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Retour sur la présentation de Valérie Peugeot de Sofrecom sur le web de données du 28 janvier dernier. Qu'est-ce que c'est ? A quoi ça sert ? Où on en est ? Pourquoi ça bloque ? … en vidéo.

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NKM lance IDéNum, pour en finir avec les "1001 mots de passe" – LePoint

IdéNum est une clé USB permettant de s'identifier sur tous les services en lignes (publics et privés) afin de mettre fin au cauchemar des mots de passe. Mais le projet a pour l'instant quelques handicaps, souligne LePoint. Payant pour l'utilisateur, il n'est pas sûr et certain que tous les services aient besoin d'un identifiant unique pour fonctionner… "Il est possible qu'IDéNum fasse un flop aussi retentissant que Moneo"

La ville numérique II – Laboratoire NT2

Quels sont, dans les villes imaginaires, les éléments clés qui participent à l'imaginaire de la ville ? Décodage d'oeuvres artistiques pour comprendre la ville dont on rêve…

Si les gamers cartographiaient le monde – pop-up urbain

L'expérience vidéo-ludique a certainement influencée notre perception de l'espace, explique Philippe Gargov en montrant que Google Street View n'aurait certainement pas existé si les développeurs n'avaient pas été bercés à la vue subjective. Comment la cartographie doit s'inspirer de notre culture vidéoludique !

  • Les internautes sont la nouvelle chienlit

“Paradoxalement, la situation était moins désespérée dans l?ancienne RDA dans la mesure où ses habitants connaissaient leur « big brother », à savoir la Staatssicherheit (STASI), et qu?ils disposaient du « droit à l?insurrection », alors que nous sommes aujourd?hui non seulement confrontés à une multitude de « petits brothers » impossibles à localiser, mais que, en outre, nous ignorons…

Stasi 2.0“Paradoxalement, la situation était moins désespérée dans l?ancienne RDA dans la mesure où ses habitants connaissaient leur « big brother », à savoir la Staatssicherheit (STASI), et qu?ils disposaient du « droit à l?insurrection », alors que nous sommes aujourd?hui non seulement confrontés à une multitude de « petits brothers » impossibles à localiser, mais que, en outre, nous ignorons délibérément la menace que ces derniers font peser sur les libertés individuelles.”

Le propos d'Alex Türk, président de la CNIL, est quelque peu outrancier : le “droit à l'insurrection” existe aussi en démocratie. Il n'empêche : le parallèle à le mérite de la concision. Pour mieux apprécier la solennité du propos, on notera également qu'il fut tenu dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, à l'occasion de l'audition du président de la CNIL par l'Office parlementaire d?évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Ce 15 décembre 2009, Alex Türk voulait sensibiliser les députés à l'importance du “droit à l?oubli“, d'autant plus fondamental que “dans notre société numérique“, il n'y a pas de liberté d?expression, non plus que de liberté d?aller et venir, sans vie privée ni droit à l'oubli.

Vigilance : indicateurs civiquesDans l'ex-RDA, on se méfiait de ses voisins, conjoints, amis ou membres de sa famille qui, tous, pouvaient être des informateurs de la Sécurité d?État (Staatssicherheit, dite Stasi). L'abolition de la vie privée permettait de contrôler, sinon les pensées, tout du moins leur expression. Aujourd'hui, note Alex Türk, les citoyens sont “soumis à un double traçage : un traçage physique à travers la vidéosurveillance ou encore la géolocalisation ; un traçage temporel à travers les réseaux sociaux et les moteurs de recherche“.

Edvige ≠ Facebook

Pour autant, on ne peut pas mettre aussi facilement sur le même plan “traçage physique” et “traçage temporel“, vidéosurveillance et réseaux sociaux : d'un côté, les traces sont enregistrées par des dispositifs de contrôle et de suspicion; de l'autre, elles sont conservées par des logiciels de service et de communication.

La vidéosurveillance, tout comme la géolocalisation, la biométrie, les fichiers policiers, “listes noires” et autres technologies de surveillance, ont pour objet de dissuader fraudeurs, délinquants et criminels d'opérer -voire de les identifier.

Je participe, ils profitentLes réseaux sociaux, tout comme les blogs, forums et autres chats ont, eux, pour objet de nous permettre de nous y exprimer. Les moteurs de recherche, services et sites web ont, quant à eux, pour fonction de nous rendre service, de nous aider à nous repérer, et nous déplacer, dans la masse de données disponibles sur les réseaux et dans les bases de données.

En résumé, nous avons donc d'un côté des traitements de masses qui recherchent à lutter contre une minorité de déviants, aux comportements “non autorisés“, de l'autre, des traitements personnalisés qui cherchent à faciliter l'accès au savoir, aux services, et donc l'exercice de nos libertés (d'expression, de circulation, etc.) dans la société de l'information.

Mettre sur le même plan “traçage physique” et “traçage temporel” revient donc à comparer des technologies d'exclusion qui visent à identifier les déviants, avec des technologies d'inclusion qui proposent aux citoyens de participer à la vie de la société.

Les premières relèvent d'une logique “top down” très hiérarchisée : les données sont collectées à notre insu, ou nous y sommes contraints, forcés, par des agents de sécurité répondant aux ordres de personnes situées au sommet de la pyramide de pouvoir.

Les secondes, a contrario, relèvent d'une approche “bottom up” (ascendante) et décentralisée : nous entrons nous-mêmes les données nous concernant, soit pour les partager avec la communauté, soit pour obtenir en échange la réponse à l'une de nos questions.

Retour à la normaleLes mettre sur le même plan procède au mieux d'une incompréhension totale de ce qui différencie technologies de surveillance et de communication, au pire d'un douteux amalgame politique visant à justifier les premières au nom des secondes et, par exemple, l'existence du fichier Edvige au motif que nombreux sont ceux qui renseignent leurs profils Facebook.

Daniel Kaplan a déjà eu l'occasion de rappeler à quel point ce rapprochement était hasardeux, les informations inscrites (à notre insu) dans les fichiers policiers relevant d'un “principe de soupçon” , alors que ce que l'on publie (volontairement) sur les médias sociaux relève a contrario de la liberté d'expression, sinon d'un désir d'être vu. Par ailleurs, et comme je l'avais écrit dans La vie privée, un problème de vieux cons ? :

“De même que le port d?une mini-jupe ou le fait de bronzer les seins nus ne sont pas des incitations au viol, l?exposition ou l?affirmation de soi sur les réseaux ne saurait justifier l?espionnage ni les atteintes à la vie privée.”

