, les gens ne cherchent pas à avoir des ordinateurs pour faire des choses, ils font les choses qui leur laissent utiliser des ordinateurs ».

Pour Bogost, « lorsque l’utilisation des ordinateurs se dissocie de ses fins et devient un mode de vie, les buts et les problèmes ne semblent valides que lorsqu’ils peuvent être abordés et résolus par des systèmes informatiques ». Quand l’automatisation informatique est considérée comme la meilleure ou la seule réponse, alors bien sûr, seules les solutions d’ingénierie semblent viables. A l’heure où les ordinateurs sont disponibles, nous préférons les solutions numériques aux solutions analogiques, même si elles se révèlent imparfaites. « Les gens choisissent des ordinateurs comme intermédiaire pour le plaisir sensuel de les utiliser, et non pas uniquement comme un moyen pratique ou efficace de résoudre des problèmes ». Nous préférons les expériences informatiques du monde aux expériences du monde. « Au lieu d’essayer de convaincre les humains qu’ils sont des êtres humains, les machines espèrent maintenant convaincre les humains qu’ils sont vraiment des ordinateurs. » Comme un test de Turing à l’envers, ironise Bogost, à l’image des Captchas où l’ordinateur tente de savoir si nous sommes humains. Les ordinateurs nous fascinent estime Bogost : les véhicules autonomes sont attrayants non pas tant parce qu’ils peuvent libérer les gens du fardeau et du danger de conduire, mais d’abord parce qu’ils transforment les voitures en ordinateurs.

Pour Bogost, cette fascination est liée au « plaisir de la connectivité ». Aujourd’hui, nul ne souhaite être déconnecté. Pourquoi donc notre grille-pain ou notre sonnette devraient-ils l’être ? Etre absorbé par l’informatique semble être devenu un idéal. Notre rêve ultime semble être d’être en ligne tout le temps, d’être tout le temps connecté. Et transformer de plus en plus de choses en ordinateurs semble être devenu le moyen pour prolonger sans fin cette connexion. Pour Bogost, nous voulons que la réalité passe par le filtre des ordinateurs. Si l’on prend cette hypothèse au sérieux, alors tous les effets pervers du numérique ne sont que les conséquences d’une exploitation désirée et souhaitée. De là à ce que nous souhaitions nous fondre dans les machines, télécharger nos esprits pour y vivre éternellement, il n’y a qu’un souhait et un désir qui semble alors dans une continuité logique. Les ordinateurs nous ont déjà convaincus de venir vivre à travers eux. Ils n’ont pas même besoin de nous promettre l’immortalité. Ils ont juste besoin de nous faire croire qu’ils nous sont indispensables ou que nous sommes incapables d’imaginer faire des choses sans eux. Pour Bogost, la tragédie de ce constat n’est pas tant que nous risquons de mourir sans pouvoir télécharger nos cerveaux dans la machine, mais qu’en fait ces machines demeurent juste aussi ordinaires et impuissantes qu’aujourd’hui.

Reste que si le raisonnement iconoclaste de Bogost est fondé – bien qu’il ressemble beaucoup à une provocation, les chiffres de vente des objets intelligents sont loin d’être aussi faramineux qu’annoncés -, il nous faut nous demander ce qui nous séduit tant dans l’interaction avec les machines pour qu’on veuille faire passer la réalité par leur filtre. Pourquoi sommes-nous si sensibles à ce désir irrépressible de connectivité ? Qu’est-ce que cette connectivité permise par les ordinateurs excite en nous que nous voulions que tout passe par elle ? Qu’est-ce qui nous séduit tant dans la société connectée, dans cette interrelation aux choses et aux hommes que l’internet permet ?

Laissons la question ouverte?

  • « Il ne faut pas libérer les données, il faut se libérer par les données »

« ?Libérer les données?, c?était le slogan des activistes de l?open data, les données ouvertes. Pour eux, l?administration devrait mettre à disposition ses données afin que l?on puisse les réutiliser. Mais réutiliser les statistiques de l?administration, c?est se plier à sa vision du monde. Pour pouvoir penser librement, il faut surtout (...)