Une vision “moranoïaque” de l'Internet

68aff_infolibreIl n'est d'ailleurs pas anodin de remarquer que c'est depuis la polémique suscitée par la création du fichier Edvige, durant l'été 2008, que la question du “droit à l'oubli“, et des menaces en terme de vie privée que représenteraient les réseaux sociaux en général, et Facebook en particulier, ont émergé.

En décembre dernier, France 2 consacrait ainsi un “Envoyé spécial” à la Planète Facebook. Las : comme le souligna André Gunthert, “ce premier reportage de la télévision publique consacré aux réseaux sociaux restera comme l'un des symptômes les plus achevés des incompréhensions de la société française“, suscitant des dizaines de réactions, billets et commentaires outrés de ce reportage à charge confinant à la diabolisation de l'internet en général, et des médias sociaux en particulier :

“Qu'a appris le téléspectateur? Que Facebook capte toutes vos données privées, y compris vos préférences sexuelles, et les partage avec ses 150 millions de membres. Qu'il sert à des gamines de 14 ans à s'exhiber et à trouver de la drogue. Qu'il fâche les couples et leur permet de s'espionner.

Mais le meilleur est gardé pour la fin. Derrière Facebook, nous susurre-t-on, se dissimule en réalité un complot planétaire: une gigantesque collecte de données, susceptible d'être vendue à la CIA, voire livrée à un fabricant de robots-mixers. Si l'on doutait encore, une caméra filmant la couverture du livre d'Orwell en apporte la preuve: Facebook = Big Brother. CQFD.”

De retour sur le plateau, Jérémie Drieux, l'auteur du reportage, concluait d'ailleurs d'un laconique : “si on veut préserver sa vie privée, il ne faut pas s?inscrire“.

Une jeunesse que l'avenir inquiète trop souventComme le remarquait Fabrice Epelboin sur RWW, “dans le même esprit, si vous ne voulez pas mourir au volant, il ne faut pas conduire. Si vous ne voulez pas périr dans les flammes lors d?un crash aérien, il ne faut pas prendre l?avion, et pour éviter tout accident domestique, évitez la cuisine.” (voir, aussi, les réactions d'Eric Delcroix sur les z'ed, de Vincent Glad sur BienBienBien.net, ou encore le mur du groupe Facebook consacré à l'émission).

David Abiker, dans la foulée, inventait le concept de “moranoïa“, jeu de mot entre paranoïa et le nom de famille de la secrétaire d'Etat chargée de la Famille et de la Solidarité, Nadine Morano, initiatrice d'une campagne de prévention contre les dangers de l'internet :

La Moranoïa, mot que j?invente pour l?occasion, c?est la peur des nouvelles techniques de communication. On parlera de Moranoïaque pour qualifier celui qui craint qu?internet ne dévore les enfants ou le rende aveugle ou provoque de mauvais résultats sportifs.

Dans les années 20, la femme adultère était représentée allongée voluptueusement sur un sofa un téléphone dans une main. C?était sur des cartes postales. C?était la façon dont la société se la représentait. Et c?est bien sûr le moyen de communication révolutionnaire de l?époque, le téléphone, qui était responsable de cette émancipation qui ne pouvait que donner des cornes au mari.

La technologie fait peur, surtout quand elle permet d?être plus libre.

La fabrication d'un nouvel ennemi

La police vous parle tous les soirs à 20hEn mars, un article de Libération, Facebook, le meilleur ami du détective privé, suivi, en avril, d'un autre du Figaro, Facebook ou MySpace : une mine d'or pour la police, se plaisaient eux aussi à amalgamer Facebook et fichiers policiers, avec des arguments imparables :

«Facebook est très efficace, bien plus utile que les fichiers policiers comme Edvige. La Cnil ne nous met pas des bâtons dans les roues

Les gens racontent toute leur vie en détail. Et le plus fou: les informations sont exactes, la plupart ne mentent même pas.»

Si l'on peut comprendre que les criminels cherchent à mentir aux officiers de police judiciaire qui les interrogent, les internautes ont, par contre et aussi étonnant que cela puisse paraître, effectivement tendance à raconter la vérité -leur vérité- lorsqu'ils parlent à leurs amis?

Il ne se passe quasiment pas une semaine, depuis un an, sans que l'on apprenne, dans les médias, qu'un internaute n'a pas été recruté, ou bien qu'il a été licencié, parce que son ex-futur employeur avait découvert, sur son profil Facebook, une photo de lui (ou d'elle) les fesses à l'air, ou en train de faire la fête alors qu'il s'était déclaré en arrêt maladie. De temps à autre, des faits divers plus ou moins sordides révèlent également que l'on peut aussi être agressé, voire même assassiné, “à cause de Facebook“.

Lit-on jamais, dans le même temps, “assassinée à cause d'un couteau“, “mort à cause d'une Peugeot“, “violée à cause d'un bistrot“, “licencié à cause d'une photo” ?

Un peu de rigueur intellectuelle suffirait pourtant à requalifier les faits, et expliquer que ces faits divers médiatisés à l'envi n'ont pas eu lieu “à cause de Facebook“, mais à cause de la légèreté ou de l'inconscience de certains de ses utilisateurs, et plus encore du fait de la jalousie, de la bêtise ou de l'agressivité de leur employeur ou agresseur.

Des pédo-nazis à la nouvelle chienlit

Il est si facile d'accuser l'internet en général, et les réseaux sociaux en particulier, de tous les maux. Et cela fait quinze ans que cela dure : la toute première émission de télévision consacrée, en France, à l'internet, en décembre 1995, se fit ainsi fort de rappeler qu'”outre quelques sites amusants comme celui du Louvre ou de la bibliothèque du Congrès, on ne trouvait guère sur l?Internet que des pirates, des néonazis et des pédophiles“.

68aff_ortfDepuis, on ne compte plus le nombre de reportages diabolisant ainsi le Net, accusé de faire le lit des “pédo-nazis“.

Depuis les attentats de septembre 2001, il faut bien évidemment aussi compter avec les terroristes, même s'il n'a jamais été établi que les kamikazes du 11 septembre aient utilisé le Net pour préparer leur forfait (voir “Terrorisme : les dessous de la filière porno“).

On ne saurait non plus oublier les “pirates“, soi-disant responsables de la crise que traverse l'industrie musicale. Et depuis le scandale du fichier policier Edvige, et la prise de conscience que l'abus de fichiers et de surveillance peut nuire à la démocratie, il faut aussi désormais compter avec une nouvelle menace, ou plutôt un nouveau chiffon rouge : ceux qui montrent leurs fesses sur Facebook…

Leurs fesses, mais pas seulement : surfant sur cette vague somme toute conservatrice et réactionnaire, nous assistons également, depuis un an, à un festival de tirs à vue accusant le Net d'être “la pire saloperie de l'histoire de l'humanité” (Jacques Séguéla), de “tout-à-l'égout de la démocratie” (Denis Olivennes), sans oublier cette inénarrable saillie de Frédéric Lefebvre, qui voulait ainsi prôner la labellisation des sites web :

“L?absence de régulation financière a provoqué des faillites. L?absence de régulation du Net provoque chaque jour des victimes ! Combien faudra-t-il de jeunes filles violées pour que les autorités réagissent ? Combien faudra-t-il de morts suite à l?absorption de faux médicaments ? Combien faudra-t-il d?adolescents manipulés ? Combien faudra-t-il de bombes artisanales explosant aux quatre coins du monde ? Combien faudra-t-il de créateurs ruinés par le pillage de leurs ?uvres ?

Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde. [...] La mafia s?est toujours développée là où l?État était absent ; de même, les trafiquants d?armes, de médicaments ou d?objets volés et les proxénètes ont trouvé refuge sur Internet, et les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs y ont fait leur nid.”

Le point d'orgue fut probablement la diffusion, sur leMonde.fr, de la désormais célèbre vidéo du dérapage de Brice Hortefeux qui, pour sa défense, expliqua qu'il ne se moquait pas des arabes, mais bien des Auvergnats.

Attention, la radio mentAlors qu'elle avait été filmée par des journalistes de Public Sénat, et diffusée sur le site web du quotidien Le Monde, les soutiens du ministre de l'Intérieur n'eurent de cesse de s'en prendre à l'internet et au “fonctionnement malsain de la Toile“, pour reprendre l'expression de messieurs Devedjian et Besson, Jean-François Copé appelant quant à lui de ses voeux à “un débat public sur Internet et la liberté“, au motif que “l'absence de règles est l'anarchie et la loi du plus fort“.

Le plus en verve fut probablement Henri Guaino, la plume de Nicolas Sarkozy, qui, interviewé sur France Info, enchaîna les diatribes :

“Je trouve que nous entrons dans une société étrange où l'on ne peut plus rien dire, plus rien faire. La transparence absolue, c'est le début du totalitarisme, le comble du totalitarisme : il n'y a plus d'intimité, de discrétion, on est toujours surveillé, toujours contrôlé (…) il faut juste faire attention de ne jamais rien dire.

Internet ne peut être la seule zone de non-droit, de non-morale de la société, la seule zone où aucune des valeurs habituelles qui permettent aux gens de vivre ensemble ne soit acceptée. Je ne crois pas à la société de la délation généralisée, de la surveillance généralisée, c'est la pire des sociétés qui soit.”

La chienlit, c'est luiIronie de l'histoire, le ministre de l'Intérieur venait précisément, la veille de la diffusion de la vidéo sur leMonde.fr, de se faire l'avocat de la société de surveillance, en présentant son plan de déploiement de la vidéosurveillance :

“Je suis naturellement attaché à la préservation des libertés individuelles. Je le dis clairement, et chacun peut le voir, la vidéo, c?est de la protection avant d?être de la surveillance. Les caméras ne sont pas intrusives, elles ne sont pas là pour épier, mais pour protéger.

Si vous n?avez rien à vous reprocher, vous n?avez pas à avoir peur d?être filmés ! Instaurer la vidéo-protection, c?est identifier les fauteurs de troubles, c?est décourager les délinquants ; c?est, surtout, veiller sur les honnêtes gens.”

Depuis Daniel Solove on sait pourtant que la vie privée ne se résume pas à la négation de la tension entre le fort et le faible.

De la chienlit à la novlangue

Evoquant la montée en puissance de la société de surveillance, Alex Türk avait tenté de résumer la situation comme suit : “Si vous croyez que le monde ressemblera un jour à celui de Big Brother, détrompez-vous? Vous êtes en plein dedans !“, avant de préciser que “Lorsqu?on ne s?étonne plus du traçage, de la vidéosurveillance ou de la conservation des données, c?est justement le signal qu?on est entré dans un monde orwellien?.

L'an passé, la CNIL a révélé que plus d'un million de personnes sont enregistrées comme “suspectes” dans le plus important des fichiers policiers, alors qu'elles ont été blanchies par la justice. Les contrôles qu'elle a effectués dans ce même fichier ont révélé un taux de 83% d'erreurs.

La question n'est pas de savoir si l'on a quelque chose à se reprocher : le problème, c'est que même innocent, on peut être fiché, et considéré comme suspect. Ainsi, le FNAEG, fichier des empreintes génétiques créé initialement pour répertorier les criminels sexuels, a depuis été étendu aux simples suspects de plus de 130 crimes et délits. Résultat : plus de 75% des 1,08 millions de personnes qui y sont fichées au n'ont pas été condamnées, et sont donc toujours présumées innocentes de ce dont elles ont été suspectées.

68aff_crsviolentUn rapport parlementaire, commandé à la suite du scandale Edvige, a révélé que le nombre de fichiers policiers avait augmenté de 70% ces trois dernières années, et que le quart de ces 58 fichiers étaient “hors la loi“. La proposition de loi des députés, qui visait à mieux encadrer ces fichiers, a été “enterrée en grande pompe” par le gouvernement.

Un mois auparavant, Brice Hortefeux venait de créer deux nouveaux fichiers en remplacement du défunt Edvige. L'un d'entre eux servira expressément aux enquêtes administratives effectuées pour jauger la “moralité” d'un certain nombre de salariés. Policiers, gendarmes, convoyeurs de fonds, contrôleurs RATP, employés dans les aéroports ou les autoroutes, arbitres de pelote basque, entraîneurs de lévriers… Plus d'un million de personnes sont concernées. Or, il suffit d?être ?suspecté?, non pas d?avoir perpétré un ?acte? délictueux, mais d?avoir adopté un ?comportement? contraire ?à l?honneur? ou ?aux bonnes moeurs? pour y être fiché… et licencié.