« ?Libérer les données?, c?était le slogan des activistes de l?open data, les données ouvertes. Pour eux, l?administration devrait mettre à disposition ses données afin que l?on puisse les réutiliser. Mais réutiliser les statistiques de l?administration, c?est se plier à sa vision du monde. Pour pouvoir penser librement, il faut surtout créer ses propres données et mesurer le monde comme on le conçoit. Il faut se libérer par les données. »

(…) « Plutôt que de réutiliser les données de l?administration, il faut créer ses propres bases de données. C?est seulement en développant une statistique en dehors de l?Etat que l?on est capable de mesurer le monde – y compris l?action de l?Etat – en restant indépendant. »

(…) « En créant soi-même des statistiques, on change la manière dont un problème est perçu. »

Nicolas Kayser-Bril (@nicolaskb), indispensable datastoryteller. A lire du début à la fin !

  • Hypnotisés par Hyperloop

L’essayiste Geoff Manaugh (@bldgblog) pour le New Yorker en faisant référence à des projets des années 30, souligne combien la ville du futur a toujours eu besoin d’être un spectacle pour être la ville du futur. Transformer les difficultés du quotidien par des projets grandioses a toujours été populaire. Hyperloop, (...)

L’essayiste Geoff Manaugh (@bldgblog) pour le New Yorker en faisant référence à des projets des années 30, souligne combien la ville du futur a toujours eu besoin d’être un spectacle pour être la ville du futur. Transformer les difficultés du quotidien par des projets grandioses a toujours été populaire.

Hyperloop, le projet de transport futuriste d’Elon Musk et bien d’autres de ses projets – par exemple, son dernier en date, la « Big Fucking Rocket » (vidéo promotionnelle) de SpaceX qui propose non seulement de mener des missions vers Mars, mais désormais de relier n’importe quelle ville sur la planète en 30 minutes en passant par l’espace pour le prix d’un billet d’avion – ressemble assez à des idées que quelqu’un qui aurait trop regardé Docteur Who pourrait avoir. Sauf que Musk bénéficie d’une audience que beaucoup n’ont pas et d’une confiance inébranlable dans ses projets. Le problème d’Hyperloop, estime Manaugh, c’est de proposer un mégaprojet charismatique comme une solution aux problèmes du quotidien (Ethan Zuckerman ni disait pas autre chose en critiquant la voiture autonome). Si l’objectif d’Hyperloop est de résoudre la mobilité à grande échelle, il existe de nombreuses autres options qui ne nécessitent pas de « redémarrer » l’ensemble du monde urbain, rappelle pourtant Manaugh. On pourrait améliorer le financement du train, des bus, réparer les métros ou les ponts? ? Hyperloop est intéressant si on le regarde comme une provocation, un moyen de lancer la conversation? Mais sinon ?

Pour Manaugh, la science-fiction sur laquelle ces visions transformatrices reposent a toujours proposé des réalités alternatives et une force symbolique, mais beaucoup de ces dystopies finissent par relever leur caractère catastrophique. L’architecte Rem Koolhaas suggérait d’ailleurs que la ville de Dubaï et ses projets pharaoniques était dans une impasse logique? En multipliant l’ambition de ses bâtiments, on se retrouve comme dans une série de films d’action toujours plus violents, mais toujours plus ennuyants. L’horizon inhabituel de la ville faite de tours de hautes technologies ennuyeuses a perdu à Dubaï tout sens de la mesure. Le résultat final est un désordre de superprojets sans signification. Pour Manaugh, « le risque de prendre en compte les visions originales de chaque milliardaire est que le monde entier devienne comme Dubaï, un mélange de projets incompatibles, d’infrastructures exclusives, dirigées par le secteur privé, mais sans cohérence ni but. C’est un design formidable, mais une urbanisation terrible? »