Sois jeune et tais toiPendant ce temps-là, Brice Hortefeux et ceux qui le soutiennent tentent d'assimiler l'internet à une “société de surveillance“… et la notion de “vie privée” est réduite au seul “droit à l'oubli” sur l'internet, incarné par ces adolescents qui, s'exprimant sur Facebook, risquent de voir leurs propos archivés par Google pendant des années…

Il y a un mot pour qualifier cela : c?est de la novlangue, du nom donné à cette “simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à empêcher l'expression de pensées hétérodoxes ou critiques“.

On ne retient généralement de 1984, le roman de George Orwell, que la seule société de surveillance. O, la Police de la pensée de Big Brother ne ?surveille? pas pour ?surveiller?, mais pour se maintenir au pouvoir, ce pour quoi elle cherche à contrôler les mots, les pensées.

La question de la ?vie privée? est politique : il n?y a pas de libertés sans vie privée, et le sujet est autrement plus intéressant, important et vital pour nos démocraties que ces histoires d'ados qui montrent leurs fesses sur Facebook?

Nous sommes tous indésirablesProblème : les internautes sont la nouvelle chienlit. Pas tous les internautes, certes : ceux qui se contentent d'y faire leurs courses n'ont rien à craindre. Ceux qui, par contre, s'en servent pour s'exprimer sur les réseaux sociaux, blogs, forums, et y témoigner, notamment, de leurs mécontentements, ceux-là font peur. Parce qu'ils osent s'attaquer de front à ceux dont le métier, ou la fonction, est de porter la parole publique, sinon de maîtriser, voire façonner l'opinion.

Il y a quelques années, l'internet faisait peur aux journalistes, l'internet allait tuer la presse. Puis ce fut le tour des industriels et professionnels de la musique, habilement relayés par bon nombre d'intellectuels et de politiques, dont les postures de commandeurs sont débattues sur le Net, et remises en question, et qui ne goûtent pas du tout ce genre de contradiction venue d'”en bas“, venue du “peuple“.

Mais contrairement aux années 60-70, la “jeunesse” ne cherche pas particulièrement à défier le conservatisme de la génération d'avant : en ce XXIe siècle, ce sont les “vieux cons“, hostiles aux libertés associées à l'internet, qui se mettent à agresser ces “petits cons” d'internautes.

jean.marc.manach (sur Facebook), manhack (sur Twitter).

Illustrations : affiches de mai 68, à l'exception du “Stasi 2.0“, utilisé en Allemagne, depuis 2007, pour dénoncer la société de surveillance et l'inflation des mesures sécuritaires proposées par le ministère de l'Intérieur.

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  • André Gunthert : ?Internet est une révolution de la consultation plus que de la production?

Il y a 4 ans, nous rencontrions André Gunthert, directeur du Laboratoire d'histoire visuelle contemporaine (Lhivic), pour évoquer avec lui la révolution Flickr. Depuis, le web 2.0 s'est largement installé, même s'il a aussi largement montré ses limites, notamment à transformer tout un chacun en producteur de contenus, d'images, de vidéos, de textes… Il n'est pas étrange qu'aujourd'hui, ce ne…

Il y a 4 ans, nous rencontrions André Gunthert, directeur du Laboratoire d'histoire visuelle contemporaine (Lhivic), pour évoquer avec lui la révolution Flickr. Depuis, le web 2.0 s'est largement installé, même s'il a aussi largement montré ses limites, notamment à transformer tout un chacun en producteur de contenus, d'images, de vidéos, de textes… Il n'est pas étrange qu'aujourd'hui, ce ne soit plus tant la manière dont on produit des images qu'il nous intéressait d'interroger, que la manière dont on les consulte.

Le web créatif des amateurs est-il en train de céder le pas face au web des industries culturelles ? Chacun à leur mesure, Hadopi comme l'iPad d'Apple, “un outil tout entier dédié à la consultation”, n'en sont-ils pas les premiers symboles ?

InternetActu.net : Le contenu généré par l'utilisateur (User generated content, UGC) est-il vraiment le “trésor” du web 2.0 ? Qu'est-ce qui est plus important finalement sur YouTube, les quelques vidéos créées par les amateurs ou cette transformation radicale de la diffusion ?

André Gunthert par Didier RoubinetAndré Gunthert : Sur YouTube, le modèle dominant n'est pas celui de la création de contenus. Sur Youtube, nos enfants ne produisent pas de vidéos. Ils sélectionnent des contenus. Leur usage principal : c'est le visionnage.

Les chercheurs ont tendance à considérer la production plutôt que l'activité de consommation. Ils n'observent pas beaucoup non plus l'espace du partage, qui se situe entre les deux et dont le signalement, tel qu'il se pratique sur Facebook ou Twitter, est certainement l'activité majeure. On construit nos identités numériques par du signalement d'articles, de vidéos, d'images. C'est du flux qu'on transmet. Les deux activités les plus importantes ne sont donc pas du ressort de la production. On est resté avec l'idée que les nouveaux outils numériques facilitaient la réalisation d'images – et c'est vrai -, mais ce n'est rien par rapport à la révolution de la diffusion.

Cette dimension de la consultation est essentielle, d'autant qu'elle ne s'effectue plus comme autrefois. La différence avec les médias traditionnels est qu'on y est actif : ce que l'on trouve “personne” ne l'a trouvé pour nous.

InternetActu.net : Longtemps, pour consulter les contenus nous avons eu besoin de les collectionner…

André Gunthert : Mes enfants ne ressentent pas le besoin d'accumuler les contenus. Jeune étudiant, la Bibliothèque nationale était mon deuxième bureau, j'y allais presque tous les jours. J'achetais très peu de livres, seulement les ouvrages récents. Un jour, je rends visite à un ami à Fribourg, qui avait une très belle bibliothèque. Il était loin de tout, il avait besoin d'un outil de référence. La conservation des contenus, que nous percevons comme un réflexe naturel est en réalité dicté par un contexte, qui peut évoluer.

Pour les images, la situation d'abondance est très nouvelle. La volonté de rassembler tous les livres existe depuis Alexandrie. Il y a eu des pinacothèques, mais il n'y a jamais eu de BNF des images. YouTube ou Google Images offrent des ressources auxquelles nous n'avons jamais eu accès. C'est bien une révolution de la consultation plus que de la production.

Cette réflexion est liée aux transformations de la période récente et notamment au déplacement de l'investissement social du grand public de l'espace institutionnel vers l'espace personnel. Dans les années 1960, les modèles sociaux ont le vent en poupe : les partis et les syndicats sont les modèles d'organisation de la société, alors que la famille, jugée conservatrice, est dévalorisée. Aujourd'hui, c'est l'inverse. La famille est au premier rang de l'investissement social. Le succès de Facebook s'explique si l'on prend en compte ce grand déplacement de la confiance ou de la défiance selon le point de vue où l'on se place. Tous les éléments en perte de vitesse sont marqués du sceau des institutions, alors que tout ce qui est marqué du sceau du personnel est valorisé… Et toute l'économie du signalement de Facebook est circonscrite à cette dynamique. Ce ne sont pas tant les capacités particulières de Facebook qui font son succès, que ce qu'il valorise : le local, la dimension personnelle, le groupe d'amis comme nouveau noyau social.

Dans cette dynamique, l'image est bien sûr située du côté de la culture privée. L'image est l'une des choses qu'on n'apprend pas à l'école. Elle se situe du côté du modèle de l'investissement personnel : l'explosion de l'image ne s'explique pas seulement parce que c'est une ressource abondante, facile à produire, mais surtout, parce qu'elle est pour chacun de nous quelque chose d'intime et de proche. Elle appartient à notre culture personnelle, celle, “sauvage”, que nous avons construit nous-mêmes, comme nous construisons ce que nous cherchons sur Google. Le fonctionnement sémantique de l'image est plus fluide, moins fixé que la transmission du langage ou d'autres formes d'information codée. Cela tient en partie à la dimension sémiotique particulière de l'image, mais surtout au facteur culturel. Tout ce qui appartient à la culture sauvage bouge, circule. Les significations véhiculées par l'image ont un grand caractère de fluidité, de plasticité. L'image est un outil pour jouer, pour produire du sens second, de la dérivation… La contrepartie, c'est le risque de la mécompréhension, la mésinterprétation… La plasticité de l'image comporte en elle-même une ambiguïté native, qui favorise par exemple la publicité ou à la propagande… La question de notre environnement numérique interroge en profondeur le passage d'un espace personnel, devenu si dense, à un espace public, devenu multiple.

InternetActu.net : Paradoxalement, est-ce que l'abondance de contenus ne signe pas la fin de leur conservation ?

André Gunthert : On n'a jamais tout conservé. La photo est d'ailleurs un très bon exemple : on a perdu bien plus d'images qu'on n'en a gardées, et c'est probablement tant mieux. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas appliquer les mêmes critères à la production familiale ou privée qu'à l'oeuvre d'art. L'image a différentes fonctions et notamment certaines qui sont de consommation rapide et périmable. Il faut remettre en contexte nos usages des images.

On s'aperçoit alors qu'il y a de nombreux cas où l'image ne sert que de façon très provisoire… Il y a plusieurs usages de l'image comme il existe différents types de mémoire (moyen, court et long terme). L'usage récent de photographier le numéro de sa place de parking est un exemple d'information qui n'a aucune pertinence à long terme. L'erreur est d'appliquer des raisonnements liés aux modèles de l'archive à des activités qui n'ont pas vocation à en générer. Sur Facebook on poste beaucoup d'images. Mais on en détruit aussi beaucoup. L'usage de la photo sur Facebook est un usage relationnel. Une fois qu'elle a rempli sa fonction (créer du lien, une fonction qui dure entre 24 et 72h), elle n'a plus lieu d'être.

Bien sûr, pour les lettrés, comme les blogueurs, le reflexe de la conservation et de la collection est dans nos gènes. On a commencé à réfléchir avec des bibliothèques… La collection, c'est les Lumières, la naissance du British Museum, c'est-à-dire le moment où on transforme les cabinets de curiosité en réserves de savoir, en corpus organisés, en outil culturel. Ce sont des collectionneurs qui ont inventé l'histoire, l'archéologie. Notre rapport au savoir et à la politique se transforme à partir de là. Cette organisation du réel se perpétue, mais une autre logique se superpose : celle d'une consommation immédiate et très rapide des contenus.

J'ai perdu successivement 5 ou 6 bases bibliographiques composées avec Zotero, perdant avec dépit plusieurs milliers de références. Mais je me suis rendu compte que je ne les consultais pas. Nous subissons une pression du présent, qui mange le passé. Tout se passe comme si l'offre de nouveaux contenus était de toute façon plus importante que le reste. Notre comportement par rapport à l'archive se modifie. Parmi mes collections, les DVD que j'ai achetés depuis 10 ans sont probablement ceux que j'ai le moins reconsultés. Comme pour la technologie, où le meilleur modèle est toujours celui d'après-demain, notre attention est en permanence sollicitée par la promesse, ce qui s'articule mal avec la mobilisation de nos désirs passés. Nos collections prennent la poussière, s'étiolent et meurent sans même qu'on s'en aperçoive.

Ajoutons que dans les discussions que nous avons aujourd'hui sur l'archive, la vision qu'on a de la conservation est souvent idéalisée. Il faudrait aussi rappeler la dimension contraignante de l'archive. La réalité de l'archive, c'est le contrôle de son accès. Notre nouvelle situation, celle de l'accès permanent, pose de nombreux problèmes, mais ce qu'elle nous ouvre en termes de ressources est sans commune mesure avec l'état antérieur. Pour l'instant, ce qu'on a gagné avec internet est plus précieux que ce que l'on a perdu.

Chez les plus jeunes, je constate que l'idée de collection est étrange. L'idée d'acheter des choses pour les garder les surprend. Ils ont du mal à comprendre l'utilité de l'archive: ils vivent sur l'idée de l'abondance des contenus, de la disponibilité permanente et perpétuelle des images, orientée vers le futur et non pas vers le passé. Il y a des serveurs qui, magiquement, maintiennent disponibles un contenu désirable… Le contenu de demain sera toujours plus désirable que le contenu de la veille, et si tu ne trouves pas ce que tu cherches, tu as toujours à ta disposition un contenu de remplacement. Sur Youtube, il y a toujours une réponse. La sérendipité est comme une pertinence seconde, qui vient se substituer à la réponse exacte.

InternetActu.net : Ce que vous décrivez à une conséquence… Le monde est restreint à ce qui est disponible. Ce qui ne l'est pas n'existe pas…

André Gunthert : Oui, la question est bien celle de la disponibilité. Pour exister aujourd'hui dans l'espace culturel, il faut exister dans cet écosystème là.