Pour Manaugh, Hyperloop n’est rien d’autre qu’un coup médiatique, un projet, qui, s’il est réalisé ne serait en rien une solution pour les gens. Pire, souligne-t-il, quelle vision de société le philanthrocapitalisme qu’incarnent Musk comme Dubaï proposent-ils ? Que construisent ces ensembles d’infrastructures propriétaires incompatibles entre elles ? Ne risque-t-on pas demain de voire surtout des voitures autonomes empêchées de traverser des ponts gérés par des technologies rivales, comme aujourd’hui les voitures de Telsa sont débridées à distance selon le bon vouloir du constructeur ?

La mathématicienne Cathy O’Neil (@mathbabedotorg) est plus critique encore. Envoyer des gens sur Mars (un des autres projets de Musk) est bien plus amusant que d’avoir à rendre des comptes, explique-t-elle dans une tribune pour Bloomberg. Pour elle, le fossé entre les problèmes des gens et les problèmes que ces entreprises proposent de résoudre s’agrandit. Cette fracture est liée à l’inégalité croissante. Quand les gens de l’élite vivent dans une bulle, ils ne font pas l’expérience des frictions de la vie normale. Cela explique qu’ils se concentrent sur des problèmes qui ne sont pas ceux du commun des mortels. A qui s’adresse le projet – fort peu soutenable d’ailleurs – de Big Fucking Rocket hormis à la super-élite de la planète ? Où cherche à nous conduire ce « capitalisme absolu », ce « nécrocapitalisme », qui ne semble plus concernés par aucune communauté locale pour privilégier l’accès au spectacle que lui permet une accumulation financière devenue complètement indépendante de l’intérêt social, comme s’en désole le philosophe marxiste Franco Bérardi dans son livre Tueries, forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, dénonçant l’alexithymie (une forme extrême d’absence d’empathie) dans laquelle se rejoignent les plus démunis comme les plus privilégiés ?

Sur son blog, Eric Vidalenc (@ericvidalenc), spécialiste en questions énergétiques, s’était énervé également contre les pseudo-bus anti bouchon Chinois sensés rouler au-dessus du trafic automobile qui avaient défrayé la chronique l’année dernière, se demandant pourquoi nous croyons autant ces escroqueries, pourquoi nous sommes aussi crédules. Se désolant du solutionnisme technologique qu’incarnent ces propositions qui visent toujours à reporter à demain la résolution des problèmes actuels.

Le spécialiste avait d’ailleurs été particulièrement mordant à l’égard d’Hyperloop. Rappelant notamment que l’emprise foncière nécessaire à un projet de ce type le rend peut réaliste ou combien ce projet favorise une polarisation, une concentration et une inégalité territoriale toujours plus poussée, notamment du fait de la forte limitation du cadencement et du débit des capsules de voyageurs dans les tunnels d’Hyperloop. « La question essentielle des transports collectifs n’est pas la vitesse absolue, mais celle du débit », comme le précisait l’économiste des transports Yves Crozet. Même le bilan énergétique d’Hyperloop s’avère bien moins magique qu’annoncé.

Et Eric Vidalenc de se désoler du fait que dès qu’on interroge un projet d’accélération? on soit taxé d’être contre le progrès. L’hystérie de la vitesse absolue que proposent nombre de projets de Musk ne sont qu’une réponse bien simpliste à une problématique complexe. Elon Musk ne propose décidément que de faire rêver ceux qui le veulent bien.

MAJ : intéressante critique sur les problèmes liés à la poussée des fusées des « Big Fucking Rocket » et de leurs plateformes de décollage.

La piste d'essai d'Hyperloop dans le Nevada

MAJ : L’auteur de science-fiction, Kim Stanley Robinson, l’auteur de Mars, une trilogie sur la terraformation de Mars, expliquait l’année dernière pour Bloomberg que la vision de la conquête de Mars par Musk a besoin d’une mise à jour. La conquête de Mars ne peut pas être un canot de sauvetage pour l’humanité.


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