InternetActu.net : Vous dessinez la problématique d'une histoire de la consultation d'internet…

André Gunthert : La consultation est difficile à décrire. Alors que la production est souvent interprétée à partir d'une observation au cas par cas, sur le modèle de l'oeuvre, la consommation est mesurée globalement, de façon statistique. Je pense que le paysage de la consultation ne pourra apparaître qu'à partir d'une observation beaucoup plus rapprochée et plus précise. Sur mon blog, j'essaie d'enregistrer des exemples en contexte: Comment nos enfants, en faisant des recherches sur Youtube, lui adressent leurs rêves ? Pour eux, c'est déjà un réflexe évident.

Il y a là de nouvelles problématiques à créer. On peut regarder le développement de jeux sociaux. La visualisation en commun de vidéos à succès, dans un contexte amical ou familial, par exemple. Typiquement, c'est la tante qui n'a pas vu ses neveux depuis longtemps, et qui leur propose de regarder ensemble des vidéos sur son ordinateur. A la manière des jeux de cartes Panini qu'on échangeait dans les cours de récréation, il y a là un nouveau rituel social, un équivalent du conte de fées raconté au coin du feu ou de la prière avant de s'endormir. Les vidéos (vidéo gags, hits, publicités originales…) servent de monnaie d'échange pour fabriquer du lien social. On échange de petits objets qui ne coûtent pas cher mais, dont la consommation en commun est précieuse, sur le modèle anthropologique du don contre-don.

Bien sûr, comme le soulignait le sociologue Sylvain Maresca, dans un récent billet évoquant la non-utilisation d'écran photo connecté par certains membres d'une famille, l'installation d'une nouvelle culture ne se fait pas sans exclusion. La culture est un combat identitaire, qui ne va pas sans perte ni sans douleur.

InternetActu.net : Et la mémoire alors ?

André Gunthert : Le discours sur la perte des données numériques est un leurre. Nous avons aujourd'hui un problème de trop-plein, de tri et de sélection. Ce dont on a besoin c'est d'une bonne gestion de l'oubli. La discussion sur le droit à l'oubli initiée par la secrétaire d'Etat à l'économie numérique est mal posée, mais elle demeure une bonne question face à l'univers numérique qui par défaut conserve tout… Ce qui est vite ingérable. Gmail propose de conserver par défaut tous nos mails. Tout y est accumulé, mais le tri s'effectue grâce à notre mémoire réelle: par ce dont on arrive à ce souvenir. Ce qu'on a oublié, c'est ce qui n'était pas important. C'est parce qu'on ne l'a pas oublié qu'on sait comment retrouver un vieux mail d'il y a trois ans !

Nous avons trop de mémoires numériques. La bonne réponse n'est pas la mémoire, mais l'histoire. L'histoire, c'est ce qui reste quand on a fait le tri, ce qu'on a jugé important, ce qui fait sens.

L'une des réponses que j'ai développées sans m'en rendre compte avec ARHV puis Culture Visuelle, c'est de faire l'histoire en cours de route, d'essayer aussi vite que possible d'interpréter, de fixer une signification, de focaliser sur les éléments symptomatiques… Produire du sens est une réponse efficace en termes de gestion de l'information.

L'important, ce n'est peut-être pas les collections de photos qu'on amasse, mais l'acte de produire la photo. Comprendre pourquoi prendre une photo est important au moment où on la prend, plutôt que pour sa pseudo-valeur mémorielle. Ce sont les nouvelles questions qui s'ouvrent à partir de l'observation des outils d'aujourd'hui.

Propos recueillis par Hubert Guillaud, le 27 janvier 2010.

André Gunthert est maître de conférences à l?Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il dirige le Laboratoire d'histoire visuelle contemporaine (Lhivic), première équipe de recherche française consacrée aux visual studies, qu'il a créé en 2005. Il a fondé en 1996 la première revue scientifique francophone consacrée à l'histoire de la photographie, Etudes photographiques, qu'il a dirigée jusqu'en 2008. Ses travaux actuels portent sur les nouveaux usages des images numériques et les formes visuelles de la culture populaire. Il a lancé récemment une plateforme de blogs consacrée à la culture visuelle, sur laquelle il tient son propre carnet de recherche, qu'il faut compléter par son bloc-note personnel.

Image : André Gunthert lors d'une récente intervention présentant Culture Visuelle, par Didier Roubinet.

  • Soyons sérieux, jouons! (2/5) : les nouvelles formes de jeu

A quoi ressembleront les jeux sérieux de demain ? En effet, il serait bien possible que le “jeu vidéo” tel que nous le connaissons ne soit qu'une forme transitoire, contrainte par une technologie encore immature et limitée dans son concept. De nouvelles formes de jeux apparaissent aujourd'hui, et certaines d'entre elles pourraient bien se révéler plus adaptées à des buts…

A quoi ressembleront les jeux sérieux de demain ? En effet, il serait bien possible que le “jeu vidéo” tel que nous le connaissons ne soit qu'une forme transitoire, contrainte par une technologie encore immature et limitée dans son concept. De nouvelles formes de jeux apparaissent aujourd'hui, et certaines d'entre elles pourraient bien se révéler plus adaptées à des buts “sérieux” que d'autres : soit parce qu'elles sont moins onéreuses à réaliser que les jeux vidéo traditionnels, soit parce que par nature elles se prêtent plus facilement à l'enseignement ou la formation ou suscitent plus aisément la réflexion…

On sort de l'écran

Depuis la Wii, le corps a cessé d'être un appendice inutile pour reprendre ses droits. Avec des interfaces adaptées (comme la tablette Wii Fit), des programmes d'entraînement guident les actions des joueurs dans l'espace réel. Et bien entendu, cela a donné naissance à toute une nouvelle gamme d'applications “sérieuses”, celles qui se consacrent à la santé.

Mais la Wii n'est la seule illustration de cette tendance du jeu à envahir le monde physique. Le “jeu pervasif” (ou ubiquitaire, voire aussi géolocalisé) en est une autre. Descendant branché des anciennes “courses au trésor”, des “jeux de rôle grandeur nature”, les jeux pervasifs utilisent des technologies numériques, mais se déroulent dans l'espace physique et notamment dans l'espace public. Comme le célèbre “Pac-Manhattan” qui met en scène des joueurs munis de mobiles recréant une version grandeur nature de Pacman.

Pour un collectif comme Blast Theory, le jeu pervasif, loin d'être un simple amusement, implique une réflexion sociale et culturelle profonde, particulièrement à cause de l'emploi systématique de l'informatique mobile, une technologie utilisée notamment par les moins favorisés : “les adolescents, les personnes âgées, les SDF, les ruraux, tout le monde utilise des portables. C'est une puissante force de transformation culturelle”, affirme l'un des créateurs du groupe, Matt Adams, dans une interview à Wired.

Blast Theory organise ainsi des évènements à mi-chemin entre le jeu et la performance artistique, comme Can you see me now, qui met en scène des “fugitifs” essayant à se cacher dans une ville donnée (diverses parties se sont déroulées à Barcelone, Chicago, Rotterdam ou Tokyo) tandis que d'autres joueurs, connectés à l'internet, cherchent à les débusquer en suivant leurs mouvements réels tels qu'ils sont reflétés dans une reproduction virtuelle en 3D de la cité (vidéo).

Can You See Me Now? Tokyo from Blast Theory on Vimeo.

Le jeu pervasif a également été adapté à des fins éducatives. Dans la municipalité de Regenbourg en Allemagne, on utilise un tel jeu, Rexplorer (.pdf), pour initier les touristes à l'histoire de la ville (vidéo).
 

 
Chaque joueur se voit confier un smartphone possédant non seulement des fonctionnalités de géolocalisation mais également susceptible de procéder à la reconnaissance de mouvements. Le touriste se promène ensuite dans la ville où il rencontre divers “esprits” (personnages historiques) par l'intermédiaire de son téléphone portable. Pour communiquer avec ces esprits et accomplir ses quêtes, il lui faudra effectuer certains gestes “particuliers” avec son portable. Rexplorer est intéressant à plus d'un titre : parce qu'il s'agit d'un jeu pervasif sérieux, bien sûr, mais parce qu'il incorpore aussi la gestuelle dans le gameplay, comme le ferait une Wii.

Reste que le principe de ces jeux n'est pas nouveau et que, s'il est souvent démonstratif, il peine à convaincre et à s'imposer, comme s'en désole le chercheur Nicolas Nova dans son livre sur les Médias géolocalisés: “dix ans après les premières tentatives, on ne peut que constater la stagnation du domaine. Il est effectivement rare de rencontrer des innovations qui dépassent les scénarios classiques” (à savoir jeux de rôle grandeur nature, jeux de collecte d'objets, course d'orientation…).

Vers un retour des jeux de plateaux ?

Paradoxalement, cette multiplication des nouvelles technologies pourraient signer un retour à de formes plus traditionnelles du jeu. L'une des grandes pertes causées par l'avènement du jeu vidéo est la disparition du jeu en tant qu'objet artisanal voire artistique, comme ces magnifiques échiquiers, tables de backgammon et autres Gobans qui ont été créés tout au long de l'histoire. Alors que les jeux ont tendance à disparaître derrière nos écrans, les jeux physiques ne sont peut-être pas encore tout à fait mort et les nouvelles technologies pourraient redonner un coup de jeune aux bons vieux damiers, pions et dés (voir par exemple ces quelques propositions de plateaux interactifs). Des chercheurs canadiens ont ainsi mis au point une technologie, qui, selon les auteurs, pourrait bien signer le retour des jeux de plateaux, ou ouvrir une nouvelle perspective entre les jeux de plateaux et les jeux de figurines utilisés dans nombre de wargames. Il s'agit de rendre interactifs les petits hexagones en carton qu'on trouve dans de nombreux jeux, susceptibles, via un système de projection, d'afficher des images animées et surtout d'interagir entre eux (voir vidéo).
 

 
Il deviendrait donc possible de construire dynamiquement, via cette technique ou d'autres, comme les systèmes de tables interactifs Surface de Microsoft, des plateaux de jeux mouvants, capables de se transformer selon les interactions entre ses composants

“Ceci n'est pas un jeu”

Une forme particulière de jeu a retenu l'attention des concepteurs de jeux sérieux. Il s'agit du jeu à “réalité alternée” (Alternate reality game, ou ARG).

Le jeu à réalité alternée met en scène une série d'énigmes à résoudre, de puzzles, de chiffres qui peuvent se trouver sur le web, mais également s'incarner dans divers objets, être publiés dans des articles de journaux, voire apparaitre dans des e-mails et des coups de téléphone reçus par les joueurs (et parfois parait-il au beau milieu de la nuit). Parce qu'il embrasse le numérique sans s'y limiter, le jeu à réalité alternée se révèlera probablement comme une tendance lourde de l'avenir ludique.
 
Le premier de ces jeux, The Beast avait été lancé en support marketing au film Artificial Intelligence de Steven Spielberg. Lors du générique de fin (au cours duquel clignotaient les mots “this is not a game”, “ceci n'est pas un jeu”), on pouvait lire des remerciements à Jeanine Salla, thérapeute pour machines conscientes”. Ceux qui avaient la curiosité de googler ce nom se rendaient sur sa page web, appartenant à l'université de Bangalore, fondée en… 2021 ! Ceux qui continuaient leur investigation découvraient qu'un ami de Jeanine Sala, un certain Evan Chan, était mort dans des conditions mystérieuses… Très vite, le web vit proliférer discussions, recherches et interrogations autour de ce mystère jusqu'au jour ou une communauté virtuelle qui se nommait elles même les “cloudmakers” (faiseurs de nuages)  réussit à cracker le mystère dans son ensemble.

La structure de l'ARG le rend particulièrement adapté à la création de jeux persuasifs, commerciaux ou militants, comme le montre sa mise en pratique par le groupe Nine Inch Nails, en soutien à la commercialisation d'un de leurs albums. Si le jeu pervasif a tendance à brouiller la circonférence du “cercle magique” en faisant de l'environnement quotidien un espace pour le jeu, l'ARG la fait voler en éclats et abolit les frontières entre jeu et sérieux, réalité et fiction.“This is not a game”, la formule mystérieuse qui s'affichait lors du générique d'Artificial Intelligence, est d'ailleurs devenu la devise de ce nouveau genre.

Sean Stewart, un des principaux concepteurs de The Beast,  explique que le jeu à  réalité alternée doit répondre à quatre critères établis par le patron du projet, Jordan Weisman:

  • 1. L'histoire qu'il raconte doit être découpée en fragments, qu'il faudra bien entendu collectionner et mettre en relation.
  • 2. Le jeu doit être coopératif et collectif.
  • 3. Le jeu est plus intéressant si personne ne sait qui en est l'auteur ni quelles sont ses intentions.
  • 4. Le jeu doit venir vers le joueur, par autant de conduits que possible. Le jeu à réalité alternée s'impose au joueur. L'immersion se fait donc dans le sens inverse d'un jeu vidéo traditionnel.

De nombreuses applications “sérieuses” du jeu à réalité alternée existent déjà… et pour cause. Par sa structure même, l'ARG encourage la recherche d'informations, le recoupement des données, le goût pour une certaine érudition. C'est l'enfant illégitime de Jorge luis Borges qui imaginait déjà en 1940, dans sa nouvelle “Tlon Uqbar Orbis Tertius”, l'invasion du monde réel par un flot d'information traitant d”un monde fictif, Tlon.
 
Certains ont voulu utiliser cette fibre “littéraire” des ARG dans l'enseignement des humanités. C'est le cas de  John Gosney, qui raconte dans son livre Beyond Reality : a Guide to Alternate Reality Gaming comment il a créé pour sa classe de littérature un ARG spécifiquement destiné à enseigner l'histoire de la Beat Generation (voir notamment le chapitre (.pdf) de son livre où il présente son jeu “Route 66″). Dans cet ARG, utilisant bien sûr les éléments littéraires du cours, les étudiants sont invités, par équipe à “prendre la route” à l'instar de Kerouac, en organisant un voyage virtuel dans différentes villes des Etats-Unis, en visitant divers sites web, et en connectant les informations de manière à obtenir une vision plus complète de leur “voyage”. La “réponse” à l'ARG étant, précise John Gosney, leurs devoirs finaux, dans lesquels ils devront expliquer tout ce qu'ils ont appris lors de leurs expéditions virtuelles.
 
Le jeu à réalité alternée possède une autre fonctionnalité “sérieuse” qui retient l'attention : il est en effet capable de mobiliser, mieux peut être que tout autre jeu, les ressources de l'intelligence collective. D'où l'idée de l'utiliser pour résoudre des problèmes qui dépassent largement le cadre ludique, comme on va le voir… dans la prochaine partie.

Rémi Sussan

  • A lire ailleurs du 25/01/2010 au 01/02/2010

Nanotechnologies : tous cobayes de la nano-bouffe ? – Apprentis sorciers – Basta ! Après les OGM, les nanotechnologies s?invitent dans notre assiette : les nano-aliments, traités avec des nano-pesticides et contenus dans des nano-emballages, se multiplient. A la clé : de faramineux profits financiers pour les industriels et des risques environnementaux et sanitaires aujourd?hui impossibles à évaluer. Le tout…

Nanotechnologies : tous cobayes de la nano-bouffe ? – Apprentis sorciers – Basta !

Après les OGM, les nanotechnologies s?invitent dans notre assiette : les nano-aliments, traités avec des nano-pesticides et contenus dans des nano-emballages, se multiplient. A la clé : de faramineux profits financiers pour les industriels et des risques environnementaux et sanitaires aujourd?hui impossibles à évaluer. Le tout dans une totale – et incroyable – absence de règles et de contrôles.

« Avec les nanotechnologies, nous entrons dans une société de contrainte, totalitaire » – Point de vue – Basta !

Le développement des nanotechnologies amènera-t-il une société de surveillance totale, où le comportement de chaque être humain sera épié et analysé en permanence ? Allons-nous vers une tyrannie technologique, où l?homme-machine sera prisonnier de la société-fourmilière ? Des réflexions portées par le collectif grenoblois Pièces et main d??uvre, qui fait partie des plus anciens et des plus farouches opposants aux nanotechnologies. Rencontre avec ces militants, critiques du « système technicien », pour qui « la technologie est la continuation de la politique par d?autres moyens, et c?est donc de politique que nous devons parler avant toute poursuite de la fuite en avant technologique ».

Hadopi, Loppsi: les censeurs du Net s'organisent – slate.fr

Il eut été plus juste et plus rassurant, touchant au domaine des libertés numériques et de l?usage d?Internet, de commencer par garantir les droits des internautes. Ce n?est pas le parti pris par nos gouvernants?

Opinions Libres – Le blog d'Olivier Ezratty

Le rapport d'Olivier Ezratty sur le CES 2010 fait le tour des innovations rencontrées à la grande foire de l'électronique américaine.

Le monde entier enterre la vie privée – Bug Brother

S'en prendre à Google et Facebook est plus porteur et plus facile que de dénoncer les fichiers Edvige, la fin de l'encadrement des fichiers policiers, la démultiplication de la vidéosurveillance (malgré son inefficacité), la démagogie sécuritaire.

Le Manifeste pour le Domaine public (.pdf)

"Le domaine public, tel que nous l'entendons, est constitué de toute la richesse des informations qui sont accessibles et utilisables sans les obstacles habituellement associés à la protection par le droit d'auteur et le copyright. (…) Le domaine public est la base de notre compréhension de nous-mêmes, telle qu'elle s'exprime dans notre savoir partagé et notre
culture. C'est la matière première à partir de laquelle de nouvelles connaissances et de nouvelles oeuvres culturelles sont créées. Le domaine public agit comme un mécanisme de protection qui garantit que cette matière première est disponible à son simple coût de reproduction proche de zéro ? et que tous les membres de la société peuvent construire en l'utilisant. L'existence d'un domaine public prospère et en bonne santé est essentiel au bien-être social et économique de nos sociétés. "

Global Voices lance le réseau ?Technologie pour la Transparence? | ReadWriteWeb France

Les nouvelles technologies d?information et de communication ont donné aux autorités une capacité sans précédent de surveiller nos communications, notre activité en ligne, et même les micros de nos téléphones portables. Mais Internet donne également aux citoyens de nouveaux outils et des moyens techniques pour mettre les élus face à leurs responsabilités, améliorer la transparence des gouvernements, et de promouvoir un engagement citoyen plus large et plus diversifié.

Rising Voices, mise en place par Global Voices Online, a lancé un nouveau site interactif et un réseau de chercheurs qui cartographient les projets en ligne visant à promouvoir la transparence, la responsabilité politique, et l?engagement citoyen. Au cours des trois prochains mois, huit chercheurs et huit vérificateurs vont analyser au moins 32 cas pratiques de projets en ligne pour la transparence les plus innovants hors Europe occidentale et Amérique du Nord.


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